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Presse aidant .... Ainsi allait le Monde en avril 2015.

30 Avril 2015 , Rédigé par niduab Publié dans #Presse aidant

Voici ma traditionnelle revue mensuelle des éditoriaux traitant de géopolitique du journal ‘’Le Monde’’. Comme chaque mois de nombreux éditos importants dans lesquels il faut faire des choix ; je me sens obligé, ce mois-ci, d’en retenir cinq.

 

Editorial du Jeudi 2 avril.  La bonne leçon d’un géant d’Afrique.

Pendant quatre jours de suspense électoral, le Nigeria s'est fait une peur mortelle. Puis, dans un retournement dont le pays le plus peuplé d'Afrique a le secret, une élection présidentielle qui menaçait de se terminer en bain de sang s'est conclue pacifiquement. Rien de plus simple, en apparence : un président sortant a été vaincu dans les urnes.

Goodluck Jonathan, au pouvoir depuis 2010, a concédé sa défaite et félicité son rival, Muhammadu Buhari. Il a engagé ses partisans à utiliser la voie légale pour faire valoir leurs droits, là où cela se justifie, et déclaré : " J'ai promis à ce pays des élections libres et justes. J'ai tenu parole. (…) Aucune ambition personnelle ne vaut le sang d'un Nigérian." Jamais encore un chef d'Etat élu n'avait consenti à l'alternance dans toute l'histoire du pays.

Nul ne sait trop bien ce que réserve une présidence Buhari dans un Nigeria où la vie politique a rarement été exempte de violences. Mais ce qui primait, ce mardi 31 mars, jour de proclamation des résultats, c'est la série de démonstrations établie par la défaite " héroïque " du sortant, et l'espoir qu'elle reflète un vrai tournant.

D'abord, Goodluck Jonathan y a lui-même contribué en renforçant la Commission nationale électorale indépendante (INEC), qui a garanti que le processus électoral irait jusqu'au bout.

Le président a perdu, mais le Nigeria a gagné. La portée des résultats dépasse le fait qu'ils évitent un bain de sang. Cette alternance signale aussi la soif qu'ont les Nigérians de voir leurs élus enfin rendre des comptes.

Ce qui a été sanctionné, c'est la gabegie, le chômage, les inégalités, les universités en ruine, l'incapacité à lutter contre la secte Boko Haram. Et l'argent fou d'une élite corrompue vivant hors sol et ne se déplaçant qu'en jet privé.

Des sommes astronomiques avaient été distribuées pour tenter d'acheter la victoire. Mais on n'achète plus si facilement les électeurs nigérians. On ne les conduit plus en masse vers les urnes par la simple peur des violences ou la force de leurs appartenances religieuses et ethniques. Ils ont voté avec une patience admirable. Cette énergie, ce désir de peser dans les choix de la nation donnent aux démocraties fatiguées d'elles-mêmes, ailleurs dans le monde, une leçon d'espérance. Il est important qu'elle vienne d'Afrique et qu'elle ne doive rien à personne. Aucune puissance étrangère n'a dicté au Nigeria la recette de son espoir.

Le pays, en  2014, a arraché à l'Afrique du Sud la première place dans le classement des économies africaines. Désormais, si M. Buhari y contribue, il pourrait faire la course à un autre niveau : celui du modèle démocratique. On objectera qu'avec 174  millions d'habitants il demeure une économie de rente, en timide voie de diversification. Mais ce serait négliger la vitesse de ses transformations, dont certaines sont attribuables à M. Jonathan.

Vus du Nigeria, en cette belle journée de résultats, comme ils paraissaient malhonnêtes, bornés, égoïstes, ces chefs d'Etat du continent qui s'accrochent au pouvoir et fuient la justice électorale.

Les pays aux élections truquées, aux plébiscites délirants, aux familles régnantes, aux présidents qui " répondent à l'appel du peuple " pour ne jamais quitter le pouvoir viennent de se faire administrer une leçon par le géant d'Afrique. Pourvu qu'elle soit durable.

 

Editorial du Mardi 7 avril. Kenya : un massacre contre l’intelligence.

Comme souvent, ce sont les détails qui attestent la sauvagerie, ces faits qui, plus encore que les nombres, trop abstraits, donnent une idée de l'atrocité. Ce jeudi 2  avril, dans le nord-est du Kenya, sur le campus universitaire de la ville de Garissa, les djihadistes du groupe somalien Harakat Al-Chabab Al-Moudjahidin ne se sont pas contentés de perpétrer un crime de masse contre des étudiants. Ils ont " trié ". Avant de tuer.

