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Dans la famille de Didi.... Roger, son frère, mon père...

6 Septembre 2015 , Rédigé par niduab Publié dans #Didi

Je me lance enfin, avec un retard d'une trentaine de mois,  dans la rédaction de ce billet pour lequel j'avais réservé un espace en septembre 2015. En fait c'est surtout le billet précédent consacré à ma mère qui fut le plus difficile à écrire, pour celui-là c'est un peu moins délicat ; avril 1962 c'est si loin. D'ailleurs je  ne l'ai pas fait exprès mais aujourd'hui samedi 7 avril 2018 ça fait exactement 56 ans que la scène que je vais décrire, en préambule,  s'est déroulée.

J'étais assis près de la fenêtre dans la chambre du rez-de-chaussée. Venant de la cuisine j'entendais les bavardages de la famille, parfois même quelques amorces de rires vite étouffés, car il ne fallait pas.... Moi j'étais de garde, où plutôt d'alerte, dans la chambre. Mais je n'aurai pas du être là, d'ailleurs je n'étais pratiquement pas revenu à la maison depuis la fin des vacances de Noël car je collectionnais les heures de colle et quand on était interne au lycée de Foix, 4 heures de colle c'était ne pas sortir le samedi midi et 8 heures de colle c'était être consigné tout le week-end. Et moi je ne voulais plus rentrer chez moi, à Tarascon, le week-end, je ne voulais plus voir ça..... Ça, c'était papa malade, souffrant terriblement depuis quelques semaines au point que le docteur Monte qui passait tous les soirs pour lui faire une piqure de morphine, passait aussi, depuis quelques jours, en matinée.

J'étais près de lui depuis un peu plus d'une heure. Ma tante Mauricette et mon oncle Raymond venaient d’arriver de Montpellier et ils étaient en train de discuter dans la cuisine, parfois en pleurant, parfois un peu plus joyeusement, c'est ça la vie. Quand je me suis assis près de mon père, le visage jaune cramoisi et très amaigri depuis la dernière fois où je l’avais brièvement vu, quatre ou cinq semaines plus tôt quand mon oncle Didi était là. Comme il était venu en train de Paris, il avait téléphoné au lycée pour que je puisse rentrer le jeudi. Du coup j’avais pu accompagner l’équipe de football scolaire cadet qui jouait ce jeudi là à Tarascon et j’avais eu un créneau de deux heures pour aller chez moi et revenir. Je n’étais guère resté longtemps à la maison, mon père était très fatigué mais heureux que son frère soit venu le voir : la veille il avait même fait l’effort de manger un peu à table. Didi m’a raccompagné au stade et il m’a beaucoup parlé. C’est lui qui m’a annoncé, confirmé plutôt, que mon père allait bientôt mourir. Le docteur espérait, au mieux, qu’avec l’arrivée du printemps, puis peut-être de l’été, il puisse vivre encore quelques mois.  

  Un mois plus tard, ce 7 avril, nous savions que la fin était imminente. Aujourd'hui en pensant à son triste regard perdu je crois qu’il ne distinguait plus trop qui était près de lui, et il ne parlait pratiquement plus. Si j’étais là c’est que c’était probablement, les vacances scolaires de Pâques. Je me souviens que j’avais peur et  que je ne supportais pas ce regard vide dans ma direction. Sans doute apercevait-il devant la fenêtre une présence aussi ai-je pris un journal laissé par mon grand-père pour me cacher.... Et puis il y eut le moment du passage. J'ai vu sa main se crisper, je l'ai regardé, il fixait le plafond : Il venait de mourir.  Je me précipitais pour sortir de la pièce quand Ernest, mon grand père, approchait. Il a compris, a jeté un coup d'œil au lit et est allé chercher ses filles, ma mère et ma tante. Le cancer du pancréas avait fini par l'emporter. Roger, mon père, aurait eu 40 ans un mois plus tard.

