Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Blog à part…..Ecrire, sans trembler, des mots pour la vie.

20 Novembre 2015 , Rédigé par niduab Publié dans #Blog à part

Le Monde des livres d’aujourd’hui propose un numéro spécial où 28 auteurs, romanciers, essayistes, journalistes du monde entier ont pris la plume pour partager leurs sentiments et convictions, quelques heures ou quelques jours après les tragiques et monstrueux attentats du 13 novembre. Le titre de ce numéro spécial est « Ecrire sans trembler », mais j’aime aussi le titre « Des mots pour la vie » de l’éditorial de Jean Birnhaum, directeur du Monde des Livres supplément au journal Le Monde du vendredi.

Tous ces textes sont intéressants, beaucoup sont magnifiques et deux d’entre eux m’ont plus particulièrement touché, peut-être d’ailleurs, pour des raisons extérieurs à la simple écriture, et j’ai voulu pour les conserver les reproduire sur le blog : il s’agit du texte de l’écrivaine israélienne Zeruya Shalev et celui de l’écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga

 

Zeruya Shalev qui est l’auteur de plusieurs ouvrages dont cinq sont sortis en France. Son dernier roman ‘’Ce qui reste de nos vies’’ a obtenu le prix Fémina étranger en 2014. Le 29 janvier 2004 elle fut victime d'un attentat suicide. Dix personnes sont mortes dans l’attentat. Zeruya Shalev en réchappa légèrement blessée.

Voici son texte pour ce numéro spécial :

« La lamentation de la beauté enterrée sous les cendres.

Un jour comme aujourd'hui, les mots, honteux de leur faiblesse, reculent devant l'émotion. Car aucun mot ne sauvera de la mort, ne soignera les blessures, n'évitera la catastrophe, ni même ne sera capable d'en décrire l'ampleur. (…) Il faudrait sans doute se taire, rester figé dans un silence de deuil, et pourtant, le cœur veut consoler, la main tremble sur le clavier.

De ma lointaine Jérusalem, je tiens donc à présenter toutes mes condoléances aux familles des personnes assassinées, j'adresse mes vœux de guérison à tous ceux qui ont été touchés dans leur chair et dans leur âme. Puissiez-vous ne pas connaître d'autres douleurs, d'autres actes de cruauté, d'autres attentats.(…) Du plus loin que je me souvienne, le terrorisme n'a cessé de m'accompagner. (…) De même que nous nous remémorons les étapes de notre vie selon nos amours, les lieux où nous avons étudié et travaillé, les appartements où nous avons vécu, les épisodes de ma vie sont marqués par les attaques terroristes qui ont secoué mon pays et qui, de l'enfance à l'adolescence puis à l'âge adulte, semblent se resserrer autour de moi – perturbante imbrication entre vie privée et réalité nationale. Il y a d'abord eu l'attentat dans le train où a été tué le mari d'une amie très proche, puis celui au Moment, un café en face de mon immeuble (…), enfin l'attentat où j'ai moi-même été blessée en 2004, lorsqu'un kamikaze s'est fait sauter dans un autobus bondé devant lequel je passais en rentrant à la maison.

Je me souviens très bien de la seconde où a résonné à mes oreilles le pire bruit que j'aie entendu de ma vie, et où j'ai été projetée sur le trottoir au milieu de corps en flammes, cette seconde après laquelle je n'ai plus entendu ni les cris, ni les appels au secours, ni les sirènes d'ambulances. Mais ce n'est pas la puissance de la déflagration qui m'a rendue sourde – l'explosion presque volcanique de la bombe, avec ses vis et ses boulons, le tout mélangé à de la mort-aux-rats pour augmenter les saignements – mais un autre bruit, plus profond, plus effroyable encore : la voix de l'adieu à la vie que lançaient soudain les dizaines de passagers du bus – les lamentations des mères qui laissaient des petits orphelins, les cris des fillettes qui ne grandiraient jamais, les pleurs des enfants qui ne rentreraient plus chez eux et des hommes qui se séparaient de leur femme. J'ai entendu la lamentation des membres déchiquetés, de la peau carbonisée, des pieds qui ne marcheraient plus, des bras qui n'étreindraient plus, de la beauté enterrée sous les cendres.

Bien que je sois loin, je suis sûre que l'on peut entendre à présent cette lamentation dans les rues de Paris.

Notre seul espoir, c'est l'union de tous les modérés contre les extrémistes, de tous les êtres sensés contre les fous, de tous ceux qui sacralisent la vie contre ceux qui sanctifient la mort. Nous devons tendre la main à tous ceux qui refusent le terrorisme, sans distinction d'origine ni de religion, (…) ensemble dans une alliance humaine et courageuse, dénuée de culpabilité, car la démocratie doit à la fois protéger ses citoyens et se protéger elle-même.

