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A livre ouvert.... Les racines de la gloire

12 Juillet 2014 , Rédigé par niduab Publié dans #à livre ouvert

Voici un livre peu connu, que j’ai adoré. C’est une amie, Edma, qui m’en a parlé alors que je mentionnais des billets que j’avais faits sur la résistance dans la rubrique "Didi" et notamment celui de mai 2013, "Le salut d’Alfred". 

« As-tu lu le livre de ma tante, Madeleine Lemberton, ‘’Les racines de la gloire ?» me demanda-t-elle. Penaud j’avouais ne pas le connaitre. « Je te le prêterai »

J’avais certes entendu parler de Madeleine Lemberton et de son mari Camille et notamment de leur implication dans la vie associative, syndicale et politique et leurs rôles de résistants durant la guerre mais je ne savais rien de ce livre publié en 1993.

Edma me remit le livre fin mars dernier et j’ai commencé la lecture des premiers chapitres appréciant le style poétique pour décrire la vie quotidienne en campagne des Deux-Sèvres durant la dernière mondiale campagne….. et puis je l’ai posé…..

C’est au retour des vacances romaines que j’ai repris la lecture, revenant au début du livre, et l’impression fut différente. J’ai tellement aimé ce que je lisais que je me suis procuré ce livre pour pouvoir le savourer lentement, rendant à Edma son précieux exemplaire familial.

Avec gourmandise j’ai capté ce beau texte, comme je le faisais adolescent avec certains romans de Steinbeck ou d'autres, Gary, Kessel ou Hemingway. Le style est certes poétique et bucolique mais il n’y a pas que de la belle écriture, il y aussi du mystère et c’est ce que je vais essayer de montrer dans ce billet en choisissant quelques paragraphes. Ce choix n’est pas équilibré puisque, et surtout dans la première moitié du récit, les paragraphes décrivant avec amour des scènes familiales ou campagnardes sont bien plus nombreux que ceux qui sont mystérieux, angoissants ou tragiques ce qui, au fil de la lecture, accentue la dramaturgie du récit.

A livre ouvert.... Les racines de la gloire

« Martial marche allègrement dans les champs moissonnés. Les chaumes, fraichement coupés, s’étalent à perte de vue teintée de rose. La chaude lueur naissante du soleil levant s’adoucit progressivement. Le ciel de septembre, cuivré à l’est, prend une douceur, une pureté, une transparence bleutée que seul un été, qui ne veut pas mourir, peut lui donner………’’…..’’ Son père… bientôt, enfin, il va le revoir ; il revient au pays et tout lui est joie……’’ ….’’…. Cette joie trop violente est-elle responsable de cette douleur brutale dans sa poitrine, de ce choc qui le laisse pantelant ? ..’’...’’…. S’allonger un instant…. Il le faut… il faut qu’il reprenne son souffle….. »

Ce premier chapitre au ton bucolique présente le personnage qui rentre chez lui après une longue absence. Sans doute un résistant qui, la guerre finissant, revient vers les siens ; un personnage fatigué, peut-être malade.

«… Il repose, à demi allongé, le dos contre l’écorce rugueuse d’un chêne, les yeux levés vers la voûte des feuilles…… Son regard embrasse le paysage … il le reconnaît ! ….’’…’’…. Il en retrouve l’odeur, une odeur connue, celle du sous bois humide qui sent le champignon, les feuilles mouillées, le bois pourrissant…. une odeur particulièrement aimée quand enfant, il courrait entre les hauts fûts des chênes, avec l’effrayante mais combien délicieuse sensation de s’être perdu. Son regard erre sur le tapis de feuille ….. Tout le monde doit mourir un jour… Les vieilles feuilles tombent et meurent ; les hommes aussi quand les années ont épuisé leurs ressource de vie. Les nouvelles feuilles reviennent avec le printemps’’…’’… Qui le remplacera, lui quand il mourra ? Il est encore trop jeune mais il se sent si épuisé….  »

Ce 2ème chapitre est tout aussi poétique que le premier, mais avec des réflexions troublantes sur la mort qui font penser au « dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

« Autour de lui, le bois s’anime : des claquements sonores, des froissements de feuilles ….’’…’… Une galopade dans le sous bois, des ordres criés : ‘’décrochez, décrochez’’ et tout se perd dans les profondeurs de la forêt salvatrice….. Le calme revient sous les branches ; le chant des oiseaux s’élève à nouveau dans les frondaisons… chant d’espoir et de vie. La paix est soudain troublée par un claquement sec… le bruit d’un fusil qu’on arme ? Martial sursaute, ouvre les yeux…. Ce n’est qu’un écureuil affairé qui vient de laisser échapper une noisette….»