Ma mère m’a demandé d’aller au couvent, conduit par mon oncle Raymond, lui-même complètement déboussolé, pour prévenir les religieuses qui allaient l’aider à faire la toilette de mon père. A mon retour j’allais rejoindre mon frère et ma sœur, respectivement âgés de 12 et 6 ans pour être hébergés pour quelques jours par des voisins. Deux ou trois jours plus tard avaient lieu les obsèques de papa à la petite église, puis au cimetière attenant, situés en face de la grande entrée de l’usine Péchiney. Mon oncle Didi et Simone, l'autre sœur de maman, étaient arrivés la veille. J’ai un curieux souvenir de cette cérémonie, la présence de mon professeur d’anglais, la matière dont j’étais le plus cancre. Je me suis alors rappelé qu’il s’était engagé avec mon père pour créer une section de scoutisme à Tarascon.

 

 Roger est né le 5 mai 1922 au 2 rue Pétion à Paris 11ème, ayant pour parents Marcel Clément Baudin  âgé de 24 ans et Geneviève Jeanne Marie Prieux âgée de 25 ans. Ils s'étaient mariés en janvier 1920 et avaient eu un premier fils prénommé Jean décédé en bas âge. Ils étaient tous les deux parisiens de naissance mais leurs familles étaient d'origine provinciale. Marcel a  peu connu son père qui avait abandonné le foyer familial  quand il était enfant. Jeune marié il l'avait croisé un jour à l'hippodrome de Vincennes et lui avait présenté sa femme.

La branche Baudin était originaire du sud Maine et Loire avec une étape ''militaire'' sur deux générations en Haute-Saône. La mère de Marcel, Clémence Régnat, était originaire du Puy de Dôme.

Pour ce qui concerne Geneviève ses racines étaient l'Yonne par son père Marie Joseph Germain Prieux et le Pas de Calais par sa mère Marie Mathilde Jeanne Dumont. J'invite le lecteur intéressé par les lignées généalogiques de la famille à se reporter aux liens suivants : 1, 2, 3, 45.

Les parents de Roger avaient en point commun d'avoir perdu leur père lorsqu'ils étaient enfants. Geneviève avait 11 ans quand mourut son père et Marcel probablement moins de 10 ans quand le sien abandonna la famille. Ce fut manifestement plus facile pour Geneviève qui avait une sœur ainée Madeleine plus âgée d'au moins 10 ans et mariée à Marcel Hurey un cadre du secteur bancaire. Ceux-ci ont fait beaucoup pour l'éducation de la jeune fille, alors que sa mère jeune veuve, plutôt aisée, était devenue quelque peu ''javaneuse'' (dixit son petit fils mon oncle Didi).

Ce fut nettement moins facile pour Marcel et Maurice, son frère ainé de deux ans : leur mère Clémence, qui tenait un magasin de gants dans un quartier chic de Paris, a mis ses deux fils en pension chez des pécheurs à Port des Barques, à l'estuaire de la Charente. Ce fut une longue et très pénible période pour ces gamins qui étaient plus souvent mis au travail de raccommodage des filets de pécheurs qu'envoyés à l'école. Marcel devait avoir une quinzaine d'années quand les deux frères sont revenus rejoindre leur mère à Paris et ce, donc, juste un an ou deux avant le début de la guerre de 14/18 ; ils se firent maçons !  

Marcel devint soldat à 19 ans en 1917 au 152ème d'infanterie, un régiment prestigieux, pour se retrouver au combat lors de  la bataille du chemin des Dames. Quand il épousa Geneviève en Janvier 1920, il était toujours soldat mais affecté au 3ème groupe d'aviation de Thionville ; il fut ensuite vite démobilisé. Geneviève était employée d'une banque du 18ème arrondissement, celle ou travaillait son beau-frère.

Sur l'acte de mariage on relève que les deux époux était référencés chacun au domicile de sa mère, toutes les deux au Perreux. Le couple s'installa cependant à Paris, une installation provisoire probablement nécessaire pour que Marcel puisse trouver un travail, un métier autre que aide-pécheur, maçon ou soldat. Enfant, il n'était pas beaucoup allé à l'école et c'est Geneviève qui a aidé son mari à s'instruire, à se former, à se transformer. Il fut successivement chauffeur de taxi, fabricant de pièces métalliques, représentant de commerce et a même tenu un temps un cabinet de contentieux. Il n'a pas eu que des succès, loin de là, mais il s'est toujours relevé de ses échecs.

