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Presse aidant...... Ainsi allait le Monde en Janvier 2015

3 Février 2015 , Rédigé par niduab Publié dans #Presse aidant

Voici ma traditionnelle revue mensuelle des éditoriaux traitant de géopolitique du journal ‘’Le Monde’’.

 

Editorial du Samedi 3 Janvier : Corée du Nord : Sortir de l’ostracisme.

La Corée du Nord a coutume de surprendre par ses moulinets et ses menaces. Cette fois, elle a surpris par la branche d'olivier tendue par son dirigeant, Kim Jong-un, qui, dans son message de Nouvel An, s'est dit prêt à reprendre un dialogue à haut niveau avec le Sud. S'il convient, au regard des déconvenues passées, de rester prudent sur les résultats concrets de cette soudaine flexibilité, elle n'en dénote pas moins une volonté de Pyongyang de se dégager à la fois de son isolement et de son enlisement économique. Le reste du monde ne s'intéresse à ce pays que pour ses drames, les menaces dont il serait porteur et les exactions dont se rend coupable le régime. Condamnable, celui-ci l'est assurément pour les souffrances qu'il fait endurer à son peuple. Dans les camps où seraient détenues de 80 000  à 150 000 personnes dans des conditions inhumaines, selon les témoignages de réfugiés, mais aussi dans tout le pays. Si la famine appartient désormais au passé, la pénurie et la malnutrition demeurent dans les provinces, frappant en particulier les couches les plus vulnérables de la population. Depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jong-un, qui a démontré par l'exécution de son oncle Jang Song-teak qu'il était, en termes de brutalité, le digne héritier de ses aïeux, le pays n'en évolue pas moins. Le régime paraît beaucoup plus engagé dans les réformes de la gestion économique qu'il ne le fut dans le passé, avancent la plupart des experts sud-coréens. Il ne faut certes pas espérer de ces réformes des résultats aussi spectaculaires qu'en Chine au début des années 1980, et encore moins l'entrée de la Corée du Nord dans une ère post-totalitaire.

Mais, sous la chape de plomb du régime, la société, aiguillonnée par une économie parallèle de marché, change plus rapidement qu'on ne le pense. Les individus deviennent moins dépendants de l'Etat dans leur vie quotidienne, et la corruption entame le contrôle de la police politique, sans pour autant que soit perceptible une dissidence ou que pointent des révoltes populaires. Une évolution graduelle du système semble une hypothèse plus probable qu'une implosion et plus souhaitable qu'un effondrement, qui serait, dans le moins pire des cas, déstabilisant pour la région. Mais celle-ci suppose une entrouverture progressive du pays, une retombée de tension avec le Sud et une normalisation des relations entre la RPDC et les Etats-Unis, qui, pour l'instant, refusent toute coopération tant que celle-ci poursuivra ses programmes nucléaire et balistique. Or, pour Pyongyang, la détention d'une arme de dissuasion nucléaire – désormais inscrite dans la Constitution, et par conséquent non négociable – et la prospérité vont de pair. Des objectifs difficilement conciliables, à moins de compromis, et donc d'une reprise de négociations mises sous le boisseau par la " stratégie de la patience " prônée par Washington. En d'autres termes, une vision à long terme.

De même que, dans un contexte historique et géopolitique assurément très différent, Washington vient de reconnaître que la politique d'embargo contre Cuba avait été improductive, on peut se demander si celle d'isolement et d'ostracisme menée depuis 1953 à l'égard de la Corée du Nord a porté les fruits attendus tant en matière de sécurité – Pyongyang s'est quand même doté de capacités nucléaires – que d'incitation au respect des droits de l'homme.

 

Editorial du jeudi 15 janvier : Djihad au Nigéria : massacres en silence.

Comme beaucoup de choses, le djihadisme est mondialisé. Cette forme particulièrement barbare de violence politique, que pratiquent Al-Qaida et ses émules, frappe dans le monde entier. Le jour même de la tuerie commise dans les locaux de Charlie Hebdo, mercredi 7  janvier, l'explosion d'un camion piégé dans la capitale du Yémen, à Sanaa, tuait 37 personnes. Pire encore : ces dix derniers jours, les extrémistes de Boko Haram, au Nigeria, ont perpétré un massacre d'une ampleur effroyable – plusieurs centaines de morts, peut-être jusqu'à 2 000 (voir Le Monde daté 13  janvier).

On n'a pas marché à Lagos, la capitale économique du Nigeria, ou ailleurs en mémoire de ces villageois nigérians, dont un grand nombre de femmes et d'enfants, décimés en pleine rue ou chez eux, à l'arme de guerre. Ils sont tombés victimes de la dernière offensive de Boko Haram, cette insurrection armée qui cherche, et parvient, depuis cinq ans, à se tailler un vaste territoire dans le nord-est du Nigeria, aux frontières du Niger, du Tchad et du Cameroun. Boko Haram se réclame d'une forme d'islam fondamentaliste et entend créer, à cheval sur ces quatre pays, une sorte de " califat ", un peu à la façon de l'Etat islamique en Syrie et en Irak.