Ce 3ème chapitre précise la personnalité de Martial. C’est un homme  qui rentre chez lui épuisé mais c’est surtout un homme usé et très perturbé par la peur, par la guerre.

Dans les chapitres qui suivent Martial arrive dans le village de ses grands-parents, le village de son enfance.

« Blotti dans un creux, autour de sa petite église, enserré dans les bras amoureux de sa rivière, il est enfin là son village » mais au lieu de se jeter au cou de ceux qu’il devrait retrouver, il nous entraîne dans ses souvenirs d’enfance. Sont-ils tous partis ceux qu'il aime ?

«… Il est là, lui aussi, sur le seuil, sévère, maigre et droit, ses moustaches grises saupoudrées de blanc. Martial a vécu ses premières années dans la farine, dans l’ombre blanche de son grand-père…. »

« Sa grand-mère …Il la revoit parfaitement quand elle portait encore son bonnet blanc empesé…..’’...’’…Elle ne croyait pas aux fantômes mais elle croyait en dieu, bien désolée que son petit-fils ne fut pas baptisé et, chaque fois qu’il venait en vacances, elle l’emmenait à l’église, mettre une pièce entre les deux ailes d’un petit ange blond et doré qui disait ‘’merci’’ en inclinant la tête….. : « Celui-ci te protègera toujours… Je lui ai demandé. Avait-elle raison ? Est-ce vraiment lui qui, faisant dévier les balles qui sifflaient à ses oreilles, lui a conservé la vie ? Pourquoi alors n’utilise-t-il pas son pouvoir pour arracher ce mal qui le ronge et pèse si lourd sur sa poitrine ?.... »

« La maison avait un jardin clos de murs, descendant en pente légère vers la rivière, une fraîche, douce et claire rivière à laquelle les herbes de toutes sortes, lanières brunes, vertes échevelées, lentilles d’eau, donnait par moment, selon l’heure et l’ensoleillement une extraordinaire couleur d’émeraude……’’….’’ Cette calme rivière, Martial la longe maintenant. Il est heureux, il retrouve cette paix qui monte de l’eau verte, il se plonge dans ce calme, il s’y vautre, le respire à pleins poumons….’’ …’’…. Comme il l’aime cette amie de l’enfance. Il la connait par cœur, il sait le chemin lorsqu’elle quitte le village. Il sait exactement où elle va se fondre harmonieusement dans le cœur de sa sœur plus grande, se vidant de son sang, faisant don de sa vie…. »

Et brusquement voilà, page 42, l’endroit précis du récit où le lecteur commence à comprendre la situation :

« Martial se penche au-dessus du petit tourbillon. Il plonge son regard dans les eaux limpides….Une lourde poigne s’abat sur sa nuque. Sa tête plonge dans l’eau glacée, cette eau qu’il aime tant ! Elle pénètre dans ses yeux dans son nez…..’’…’’… Il ne reconnaît plus sa rivière. Où sont donc les herbes dansantes ? Il ne voit, dans le trouble de ses yeux noyés qu’une fosse oblongue aux parois de céramique blanche…..Pourquoi sa rivière lui est-elle soudain devenue ennemie ? Elle ne le peut pas, ce n’est pas possible ! Il est sûr que s’il se laisse glisser en elle, elle le protègera… elle lui expliquera. Le noir l’envahit et il se laisse couler, s’abandonne, confiant, dans les bras étrangement blancs de ces rives trop proches  »

Martial perd connaissance et repart vers ses souvenirs d’enfance auprès de tante Azoline qui tenait l’épicerie du village et oncle Amédée qui avait fait campagne en Algérie. Il y avait aussi Léon et Jules….. Puis il se réveille à moitié conscient.  