C'est sans doute fin 1924 ou début 1925 que Marcel et son frère Maurice purent acquérir un beau lopin de terre, à un petit prix, rue du Tremblay à Champigny. Les anciens maçons y construisirent deux maisons voisines, une pour chaque frère. Dans la première  pour Maurice, sa femme Marthe et Clémence la mère des deux frères et dans l'autre un peu plus grande pour Marcel, Geneviève et sa mère Marie Mathilde, le petit Roger et, dans cette maison allait naitre André fin février 1926 ; André qui pour tout le monde serait Didi (ou Didy sa coquetterie de signature). Précisons enfin que la rue du Tremblay deviendrait rue Jean Savu en 1946 du nom d'un héros de la résistance.

Je ne sais pas grand chose de la vie de Roger enfant : il était bon élève à l'école primaire et obtint le certificat d'étude en juin 1934 à l'âge de 12 ans mais sans mention. Didi m'avait confié que Roger enfant était plutôt bagarreur et du genre chef de bande de quartier. il était forcément très catholique, sa mère Geneviève faisait le catéchisme et jouait de l'orgue à l'église lors des messes. Une petite curiosité, Roger fut le premier à profiter de l'oncle Maurice, qui faisait carrière dans le cinéma chez Pathé Nathan à Joinville, en ayant un petit rôle dans un film où il bousculait dans un magasin l'acteur Pierre Blanchard. A la libération Didi fera plus de films. Après le certificat d'étude Roger fit une formation technique en métallurgie de septembre 1934 à juin 1936. Ensuite il entra en usine à 14 ans comme apprenti et y resta jusqu'à 18 ans. Il est  très probable que ce fut directement à l'usine Paquette et Breteau à Bagnolet où son père Marcel travaillait également. Dans cette entreprise Roger s'est initié au dessin industriel.

Et puis ce fut la guerre, l'invasion allemande, l'armistice, la fermeture des usines puis l'exode. Marcel est parti pour Bordeaux avec un camion chargé de matériel de l'entreprise pour le mettre à l'abri ; il est possible que Roger l'ai accompagné pour se déménagement. Le reste de la famille avait quitté Champigny pour rejoindre Civry dans l'Yonne ou un oncle de Geneviève avait une maison.

La famille se retrouva assez vite au complet et fit le choix du retour à Champigny. L’usine de Bagnolet rouvrait bientôt ses portes n’hésitant d’ailleurs pas à travailler pour les allemands. Roger âgé de 18/19 ans reprenait son poste de dessinateur industriel et Didi débutait à 14 ans comme apprenti ouvrier métallo : « Nous équipions des camions boches qui partaient pour le front russe » me disait mon oncle pour se donner bonne conscience (????).

En avril 1942 Roger allait avoir 20 ans et prit une curieuse décision : il s’engagea, sur les conseils de son père, au 10ème régiment d'artillerie coloniale à Nîmes, en zone libre. Bien sûr c'était l'armée de l'armistice, celle de Pétain,  mais c'était aussi la possibilité de rejoindre les forces armées des territoires coloniaux..... Ce fut le cas pour beaucoup, mais Roger s'y était pris un peu tard.... Après le débarquement des alliés en Afrique du nord le 8 novembre 1942 le gouvernement de Pétain dut dissoudre, à la demande d'Hitler, cette armée de l'armistice. Roger fut démobilisé le 1er décembre 1942. Il aurait pu essayer de rejoindre l'Angleterre ou l'Afrique en passant par l'Espagne, mais il préféra rentrer chez ses parents à Champigny. C'est donc dans les premiers mois de 1943 qu'il rencontra Raymonde. Malheureusement pour les tourtereaux, Roger fut réquisitionné pour le STO fin juin 1943, direction Trèves-Pfalzel, en Allemagne. Durant 30 mois leur amour ne fut que des échanges épistolaires…… il n'est rentré qu'en mars 1945. Un printemps de fiançailles pour les amoureux avant le mariage en 6 juillet 1945.  

Dans la famille de Didi.... Roger, son frère, mon père...
Dans la famille de Didi.... Roger, son frère, mon père...
Dans la famille de Didi.... Roger, son frère, mon père...