Le groupe, qui dispose maintenant d'une véritable armée, mène une offensive vers la ville de Baga, au bord du lac Tchad. Partisans d'une violence méthodique, pour semer la terreur et assouvir leurs pulsions sanguinaires, les miliciens de Boko Haram tirent, souvent à bout portant, sur les villageois qui se trouvent sur leur chemin, sur ceux qui n'ont pu fuir assez tôt ou qui faisaient confiance aux autorités pour les protéger. Des rescapés ont décrit des rues jonchées de cadavres, de blessés agonisants, des centaines d'habitations brûlées.

Cité dans le Financial Times, Mgr Ignatius Kaigama, archevêque catholique du Nigeria, observait : " Comparez ce qui s'est passé en France et ce qui se passe ici : il y a une grande différence. " On n'a pas réuni le Conseil de sécurité de l'ONU. Boko Haram poursuit son œuvre de mort sans que la " communauté internationale " se mobilise.

Une soixantaine de pays participent, activement ou formellement, à la coalition assemblée par les Etats-Unis pour sauver l'Irak de l'Etat islamique. Rien de tel dans le cas du Nigeria, le plus grand pays d'Afrique, avec près de 180  millions d'habitants. Les autorités nigérianes sont dépassées, corrompues, incapables de monter seules une opération militaire pour contrer la déstabilisation en cours de cette partie de l'Afrique. Qui se souvient des 276  écolières enlevées en avril  2014 par le groupe pour en faire des esclaves sexuelles ? Où est la solidarité africaine ? Où est la solidarité des grands " émergents " – Inde, Chine, Brésil –, qui se disent volontiers proches de cet autre " émergent " qu'est le Nigeria ?

Les autorités nigérianes ont leur part, énorme, de responsabilités. Riche d'une manne pétrolière qui semble plus profiter au sud qu'au nord de cet immense pays, le gouvernement fédéral ne paraît toujours pas avoir accordé à Boko Haram la priorité stratégique que requiert cette insurrection armée qui relève autant du grand banditisme que du djihad. Aujourd'hui, ce sont quatre pays africains qui sont menacés. La situation réclame une coopération internationale urgente et substantielle pour assurer la sécurité de cette partie de l'Afrique. Chaque jour perdu se compte en morts, anonymes mais bien réels.

 

Editorial du vendredi 23 janvier : Mario Draghi fait ‘’ ce qu’il faut’’.

Dans un paysage politique européen qui manque singulièrement de fortes personnalités, un homme sort du lot : Mario Draghi. Le président de la Banque centrale européenne (BCE) est à la hauteur d'un enjeu historique : empêcher que l'Union européenne (UE) ne sombre dans une " décennie perdue " de croissance nulle ; éviter que le continent ne se divise davantage entre un Nord (qui réussit) et un Sud (qui piétine) ; bref, incarner ce qui reste d'un idéal que trop de beaux esprits, à droite comme à gauche, dénigrent avec une irresponsable désinvolture. Cet Italien est un grand Européen. L'espèce est plutôt rare.

Certes, on lui reprochera d'avoir agi un peu tard. Mais le patron de la BCE a finalement annoncé, jeudi 22  janvier, un plan qui revient " à faire ce qu'il faut ", du point de vue de la politique monétaire, pour éviter à l'Union le risque de la déflation – une période prolongée de baisse générale des prix qui retarde les décisions de consommation et d'investissement et entretient ainsi la récession.

De même que Mario Draghi avait calmé les marchés en affirmant en juillet  2012 qu'il était prêt " à faire ce qu'il faut " pour sauver l'euro, et avait alors largement contribué à sortir l'union monétaire d'une crise qui aurait pu lui être fatale.

Cette fois, il brise effectivement un tabou en mettant en œuvre un programme d'achat massif d'actifs – obligations d'Etat et privées – de 60  milliards d'euros par mois, au moins jusqu'à l'automne 2016, et plus longtemps si nécessaire. En jargon financier, on parle  d'" assouplissement quantitatif ", ce qu'on appelait jadis " faire marcher la planche à billets ".

La BCE sort donc du modèle de stricte orthodoxie monétariste que l'Allemagne lui avait imposé, pour opérer de la même façon que la Réserve fédérale américaine ou la Banque d'Angleterre.

Mario Draghi bouscule les dogmes parce que la réalité l'impose. La zone euro ne peut rester cet espace de croissance pathétique, d'inflation durablement trop basse (elle est proche de zéro) et de chômage de masse. Dans la mesure où le poids des dettes publiques est jugé tel qu'il limiterait les possibilités de relance budgétaire, il faut faire jouer à fond le levier monétaire.

