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Presse aidant..... Ainsi allait le Monde en mars 2015

31 Mars 2015 , Rédigé par niduab Publié dans #Presse aidant

Voici ma traditionnelle revue mensuelle des éditoriaux traitant de géopolitique du journal ‘’Le Monde’’. Ce mois-ci les sujets étaient nombreux et tous très importants d’où un choix difficile.

 

Editorial du Lundi 2 mars.  Boris Nemtov : ‘’ Poutine m’a tuer’’

Si le passé est une leçon, on ne saura probablement jamais qui a donné l'ordre de tuer Boris Nemtsov le 27  février, à la veille d'une manifestation dont il devait prendre la tête contre la guerre en Ukraine. Pas plus qu'on n'a jamais su qui avait donné l'ordre de tuer la journaliste Anna Politkovskaïa, abattue elle aussi de plusieurs balles, en  2006, alors qu'elle enquêtait sur la guerre en Tchétchénie. La justice politique russe de l'ère Poutine ne s'embarrasse pas de ce genre de règles de droit. Quelques hommes de main seront, un jour, envoyés en camp de travail. On n'en saura pas plus.

Ce que l'on sait aujourd'hui suffit, pourtant, à établir un jugement, sinon pénal, du moins moral. Boris Nemtsov, qui avait 55 ans, n'était pas un héritier du soviétisme. C'était un authentique démocrate, un homme qui croyait en l'universalité des valeurs de liberté et de pluralisme. Pour lui, ces valeurs n'étaient ni négociables ni adaptables à de prétendues traditions locales. Gouverneur régional puis vice-premier ministre sous Boris Eltsine, il s'était progressivement transformé, en quinze ans de règne de Vladimir Poutine, en adversaire électoral, puis en opposant, enfin en dissident. La courbe de l'évolution de son statut épouse fidèlement celle du régime politique de la Russie. "  Il y a trois ans, confiait-il tout récemment au Financial Times, nous étions une opposition. Aujourd'hui, nous ne sommes plus guère que des dissidents. Notre tâche est de réorganiser une véritable opposition.  "

Aussi ténue fût-elle, cette chance, visiblement, ne pouvait lui être laissée. Pour la propagande télévisée, Boris Nemtsov n'était même pas un dissident : il était un "  traître  ", membre d'une "  cinquième colonne  " que le président Poutine n'hésite pas à dénoncer lui-même. Un tel climat de sectarisme, d'intolérance, de mensonge, de répression et de violence politique a été progressivement instauré en Russie que l'opposition aujourd'hui n'y est plus seulement, en  2015, une forme d'expression  : être opposant aujourd'hui en Russie, c'est faire preuve d'un immense courage. C'est aussi risquer sa vie. Les vrais responsables de l'assassinat de Boris Nemtsov sont ceux qui ont présidé, délibérément, à l'instauration de ce climat de haine.

Plusieurs dizaines de milliers de Moscovites ont pourtant eu, dimanche 1er  mars, le courage de manifester leur indignation face à de telles méthodes. L'autre figure emblématique de la maigre opposition russe, Alexeï Navalny, n'a pas pu défiler avec eux, les autorités ayant pris la précaution de l'emprisonner pour deux semaines. Ceux qui, en Europe – et ils sont nombreux dans la classe politique française –, prêchent l'indulgence pour M. Poutine feraient mieux, s'ils aiment vraiment la Russie, d'ouvrir les yeux. Et d'user de leur influence auprès de lui, lors de leurs multiples voyages à Moscou, pour obtenir l'abandon de ce mode de gouvernance, mafieux, odieux et indigne d'un grand pays.

 

Editorial du mercredi 11 mars. En Irak un crime contre l’humanité.

En  2001, les deux Bouddhas monumentaux de Bamiyan, en Afghanistan, s'effondraient dans le souffle d'une charge explosive posée par les talibans. En  2012 au Mali, les mausolées des saints musulmans de Tombouctou étaient détruits par une horde djihadiste. Un peu plus tard, au même endroit, des manuscrits préislamiques d'une inestimable valeur faisaient l'objet d'un autodafé. Depuis huit mois maintenant, l'escalade de la barbarie à laquelle se livre l'Etat islamique (EI) en Irak est sans limites. Avec un objectif : éradiquer toute trace des anciennes civilisations. L'islamisme est un nihilisme totalitaire. Rien ne doit subsister qui témoigne d'autre chose que la version pathologique de l'islam propagée par ses adeptes. Dans le sang et les ruines.