Il y eut quand même un bémol dans ce retour romantique, c'est que Roger avait encore quelques comptes à régler avec l'armée. Son engagement en 1942 dans l'armée de l'armistice, pour 4 ans, courait encore avec la nouvelle armée. Il fut affecté au CATC (troupes coloniales) dès le 9 mai 1945. En juillet il eut une permission pour se marier plus un complément pour des vacances bien méritées après 30 mois de STO mais le 31 août 1945 il devait se présenter à la caserne de Clignancourt où il allait perdre son temps en de vagues tâches administratives, c'est du moins ce qu'il écrivait à son frère. Mais au moins il pouvait rentrer chez lui tous les soirs....  Un travail de fonctionnaire très, très peu rémunéré. Ce ne devait pas être le luxe dans leur petit logement rue Aristide Briand de Champigny sans revenu car fin Octobre 1945, Raymonde avait perdu son emploi aux "Etablissements Renard & Moiroux" où elle travaillait depuis août 1941. Il fallait faire de la place pour les hommes qui rentraient.  De plus Roger craignait de partir pour l'Indochine, c'est aussi ce que l'on ressent dans les lettres qu'il envoyait à Didi toujours soldat en Allemagne. Mais heureusement l'horizon allait s'éclaircir fin 1945, début 1946 : Raymonde avait retrouvé du travail à Champigny pour quelques mois avant un congé maternité et Roger était enfin libéré des obligations militaires en février 46 et était rapidement embauché comme dessinateur  industriel à Colombes où il resta trois années. En janvier 1947, deux mois après ma naissance, Raymonde reprenait un travail comme ouvrière chez ''Grandin" à Montreuil. Je crois avoir été gardé par sa sœur, ma tante Simone, avec ma cousine Jacqueline mon aînée de 2 mois. Mais en octobre 1947 elle devait se résoudre à quitter ce travail qui lui plaisait pour s'occuper de moi et puis mon frère Serge allait naitre fin juin 1949.   

A cette époque Roger changea d’employeur pour obtenir un meilleur salaire mais aussi pour perdre moins de temps dans les transports. Ce fut d’abord dans une entreprise de St Maurice où il resta 6 mois puis en octobre 1949, il entrait chez Kodak où il resta 8 ans en majeure partie à Vincennes.

En 1950, nous partions pour la première fois en vacances en train, direction Fouras. Une petite maison louée trois semaines en partage avec une famille amie (Cathy). Roger n’y passa qu’une semaine.
En général le dimanche nous allions chez les grands parents au bord de la Marne. J’aimais mieux aller quai Lucie chez ''pépé vélo'' les parents de Raymonde ; j’y retrouvais mes cousines. Chez ''pépé auto'' les parents de Roger les règles de maintien et d’autorisation de parler pour les enfants étaient très strictes, et puis il fallait aller à la messe….. encore que Marcel préférait taper la belote au café, le dimanche matin. Fin 1952 Raymonde reprit le chemin du travail, d’abord quelques mois à St Maur avant d’entrer à son tour chez Kodak où elle resta de mars 1953 à septembre 1954. Roger et Raymonde voulaient avoir leur maison mais ça nécessitait de s’éloigner un peu plus de Paris et surtout de gagner un peu plus d'argent  afin de constituer un apport. Moi j’étais à l’école et Serge goûtait au plaisir de la crèche ou d'une garderie…. Nous étions aussi souvent chez les grands parents pendant les vacances scolaires, gardés soit par Marie-Jeanne au quai Lucie, soit chez les Baudin par Émilienne, l'amie de jeunesse de Geneviève venue de Civry comme aide soignante de Marie-Mathilde infirme très âgée et comme cuisinière et pour diverses tâches...  enfin tout ce qui n'était pas trop le truc de Geneviève.  Emilienne  nous faisait de très bons goûters et s'occupait gentiment de nous.  Pendant l'été nous profitions des vacances proposées par le C.E. de Kodak. J’ai passé deux étés (1952 & 53), et durant 2 mois chez des paysans à la Chapelle sur Furieuse dans le Jura ; j'en garde d'excellents souvenirs, dont les moissons. Serge qui n'a fait que le séjour de 1953, sans doute un peu moins car il était très jeune (4 ans) et en est revenu un bras dans le plâtre.