Ils ont entouré les dortoirs. D'après plusieurs témoignages, ils ont assuré que les étudiants qui sortiraient auraient la vie sauve. Dehors, ils ont séparé leurs victimes : d'un côté les musulmans, de l'autre les chrétiens. Ces derniers ont été jetés à terre, puis tués au fusil d'assaut. Cent quarante-deux jeunes et six autres personnes prises sur le campus ont ainsi été assassinés, avant que le groupe de Chabab ne soutienne un siège de 12  heures contre les forces de sécurité kényanes.

Raid-éclair contre institution d'éducation, tirs indiscriminés, massacre de civils, volonté de terroriser, incapacité du pouvoir central à sécuriser le nord-est du pays : tout rappelle ce qui se passe dans le nord-est du Nigeria avec Boko Haram. Mais les mots importaient peu, ces dernières quarante-huit heures, dans un pays qui fut longtemps la vitrine de l'Afrique de l'Est. Le Kenya, qui investit beaucoup dans l'éducation, pleurait ses jeunes élites fauchées par d'autres jeunes gens – qui, eux, vivent pour tuer.

On connaît toutes les explications avancées, avec raison, pour essayer de situer le " contexte " de cette tuerie. La région est peuplée de Kényans d'origine somalie, musulmans, et qui, comme tels, font souvent l'objet de la brutalité et de l'arbitraire des forces armées kényanes en lutte contre les Chabab. Ceux-ci recrutent ainsi dans les bidonvilles du pays, au sein d'une population musulmane minoritaire. Faut-il parler d'un " Boko Haram " kényan ?

En dépit des coups qui leur sont portés en Somalie par une force sous mandat de l'ONU, les Chabab, comme ils le font depuis des années, continuent de semer la guerre et la terreur dans ce pays. Sur le recul, ils cherchent à déstabiliser le Kenya voisin et à provoquer des conflits religieux entre Kényans. Revendiquant le crime de jeudi, le Harakat a évoqué une vieille revendication territoriale de la Somalie sur la région de Garissa : les Kényans "veulent étendre leur chrétienté et leur infidélité à cette terre", dénonçait un communiqué des Chabab. Ces derniers veulent aussi affaiblir l'économie du Kenya, en étouffant le tourisme.

Tout cela est vrai. De même pourrait-on pointer la corruption et la relative inefficacité des forces de l'ordre et d'un pouvoir central qui peine à assurer la sécurité dans ce vaste pays. Depuis la fin des années 1990, les extrémistes islamistes ont tué des milliers de Kényans – de l'attentat contre l'ambassade des Etats-Unis (213 morts) perpétré en  1998 par Al-Qaida à l'attaque du centre commercial Westgate par les Chabab à Nairobi en  2013 (67 morts), en passant par des dizaines d'autres attaques.

Mais il reste quelque chose d'inexpliqué, d'irréductible à la raison dans ce genre de crime, dans cette exaltation religieuse mortifère et destructrice, même si l'on en connaît l'un des ressorts, bien mis au jour par l'historien Denis Crouzet, spécialiste des guerres de religion : " Gagner son salut en exterminant les hérétiques ". Cela a été le cas pendant des siècles. C'est toujours tragiquement vrai dans la planète globalisée de ce premier quart de XXIe  siècle.

 

Editorial du Vendredi 17 avril. Drame en Méditerranée : réagir, d’urgence.

Sur l'échelle des multiples crises auxquelles l'Europe est confrontée, celle de l'immigration clandestine est en passe d'arriver au sommet. En nombre de personnes déplacées et en termes de tragédies humaines, cette crise a pris des proportions catastrophiques. Ce qui se passe depuis deux ans en Méditerranée, fossoyeuse de naufragés clandestins, est un défi non seulement à la dignité de l'homme, mais aussi aux valeurs et à la rationalité économique sur lesquelles est fondée l'Union européenne.

Devenue le premier continent d'immigration, l'Europe est confrontée à un mouvement de populations d'une ampleur sans précédent depuis la seconde guerre mondiale. L'instabilité politique et les guerres en Afrique et au Moyen-Orient poussent les habitants d'Etats en voie d'effondrement sur les routes de l'exil. L'essentiel de cet exode Sud-Nord passe par la mer, utilisée par des réseaux mafieux de passeurs pour acheminer vers l'Europe des dizaines de milliers de migrants dans des conditions dramatiques, après leur avoir extorqué des sommes qui endettent des familles entières.