« Martial se frotte le menton … il n’est pas assis au soleil. Il est étendu par terre sur un sol cimenté…. Ses doigts engourdis s’écorchent sur ses joues rugueuses, lui arrachant un cri de douleur. Pourquoi ses mains sont-elles si gonflées ? Pourquoi lui font-elles si mal ? Elles sont pleines de sang séché, surtout au bout des doigts… Il n’a plus d’ongles à sa main droite, ceux de sa main gauche sont écrasés. Il se souvient et l’horreur remonte à sa mémoire en un sanglot de douleur. Il revoit le visage de bête fauve lui crachant des injures, le ricanement du sadique qui, de sa pince lui arrachait les tripes en même temps que les ongles... » 

Au tiers du récit le mystère est définitivement levé, Martial est un résistant emprisonné que l’ennemi torture. Un résistant qui s’évade par la pensée, par les souvenirs quand il regagne sa cellule, transformant le mur de sa prison en tronc d’arbre de la liberté et ses vagabondages suivent souvent de drôle de chemins comme ceux d’un lapin.

« Ils étaient trois avec lui cette nuit-là, une nuit transparente, sans un nuage, avec une lune bien trop claire…’’…’’…Ils avaient posé leurs pains de plastic, fixés les détonateurs, allumé la mèche et couru, couru à perdre haleine, avant de s’effondrer au premier tournant de la voie, la poitrine transpercée par un douloureux point de côté. Le nez dans la terre…’’…’’…ils retenaient leur respiration, libérée bientôt par l'énorme souffle de l’explosion…’’…’’… Une seule victime au tableau de l’opération pourtant parfaitement réussie : la lapine du chef de gare, dans son clapier au pied du château d’eau, en avait avorté de terreur ! Ils avaient à peine vingt ans et un idéal commun, redonner au monde une liberté perdue……..

….. Voilà trop longtemps que Martial est adossé à ce tronc d’arbre ; il en a mal dans les côtes. Quelque chose bouge dans les hautes herbes….L’ennemi ? Un petit lapin de garenne folâtre, se dresse sur son derrière et le regarde les yeux ronds…..

…. La petite queue blanche saute devant lui…. S’il suit son guide, il est sûr de retrouver le chemin de la maison. Il sait que tout à l’heure, quand il aura franchi la colline, il apercevra l’école…’’…’’…A la différence des autres, il était le fils du maitre et de la maitresse…..»

Suivent de très beaux chapitres sur l’école républicaine et sur ses parents : « S’il éprouvait une profonde vénération pour sa mère, il admirait son père. Il le suivait partout, surtout dans d’extraordinaires parties de chasse ». L’école et la maison ne font qu’une pour cet enfant heureux « Martial n’a pas le souvenir d’avoir reçu une correction de la part de son père ou de sa mère…. Et pourtant son dos lui fait si mal ! Sa chemise poisseuse de sang presque sec est collée à sa peau. Il essaie de se redresser mais son corps est broyé de souffrance.» page 69.

Page 75 «Quand cela va-t-il finir ? Ce matin il a eu de la peine à tenir et sans honte il a crié ’’ maman ’’comme l’enfant blessé d’autrefois »

La voix de sa mère murmure à son oreille et Martial s’évade à nouveau dans ses merveilleux souvenirs d’enfance.

Page 83 et 85 « Petit il avait peur de l’obscurité….’’…’’… Maintenant le noir le rassure. La nuit c’est la trêve, le répit. On ne torture pas la nuit. Les bourreaux se reposent, prennent des forces pour le lendemain. Il faut qu’il en fasse autant, qu’il essaie de trouver au fond de lui, au fond de ses souvenirs, le courage d’affronter demain

Au fil des pages l’auteur décrit les jours heureux de Martial : des scènes de famille, de camaraderie, de débats, de questionnements et même une amourette brutalement interrompue par la gestapo. Quelle époque ! Comment ne pas s’engager dans la résistance quand on est jeune et qu’on aime tant la liberté et la vie à en mourir.

L’histoire se termine mal, bien sûr. Page 138 « Martial Gerbier mort pour la France. Fusillé par les Allemands le 16 septembre 1944 à l’âge de 19 ans. »

Madeleine Lemberton est décédée fin janvier 2012. «Les racines de la gloire» est, me semble t-il, le seul livre qu’elle ait écrit, mais c’est un chef d’œuvre. J’ai lu ou essayé de lire des livres qui avaient eu un prix littéraire et qui étaient loin de valoir celui-là. Puis-je rêver que ce modeste et maladroit billet lui offre une nouvelle chance ?

A toute fin utile, je rappelle qu’on peut encore se procurer ce livre chez ‘’Amazon’’ pour environ 10 euros.

(A suivre)

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