Didi en novembre 1951 avait épousé Josyane. Pendant quelques mois, en 1953, nous avons  partagé avec eux l’appartement du boulevard du Général de Gaulle le temps que la maison des rêves de Roger et Raymonde, en construction, soit habitable. Cette maison se situait à Noisy le Grand vers la pointe de Gournay. Nous n'étions pas très loin de Champigny, une douzaine de kilomètres qui comptaient quand même quand on n'avait pas de voiture.  Didi et Josyane ont conservé l'appartement et y sont restés plus de 50 ans.

Cette période fut difficile car Geneviève, ma grand-mère est, tombée malade, une tumeur au cerveau. Elle mourut le 9 avril 1954 à 57 ans. Sa mère Marie Mathilde l’a suivie deux mois plus tard à 92 ans.

Quelques mois plus tard la maison de la rue Jean Savu était réquisitionnée puis, plus tard, rasée car elle était sur le tracé du futur autoroute de l'est. Marcel est venu vivre quelques mois avec nous à Noisy le Grand, ce devait être fin 1954, car Raymonde est redevenue mère au foyer à cette époque. Les relations entre Roger et son père n’étaient pas toujours au beau fixe et puis Marcel ne pouvait pas rester célibataire à 56 ans. Il fit la connaissance d’une certaine Marcelle veuve et même déjà plusieurs fois veuves. En échange d’un mariage elle l’accueillit chez elle. Par ailleurs notre famille s’était agrandie avec la naissance d’Annie en décembre 1955.

Roger ne travaillait plus à Vincennes mais à Kodak Sevran. Il se rendait à son travail en derny avec une tenue de "martien" qui, un jour, affola une commerçante chez qui il s’était arrêté.

En mai 1957 décédait Marie Jeanne la mère de Raymonde, ma grand-mère, à l'âge de 66 ans. Ernest quittait la maison du quai Lucie, pour s'installer chez Simone. Il avait alors 64 ans et allait finir sa carrière pendant quelques mois, quelques années, comme ouvrier dans l'entreprise d'électricité de son gendre, André le mari de Simone. En 1957 ou 1958, Mauricette l'autre sœur de Raymonde, partait pour Montpellier où son mari Raymond venait d'obtenir un poste de responsable d'agence.    

La vie semblait avoir trouvé un rythme de routine, nous étions si bien à Noisy le Grand. Mais Roger avait d’autres ambitions et depuis des années il étudiait par des cours par correspondance. J’ai longtemps conservé  bon nombre de ses devoirs et je pense que le garçon qui avait  quitté l’école à 12 ans après le certificat d’étude complété par quelques stages d'apprenti en métallurgie et qui avait une belle écriture et une orthographe sûre, a réussi, par des cours de mathématique, de physique et de chimie, à atteindre un niveau proche du baccalauréat.

A l'automne 1957 je rentrais en sixième au lycée de Nogent (sans examen ce qui signifiait à cette époque que j'étais un très bon élève). Cet automne là, Roger est rentré chez Péchiney..... mais à Grenoble. Bientôt il mit la maison en vente et les vacances de Noël furent occupées à organiser le déménagement. Nous avons fait le voyage en train pour Grenoble  la nuit de la St Sylvestre.

Je n'ai pas aimé ce changement de vie. Je quittais mon lycée pour un collège. Je perdais mes copains, mes cousines, mes repères... On revivait en appartement (il y en eut deux au cours de  l'année 1958), je devenais un élève médiocre, mais je pus quand même passer en cinquième. La seule vraie révolution cette année là fut que mon père pu acheter une voiture, au début du printemps, une Peugeot 203. La conséquence fut que chaque dimanche nous partions en vadrouille entre Isère et Savoie (Ah! les virages et précipices des gorges de la Bourne...).  En août 58 je découvrais l'Ile de Ré avec les colonies de vacances de Péchiney.