Comment se protéger sans attaquer ? Comment résoudre le conflit qui oppose liberté, égalité d'une part et sécurité de l'autre ? Nul doute que la tâche est difficile, mais j'ai foi en un pays qui, tout au long de son histoire, a su peut-être plus que n'importe quel autre trouver cet équilibre. (…). Tout en pleurant avec la France, je suis intimement convaincue qu'elle aura la capacité de surmonter ces heures tragiques. »

 

Scholastique Mukasonga est aussi l’auteur de cinq ouvrages. En 2008 elle reçut le prix Seligmann contre le racisme pour ‘'La femme aux pieds nus.» Puis en 2012 avec ‘'Ce que murmurent les collines ’’ elle reçut le prix Renaudot et le prix Ahmadou Kourouma. Scholastique Mukasonga s’établit en France  en 1992. En 1994 lors du génocide des Tutsis, 27 membres de sa famille furent massacrés dont sa mère Stéphania.

Voici son texte pour le numéro spécial.

« Pourquoi ?

Il faisait bon cette nuit-là à Paris, bizarrement doux pour un mois de novembre. Caprice de la saison, réchauffement climatique ? Ce n'était pourtant pas la fin du monde ni le moment de se poser de graves questions. Mais vous ne pouviez pas rester planté devant votre poste de télévision ou figé devant une page blanche. Vous vouliez goûter dans Paris ce drôle de printemps à l'envers. Il fallait sortir et pourquoi pas, banalement, flâner sur les grands boulevards jusqu'à la République et pousser même jusqu'au canal Saint-Martin.

Vous preniez tous les prétextes pour ne pas rentrer chez vous : " Je boirais bien un pot quelque part. " Alors vous vous êtes installé à la terrasse d'un bistrot. Vous avez eu du mal à trouver une place libre. Vous avez observé les consommateurs, c'est une de vos mauvaises habitudes, des jeunes, pas des bobos, des étudiants, des cadres récemment promus, des tout-couleurs (des Blancs, des Noirs, des Jaunes, etc.), des touristes dans toutes les langues, un Paris cosmopolite, métissé, Paris comme il a toujours été, Paris comme il doit être.

Et puis une voiture est passée. Des détonations. Une rafale. Des corps à terre. Du sang. Pour vous, tout est terminé.

Alors, pour moi qui n'étais pas cette nuit du vendredi 13  novembre 2015 à la terrasse d'un café parisien, il ne me reste que des questions.

Quelles raisons les assassins avaient-ils pour vous tuer ? Parce que vous n'êtes pas eux, comme ils voudraient que vous soyez, selon leur fantasme, parce que, pour eux, vous étiez un croisé, un chrétien, un Français ? Parce que vous aimiez la musique ? Parce que vous buviez un verre de bière ? Parce qu'il y avait des filles à la terrasse du bistrot ? Parce que tout simplement vous aimez la vie et la Liberté et que, là c'est pécher, c'est inexcusable.

Et vous les assassins, pour quelles raisons croyez-vous avoir le droit, le devoir de tuer ? Parce que c'est votre dieu qui vous envoie combattre l'infidèle ? Parce qu'il vous a promis de gagner par vos crimes son paradis ? Parce que vous voulez venger des peuples humiliés ? Parce que vous êtes nés dans une mauvaise cité ? Parce que vous avez eu une enfance malheureuse ?

A l'évidence, aucune de ces raisons n'est valable. Il n'y a aucune raison pour tuer au hasard celui qui est assis à la terrasse d'un café.

Alors, pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? 

Je n'ai pas de réponse. Et peut-être qu'il n'y a pas de réponse. Il doit pourtant bien y avoir une réponse. Et peut-être que quelqu'un connaît la réponse.

Mais à quoi servirait la réponse si c'est l'Homme qui est la question… »

 

(A suivre) 

 

Ajout du 21 novembre après réfléxion et hésitation.  

Désolé pour les autres auteurs réunis dans ce numéro spécial du Monde des livres mais je ne peux pas présenter les autres textes, d'autant que je veux faire une petite place pour un autre qui fut publié dès mardi, notamment en 1ère page du Monde. C'est une lettre ouverte aux terroristes, aux barbares, qu'a rédigé Antoine après le meurtre de sa femme Hélène par les terroristes, au Bataclan le soir du 13 novembre. 

« Vendredi soir, vous avez volé la vie d'un être d'exception, l'amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n'aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.

Alors, non, je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l'avez bien cherché pourtant, mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j'aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

Je l'ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d'attente. Elle était aussi belle que lorsqu'elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j'en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de douze ans. Bien sûr, je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu'elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n'aurez jamais accès. »

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article