L'EI prône un retour au temps de Mahomet, au tout début du VIIe  siècle, aux sources littérales. Même les vestiges islamiques ultérieurs ne sont pas épargnés. A Mossoul, deuxième ville d'Irak, la mosquée dite de Jonas, datant du XIIe  siècle, tombeau du prophète Nebi Yunis, a été rasée. Les djihadistes ont saccagé le musée, se mettant en scène, à l'œuvre, démolissant à la masse des statues millénaires, jusqu'à les réduire en morceaux. Puis ils ont attaqué au bulldozer l'ancienne capitale assyrienne de Nimroud et, à l'explosif, Hatra, la spectaculaire cité parthe aux grands temples de pierre.

Ils ont aussi pillé, pour les vendre, certaines figures et des bas-reliefs qui couraient sur les murs. Le trafic archéologique serait l'une des ressources financières de l'EI. L'Irak compte quelque quinze mille sites archéologiques, dont des centaines sont considérés comme majeurs. Les pièces volées sont conservées dans des souterrains, avant d'être écoulées sur les circuits parallèles des œuvres d'art.

Détruire, voler, torturer, massacrer : le crime contre l'humanité, au sens large, est la marque de l'Etat islamique, comme s'il fallait annihiler toute trace de civilisation – et pas n'importe où, justement. Dans ses frontières actuelles, l'Irak couvre l'ancienne Mésopotamie, berceau des civilisations et de l'Histoire avec la naissance de l'écriture, il y a cinq mille ans. Les Mésopotamiens ont inventé la roue, et érigé des cités-Etats à l'architecture monumentale. Ce riche passé archéologique rassemble les Irakiens, qui en tirent une très grande fierté, au-delà de leur particularisme, local, régional, confessionnel. Raison de plus pour l'EI de faire du passé table rase.

C'est la première fois qu'une telle entreprise criminelle, et encore une fois totalitaire, est mondialisée avec un tel savoir-faire médiatique. Ici, le crime contre l'Histoire accompagne une folie destructrice que l'on peut comparer à celle du projet nazi. Il s'agit de rien de moins que, par l'épuration religieuse, en pourchassant et massacrant toutes les populations non islamiques – chrétiens, yazidis et autres –, de créer une entité arabe sunnite " pure ", dans un environnement " épuré " de toute référence à " l'autre " et à " l'avant ".

En vidéo, on assiste à une sorte de " génocide spirituel ", pour reprendre l'expression de Jacques Julliard, tout à la fois guerre de religion et guerre contre l'idée même de culture et de passé. Le Conseil de sécurité de l'ONU s'est réuni la semaine dernière pour en débattre de façon très académique. Est-il naïf d'énoncer cette évidence : la mobilisation politique internationale n'est pas à la hauteur de ce qui se joue autour de l'antique Ninive ?

 

Editorial du mercredi 18 mars. ‘’Bibi’’ encore ‘’roi d’Israël’’, hélas !

Benyamin Nétanyahou voulait faire des élections législatives israéliennes un référendum sur sa personne et sa politique de sécurité – qu'il s'agisse des relations avec les Palestiniens, des implantations en territoires occupés ou de la question iranienne. Donné vainqueur mercredi matin 18  mars, il a réussi son pari au-delà de toute espérance. Il a de fortes chances de se succéder à la tête du gouvernement israélien pour un quatrième mandat. Et ce n'est pas une bonne nouvelle.

En convoquant, en décembre, des élections anticipées, le chef du vieux parti nationaliste, le Likoud, voulait notamment affaiblir certains de ses partenaires – le Foyer juif de Naftali Bennett, Israel Beitenou, d'Avigdor Lieberman – et apparaître comme le vrai patron de la droite israélienne. Au beau milieu d'un troisième mandat en cours, c'était assez risqué, dans un climat de grogne économique et sociale marqué par des inégalités croissantes au sein de la société israélienne.

Mais, passé un début de campagne difficile, qui a vu son adversaire travailliste, Isaac Herzog, le devancer dans les sondages, M. Nétanyahou a réalisé un rétablissement spectaculaire, digne du formidable animal politique qu'il est plus que jamais, à 65 ans.

Pour ce faire, il a pris des engagements, usé d'une rhétorique extrémiste et d'un langage de la peur qui confirment, s'il en était besoin, que "  Bibi  " n'a rien d'un homme du " centre  " – image qu'il aime cultiver de temps à autre –, mais au contraire tout d'un ultra.

Avec un cynisme absolu, il a renié un précédent engagement, jurant cette semaine qu'il n'y aurait jamais d'Etat palestinien tant qu'il sera premier ministre. Il a promis qu'il poursuivrait sans répit la politique d'implantations dans les territoires occupés. Il a voulu faire peur à l'électorat juif en dénonçant la mobilisation des électeurs arabes israéliens. Il a assuré que sa dénonciation de la négociation en cours sur le nucléaire iranien l'avait placé au cœur d'un complot international, "  notamment anglo-saxon  ", contre sa personne. Il a qualifié le Parti travailliste – fondateur de l'Etat – de formation antisioniste prête à céder tout à la fois aux Etats-Unis et au Hamas palestinien. Pas un mensonge n'a semblé assez gros pour démolir l'adversaire.