La voiture fut très utile en septembre car nous avons du faire deux allers-retours Grenoble-Paris. Le premier un week-end pour aller voir Marcel qui était hospitalisé pour un cancer colorectal puis le second une dizaine de jours plus tard quand nous remontions pour ses obsèques. Son cœur n'avait pas supporté l'opération. Marcel lors du premier voyage avait dit à Roger qu'il ne voulait pas qu'il fasse problème à Marcelle sa nouvelle épouse si l'opération ne se passait pas bien. Par testament il laissait à celle avec qui il était marié depuis moins de deux ans la moitié de l'héritage et un quart à chacun de ses fils. Roger et Didi touchèrent chacun 235.304 anciens franc soit environ une année du salaire moyen en 1958 ce qui n'est toutefois pas énorme. Mais cet héritage ne concernait que des valeurs boursières.  Il est probable que les deux frères avaient déjà eu, à la mort de leur mère Geneviève en 1954 et après le rachat par la société d'autoroute de la maison en 1955, leur part de l'héritage familial. La seule question que je me pose étant, est-ce que Marcel avait quelque peu dilapidé sa part d'héritage en bourse ou par amour pour qu'au bout de 4 ans il en reste si peu.   

 

En fin d'année 1958 rebelote : Roger, mon père, était muté en Ariège, à Tarascon, à l'usine de Sabart. Là-bas nous n'allions plus vivre en appartement dans une grande ville, mais dans une jolie maison au pied des montagnes, en cité Pechiney, quasiment le paradis. Moi début janvier j'entrais au lycée de Foix en demi-pension en faisant le trajet d'une vingtaine de kilomètres en car matin et soir. Dur, dur les premières semaines d'hiver. En reprenant un cycle d'études classiques j'ai complètement sombré et l'année suivante je devais redoubler ma 5ème et qui plus est en internat. Quel gâchis !  

Roger et Raymonde se plaisait en Ariège où nous avons repris de grandes vadrouilles dominicales, d'autant plus facilement que la télévision n'était pas encore arrivée à Tarascon.

Ils changèrent même de voiture en 1960 abandonnant la 203 Peugeot pour acheter une Ariane plus classe; mais Roger allait faire le plein d'essence en Andorre. L'été Serge et moi nous allions en colonie de vacances à l'île de Ré en juillet, puis en août en famille nous allions dans un camping d'Andernos où l'on retrouvait une famille amie dès notre arrivée à Tarascon : Le  père était émigré  de la guerre d'Espagne et était syndicaliste chez Péchiney. Il était devenu très copain avec Roger qui lui était gaulliste et moi j'étais bien copain avec sa fille Lydie qui avait alors 12 à 13 ans. En Ariège notre plus belle découverte à Serge et moi fut le rugby. J'avais aussi  fait un peu de ski  au cours de la première année, une discipline pratiquée le jeudi dans le cadre de l'entreprise. Mon père en était fier parce que j'y allais avec des enfants de cadres, mais je n'étais pas aussi bien équipé que les autres et ce fut pour moi une vraie souffrance. L'internat à Foix en deuxième année m'a libéré de cette contrainte. Et au bénéfice du rugby. 

En redoublant la 5ème j'allais me refaire une bonne santé scolaire et je continuai à bien travailler la troisième année en 4ème  Tout rentrait en ordre. Mon père s'investissait aussi sur Tarascon, à l'église mais aussi en lançant un club de judo, une discipline qu'il avait pratiquée à la libération avec son frère Didi ; il était seulement ceinture marron et ce fut un peu difficile de convaincre la fédération mais la présence ponctuelle d'un judoka ceinture noire de Foix débloqua la situation. Il lança aussi le scoutisme à Tarascon.

En avril 1961 il fut touché par une forte jaunisse. Lui et Raymonde ont mis en cause un accident de voiture peu important mais qui lui fit très peur : un soir, de nuit pour éviter un camion, il a fini sans grosses conséquences pour la voiture dans le fossé... et c'était une des premières sorties de l'Ariane.