Ces  négriers des temps modernes n'ont pas le moindre scrupule. Ils entassent leur cargaison, hommes, femmes, enfants, sur des embarcations inadaptées, dont ils provoquent parfois eux-mêmes le naufrage. C'est désormais par centaines que se comptent, à intervalles inexorablement réguliers, les victimes de ces drames de la Méditerranée. Dans la même semaine, deux naufrages viennent de provoquer la mort d'au moins 450 personnes. Un épisode particulièrement atroce a vu des migrants musulmans jeter par-dessus bord leurs compagnons d'infortune – chrétiens.

L'Union européenne a, jusqu'ici, abordé cette crise comme une sorte d'épiphénomène saisonnier, fluctuant au gré de la météo, de notre impuissance face à la guerre en Syrie et des convulsions de la Libye. Elle a d'abord laissé l'Italie gérer seule une tragédie qui se déroulait au large de ses côtes. Lorsque l'Italie a déclaré ne plus pouvoir supporter le coût de son dispositif de sauvetage, l'opération "  Mare nostrum  ", Bruxelles a mis en place, à l'automne 2014, un plan plus modeste de contrôle des frontières, l'opération "  Triton  ". Rien de tout cela n'est satisfaisant. La guerre en Syrie continue de déplacer des millions de gens, les organisations terroristes islamistes continuent de semer le chaos, la Libye continue d'éclater, les passeurs continuent de semer la mort. Le flux de réfugiés ne se tarira pas par miracle  : cette crise est là pour durer. Il est urgent que les pays européens prennent, ensemble, la mesure de ce phénomène et élèvent l'immigration clandestine au rang de priorité commune, car elle concerne aussi bien les pays du Sud que ceux du Nord. Dans un contexte politique marqué par la montée du populisme et de l'hostilité à l'immigration, les solutions seront difficiles à élaborer. Mais plus l'UE attendra pour affronter le problème et mettre en œuvre une vraie politique de l'immigration, plus les Européens s'enfonceront dans la crise. Et plus cette crise sera explosive.

 

Editorial du jeudi 26 mars. Syrie : le discours stérile de Barchar Al-Assad.

Langue de bois, déni de réalité, gros mensonges, et pas la moindre esquisse d'une ouverture politique : dans l'entretien qu'il a accordé, dimanche 19  avril, à nos confrères de France 2, Bachar Al-Assad a été fidèle à lui-même. Au fond, cette interview, diffusée lundi, explique parfaitement pourquoi aucun grand pays occidental, pas plus les Etats-Unis que les Européens, n'estime possible de nouer ou renouer un dialogue politique sérieux avec le président syrien. Hormis la guerre, il n'a rien à proposer.

Sa version du conflit est simple : voilà quatre ans que son pays est attaqué par des " terroristes " et des islamistes à la solde des pays du Golfe et appuyés par les Occidentaux, notamment la France. La guerre a déjà fait plus de 220 000 morts, des millions de réfugiés et de déplacés. Mais il est convaincu qu'il finira par gagner militairement. Il nie, bien sûr, les largages de barils d'explosifs et autres bombardements sur les populations civiles, il dément avoir usé de l'arme chimique, et, en dépit d'une répression aussi étendue que sauvage, il se dit certain d'avoir le soutien de son peuple.

Bachar Al-Assad n'a raison que sur un point : son régime tient. Mais pas plus que la rébellion armée, aujourd'hui essentiellement islamiste, il ne peut l'emporter sur le terrain. La situation est militairement bloquée : tantôt l'insurrection marque des points, dans le Sud et au nord du pays ; tantôt le régime, qui tient les villes et la bande côtière, reprend l'initiative. C'est un face-à-face mortifère qui s'inscrit dans une bataille régionale plus large opposant l'Iran à l'Arabie saoudite.

L'intransigeance de Bachar Al-Assad explique que les Etats-Unis, tout comme les Européens, estiment, à juste titre, qu'il ne sert à rien d'imaginer une solution politique durable avec lui. Tout juste peut-on envisager des contacts destinés à faciliter des cessez-le-feu locaux, ici ou là, pour venir en aide à la population. Imaginer un rapprochement avec Damas destiné à faire front commun contre l'Etat islamique (EI) est un leurre. Complicité implicite ou explicite, le président Assad joue avec le djihadisme : il s'en sert, il le manipule.