M.  Draghi agit en conformité avec son mandat, qui lui impose de se rapprocher d'un objectif d'inflation " un peu en dessous mais proche de 2  % " de hausse des prix annuelle.

Il est possible que les particularités de l'euro diminuent l'impact de l'énorme injection de liquidités que représente le plan Draghi. Mais la réaction positive et unanime des marchés est de bon augure. Ce programme peut ramener la confiance, agir sur les anticipations des consommateurs et des investisseurs, aider à faire repartir la croissance, dans une conjoncture favorablement portée par la baisse des coûts de l'énergie.

Ces dernières semaines, la Commission de Bruxelles a fait sa part du travail : elle n'a cessé d'assouplir les règles de discipline budgétaire au sein de l'UE. Le danger serait que certains – on pense très fortement à la France – ne profitent de cet heureux alignement des astres pour retarder d'essentielles réformes de structure : marché du travail, retraite, formation professionnelle…

Mario Draghi accomplit pleinement sa tâche, avec un grand sens politique, mais il ne peut pas être courageux pour tout le monde.

 

Editorial du Mardi 27 janvier : Grèce : Il faut négocier avec  Alexis Tsipras.

La colère d'une partie des Grecs contre " l'austérité " aurait pu faire le lit d'un parti d'extrême droite. Elle aurait pu nourrir la montée d'une formation ultra prônant le retrait de l'euro, de l'Union européenne et, pour faire bonne mesure, de l'OTAN (ce qui correspond au programme du Front national français). Elle a débouché, dimanche 25  janvier, sur une nette victoire du parti de gauche Syriza, qui défend le maintien de la Grèce dans l'OTAN, dans l'UE et désormais dans l'euro (plébiscité par les Grecs dans les sondages).

C'est une première leçon, qui devrait singulièrement tempérer la rhétorique de tremblement de terre volontiers entendue au lendemain de ce scrutin (" onde de choc  en Europe ", " l'euro à nouveau défié "), les uns pour exulter, les autres pour grogner. L'UE en a vu d'autres et l'euro aussi. A vrai dire, on ne sait encore trop comment qualifier le parti d'Alexis Tsipras – le futur premier ministre –, qui, pour se présenter comme la gauche radicale, accueille un très large éventail d'opinions. Mais sa victoire est nette : avec 36,3  % des voix, M.  Tsipras manque de peu la majorité absolue.

Après six ans d'un programme de coupes budgétaires et de réformes de structure négocié avec ses créanciers – Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission de Bruxelles, la fameuse " troïka " –, la Grèce demande un changement de politique. Elle a échappé à la faillite financière grâce à l'Europe. Mais sa richesse a chuté de 26  % ; le chômage touche 27  % d'une population dont une partie vit dans la misère ; si ses finances publiques se sont redressées, sa dette nationale a augmenté (300  milliards d'euros, 175  % du produit intérieur brut).

Le FMI l'a reconnu : un programme d'austérité trop radical a engendré une récession plus grave que prévu, laquelle, amputant des recettes fiscales déjà anémiques, n'a fait qu'alourdir la dette du pays. Les malheurs de la Grèce – sous-productivité, corruption, absence de fiscalité adéquate – sont d'abord nationaux. Mais cette autre leçon du scrutin doit être entendue à Bruxelles et à Berlin : la zone euro a besoin d'un assouplissement intelligent des politiques budgétaires nationales pour accompagner la politique monétaire dynamique menée par la BCE, en contrepartie de réelles réformes de structure – qui doivent être poursuivies en Grèce.

Les partenaires d'Athènes ont déjà dit qu'ils étaient prêts à une négociation pour alléger le fardeau des Grecs. Il faut trouver des compromis, il existe des marges de manœuvre. C'est là que commencent les difficultés pour M. Tsipras. Il a beaucoup promis, il a annoncé " la fin de l'austérité "" la fin de la troïka” ", il a tenu à Athènes des propos parfois différents de ceux qu'il confiait dans ses tribunes aux quotidiens européens. S'il n'a pas promis de raser gratis, il a promis de raser pas cher. Il va devoir atterrir, confronter une réalité qui se moque des discours de campagne et qui est la suivante : la Grèce dépend de l'UE, pas le contraire.

Il faut aider M. Tsipras, sans mesquinerie comptable, mais celui-ci va devoir procéder, à l'intérieur, à un ajustement politique au moins aussi difficile que l'ajustement budgétaire : passer d'un programme de campagne bien peu réaliste à un programme de gouvernement, plus ingrat et moins " glamour ". Pour ce tournant-là, il faut beaucoup de talent politique. Mais le futur premier ministre a montré que de cette qualité il était fort bien pourvu. Souhaitons-lui bonne chance : les Européens et les Grecs sont condamnés à trouver un accord.

 

(A suivre) 

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