Mon frère et moi, nous nous interrogeons toujours sur son changement de poste de travail. Notre père avait changé de travail au sein de l'entreprise ; fin de la planche à dessin il faisait en laboratoire des tests sur des bains d'aluminium. Il espérait en acceptant ce poste devenir ingénieur maison. Il avait participé fin novembre 1960 à un stage d'une semaine à Issoire concernant les meilleurs agents de maîtrise de diverses usines Péchiney. Dans une lettre envoyée à Raymonde il indiquait qu'il se sentait à l'aise en abordant les fonctions primitives et dérivées. (Je me demande d'ailleurs ce qu'a pu comprendre ma mère à ce charabia). Et le lendemain sur la même lettre il complétait en écrivant : « J'ai marqué des points car sur le problème d'électricité j'ai été le seul à le faire. Le professeur m'a demandé d'aller au tableau pour donner les explications aux autres agents....  ». Il est possible que Roger fasse peu le cador dans cette lettre, mais je crois qu’à cette époque un bel avenir se profilait pour mon père chez Péchiney. C'est peut-être le bilan de ce stage qui l'a conduit à accepter ce poste de laboratoire à faire des tests sur les bains d'aluminium. Et c'est peut-être ce travail qui l'a tué. Mon frère Serge m'a dit que le soir quand il rentrait à la maison (moi j'étais déjà en internat) il lui fallait se laver les mains et le visage et il devait retirer son alliance pour nettoyer les dépôts qui la recouvrait.

Roger fut hospitalisé à Toulouse où des analyses lui ont été faites. On nous a dit  qu'il n'y avait pas de trace de cancer mais on lui a quand même fait l'ablation de la rate. Pourquoi ? Il est rentré à Tarascon et fut mis en arrêt maladie de longue durée.

Fin mai ou début juin, à l'époque de la Pentecôte, il a reçu sa tante Madeleine et oncle Marcel qui devaient avoir plus de 70 ans. Ils étaient venus en train de Paris et sont restés chez nous une dizaine de jours. Mais pendant ce séjour il a fait la folie de les emmener en voiture à Lourdes, un trajet très fatigant à cette époque et surtout pour quelqu'un qui devait reprendre des forces. Était-ce une nécessité pour le chrétien qu'il était d'aller à Lourdes ? Ensuite fin juillet 1961 à notre retour de colonie à l'île de Ré  nos parents nous ont récupérés au train à Bordeaux et, au lieu d'aller comme les années précédentes à Andernos nous sommes allés passer quelques jours en Charente dans la famille de Raymonde. Nous n'y sommes pas restés longtemps et sommes rentrés à Tarascon. Je crois,  mais je n'en suis pas sûr que Roger a repris le travail en septembre. Si c'est le cas a-t-il continué le même travail ? Je ne sais pas. Progressivement la jaunisse a refait surface. Pour la fin d'année ma tante et mon oncle de Montpellier sont venus passer les fêtes à Tarascon. Roger malgré la jaunisse a participé pleinement à l'ambiance de fête. Mais après ces fêtes il n'est jamais retourné au travail. Le médecin ne l'a pas non plus renvoyé  à l'hôpital de Toulouse... Petit à petit il ne sortait plus de la chambre et souffrait de plus en plus. Le docteur passait le voir tous les soirs. Moi, j'ai commencé à déconner au lycée et je ne rentrais pratiquement plus le week-end........ Puis ce fut le drame le 7 avril.

 

Le 17 mai 1962, soit 40 jours après le décès de mon père, ma mère a reçu une lettre du directeur de l'institution de pension complémentaire de Pechiney qui lui disait qu'elle était garantie sur la base des derniers appointements de son mari d'une pension totale annuelle de 3700 NF auquel s'ajoutait une pension pour enfants mineurs de 925 NF pour chacun. Soit un total de 6475 NF....Quand on sait que le salaire moyen annuel en France en 1962 était d'environ 27000 NF pour un cadre moyen ce qu'était devenu mon père et pour une employée 9000 NF ce que pouvait espérer gagner ma mère, on comprend que cette politique sociale de Péchiney nous a permis de nous en sortir et en particulier pour nous  les enfants de pouvoir, sans être très riches, poursuivre notre cursus scolaire. La lettre précisait que le montant de cette pension serait révisé trois fois par an en fonction de l'inflation et de la hausse des salaires.

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