Dernier exemple en date de ce jeu sinistre : les événements du camp de réfugiés palestiniens de Darmouk, dans la banlieue sud de la capitale. Depuis juillet  2013, ce camp, aux mains de groupes palestiniens opposés au régime, est encerclé par l'armée syrienne. Comme par hasard, des centaines de combattants de l'EI ont pu entrer dans Yarmouk fin mars et s'emparer de plus de la moitié du camp. Et alors que les Palestiniens résistent encore et se battent contre les hommes de l'EI, les forces syriennes continuent à les bombarder ! Alliance de circonstance, peut-être, mais typique de cette guerre : l'EI et le régime de Damas du même côté…

Bachar Al-Assad coûte de plus en plus cher à ses protecteurs : le Hezbollah libanais, l'Iran et la Russie. Il est menacé par un environnement régional mouvant. Il a intérêt au statu quo et fera tout pour l'entretenir. Son régime est incapable d'évoluer, de prendre une initiative politique qui rebattrait les cartes régionales. Il est figé dans sa vision du conflit. Ce n'est pas la morale qui exclut un dialogue de fond avec cet homme, c'est le simple réalisme politique : tel qu'il est apparu à France 2, Bachar Al-Assad ne peut être qu'une nuisance, pas un atout, y compris dans la lutte contre le djhadisme.

 

Editorial du jeudi 26 mars. Jeu dangereux entre l’Europe et la Grèce.

A quoi jouent les Européens avec leur partenaire grec ? Au poker menteur, à la bataille, à la roulette russe ? A un jeu dangereux en tout cas. Depuis trois mois, les principaux créanciers d'Athènes – Banque centrale européenne, Union européenne et Fonds monétaire international – négocient avec le gouvernement d'Alexis Tsipras un deuxième plan d'aide d'environ 7,2  milliards d'euros permettant à la Grèce de faire face à une situation financière périlleuse. Ce plan aurait dû être bouclé fin février. Il ne l'est toujours pas.

Les 18 pays de l'eurozone, en effet, ne veulent pas prêter à fonds perdus. En contrepartie, ils demandent à Athènes de leur présenter une liste de réformes garante de leur bonne foi. Depuis février, pas moins de quatre dispositifs de réformes ont été présentés par le gouvernement grec. Sans convaincre. Et la réunion de l'Eurogroupe, vendredi 24  avril à Riga (Lettonie), s'est soldée par un échec. Le surlendemain, après un coup de téléphone d'Angela Merkel, le premier ministre grec a accepté de tenir à distance son vibrionnant ministre des finances, Yanis Varoufakis, pour discuter avec ses créanciers…

En attendant, les caisses de l'Etat grec se vident, l'économie est à l'arrêt, les sorties de capitaux s'accélèrent, le gouvernement siphonne les budgets des collectivités territoriales pour payer les fonctionnaires et les retraités à la fin du mois d'avril, et pour rembourser un prêt du FMI avant le 12  mai.

Présent dans toutes les têtes à Paris, Berlin, Bruxelles et Athènes, le risque est que la Grèce ne puisse plus payer un de ses créanciers, qu'elle se trouve en "  défaut  " et que cela déclenche la panique des épargnants grecs et un effondrement bancaire.

Dans cette hypothèse, qui n'est pas d'école, on entre dans une zone d'incertitude majeure  : soit les Européens acceptent un accord en urgence pour sortir de cette crise par le haut, soit la situation devient incontrôlable et la Grèce n'a d'autre solution que de sortir de la zone euro.

Si la tentation de lâcher Athènes existe en Europe – notamment parce que la Grèce a déjà bénéficié de 240  milliards d'euros de prêts depuis 2010, sans parvenir à redresser sa situation  –, Berlin, Paris et la Commission européenne s'en défendent  : ils répètent sur tous les tons que la Grèce doit rester dans l'eurozone. Ils redoutent, en effet, qu'un "  Grexit  ", une sortie de la Grèce, ébranle sa cohésion et alimente la spéculation contre ses autres maillons faibles, comme l'Italie, le Portugal ou la Belgique.

Les Européens font donc le pari d'une négociation sur le fil  : ils se disent prêts à aider la Grèce, mais pas à lui faire des chèques en blanc. En attendant d'avoir la fameuse liste des réformes la plus satisfaisante à leurs yeux, ils poussent les Grecs dans leurs retranchements. Quant au premier ministre grec, il parie que les Européens finiront par céder. C'est un jeu dangereux, car l'accident financier peut arriver à tout moment.

Et, même si les Européens finissent par conclure avec Athènes, quelle image auront-ils donnée ? Celle de partenaires à la limite du responsable, incapables de se mettre d'accord sans s'humilier mutuellement. L'europe fait face à des crises d'une gravité inédite, avec l'intervention russe en Ukraine et la menace de l'Etat islamique aux porte de la Méditerranée. Elle ne peut rester engluer éternellement dans l'imbroglio grec. 

 

( A suivre)

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