Pour être le prochain premier ministre, il lui faut maintenant réunir une coalition totalisant la majorité des 120 sièges de cette vingtième Knesset, le Parlement israélien. Ce n'est pas acquis, mais il est le mieux placé pour y arriver. Le plus vraisemblable est qu'il ralliera les petits partis de la droite et les religieux ultraorthodoxes pour constituer un gouvernement qui prolongera la politique de l'équipe sortante.

Alors que les travaillistes ont mis l'accent sur l'économie, une partie de l'électorat a été sensible au discours de M. Nétanyahou sur la sécurité. L'environnement stratégique d'Israël est plus instable que jamais, totalement déstabilisé par les guerres en cours, en Syrie et en Irak, par l'émergence de  l'Etat islamique et, parallèlement, par la montée en puissance de l'Iran et de son bras armé arabe, le Hezbollah libanais.

Au grand dam du président Barack Obama et des dirigeants européens, la victoire de M. Nétanyahou éloigne un peu plus encore la perspective d'un règlement digne du conflit israélo-palestinien. Elle confirme cette vérité du Proche-Orient d'aujourd'hui : les pessimistes ont toujours raison.

 

Editorial du jeudi 26 mars. La Lbye une menace pour l’Europe.

Passeurs, djihadistes, ou les deux à la fois ? Nul ne sait. Mais l'accrochage résume parfaitement la menace que constitue aujourd'hui la Libye pour ses voisins : Tunisie et Egypte au sud, Italie, et donc Union européenne, au nord.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, à l'automne 2011, le pays n'a cessé de se disloquer, au gré de fractures régionales, religieuses, tribales et politiques. S'il fut relativement facile de renverser Kadhafi, les alliés n'avaient pas prévu que la disparition du Guide laisserait un pays sans Etat ni Constitution. Les milices formées pendant la guerre n'ont jamais voulu se dissoudre, et chacune s'est servie dans les gigantesques arsenaux en déshérence. Dans ce chaos, les Libyens ont perdu confiance dans la démocratie tant désirée.

Désormais, deux grandes forces s'affrontent. D'un côté, le gouvernement de Tobrouk, issu des élections de juin  2014, reconnu internationalement mais incapable d'exercer sa souveraineté sur l'ensemble du territoire, à commencer par la capitale Tripoli. Son embryon d'armée est dirigé par le général Haftar, homme à poigne qui a longtemps séjourné aux Etats-Unis et qui accuse, dans l'entretien qu'il a accordé au Monde, tous ses opposants d'être des extrémistes islamistes. Face à lui et contrôlant Tripoli, la coalition Fajr Libya (Aube de la Libye), dirigée par des brigades antikadhafistes de Misrata proches des Frères musulmans, mais qui compte également des éléments plus radicaux comme Ansar Al-Charia, lié à Al-Qaida. Chaque camp a ses parrains internationaux : Egypte et Emirats arabes unis pour le général Haftar, Qatar, Turquie et Soudan pour Fajr Libya.

Un troisième acteur est venu compliquer la donne. Une branche locale de l'Etat islamique s'est fait brutalement connaître par l'assassinat de vingt et un  coptes (chrétiens) égyptiens en février. Et il semble que les terroristes qui ont tué vingt  touristes au Musée du Bardo, à Tunis, le 18  mars, ont reçu un entraînement en Libye. Si les djihadistes venaient à prendre le contrôle des filières qui, depuis les côtes libyennes, expédient chaque mois des milliers d'immigrants clandestins vers l'Italie, on n'ose imaginer les conséquences sécuritaires et politiques pour l'Europe.

Que faire ? La guerre aérienne n'est pas une option, comme l'a démontré l'échec post-2011. Au sol, aucun pays européen n'a les moyens ni l'envie de tenter l'aventure. Il ne reste qu'à soutenir le processus de négociation conduit par l'envoyé spécial de l'ONU, l'Espagnol Bernardino Leon, auprès des deux grandes coalitions. C'est un dialogue difficile, mais l'UE peut l'appuyer  : en faisant pression sur les pays de la région pour qu'ils cessent d'interférer dans les affaires libyennes  ; en convainquant les modérés des deux camps qu'ils ont intérêt à s'entendre sous peine de se voir happés par le califat de l'Etat islamique.

Enfin, comme l'a suggéré le président du conseil italien, Matteo Renzi, l'UE peut contribuer à une mission de maintien de la paix, une fois un accord politique signé. Dommage que, pour l'heure, personne n'ait réagi à sa proposition. Car la menace libyenne concerne, à l'évidence, toute l'Europe.

 

 ( A suivre)  

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