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Idées-débats…… Philippe Frémeaux face à la montée du F.N.

8 Décembre 2015 , Rédigé par niduab Publié dans #Idées-débats

Depuis hier matin je lis de nombreux articles, tribunes ou éditoriaux concernant l’effroyable percée du Front National au 1er tour des élections régionales. J’ai beau savoir que second tour apportera probablement une correction (du moins je l’espère) et que le parti d’extrême droite ne devrait, au pire, conquérir que trois régions sur treize en France métropolitaine (mais même une c’est déjà de trop) il n’empêche que le dimanche 6 décembre 2015 restera dans les annales de la politique française un jour tristement historique. De tout ce qu’ai pu lire la tribune qui m’a paru la plus intéressante et qui colle le plus à mon humeur actuelle est celle de Philippe Frémeaux que j’ai trouvée sur le site FaceBook d'Alternatives Economiques. Lecteur depuis très longtemps de ce mensuel j’ai toujours apprécié ce journaliste éditorialiste qui fut longtemps rédacteur en chef de cette revue. On l’entend aussi souvent sur France Info et il est,de temps à autre,invité à participer à l'émission C dans l'air.

 

Il y a une douzaine d’années il avait accepté de venir à Niort, débattre dans le cadre de l’association « Citoyens d’abord»   

Voici sa tribune publiée hier après-midi. 

 

« Le score réalisé par les listes du Front national au premier tour des élections régionales se nourrit d’éléments conjoncturels – la peur suscitée dans le pays par les attentats du 13 novembre – mais il s’inscrit aussi dans une tendance longue alimentée par la crise économique, sociale et démocratique que connaît le pays. Le phénomène n’est pas uniquement français : on a vu également émerger des partis 

d’extrême-droite xénophobes dans de nombreux pays européens au cours des dernières années et notamment en Autriche, Belgique, Danemark, Finlande, Pays-Bas, Suède et Suisse…

Cette percée de l’extrême-droite est malheureusement assez logique. L’Europe connaît une crise identitaire profonde. Nous avons vécu en paix depuis 1945, et avons connu depuis cette date une période d’expansion économique sans précédent historique. Mais, dans le même temps, les pays européens ont perdu leur place dominante. Les anciennes colonies européennes se sont émancipées. L’Asie reprend aujourd’hui la place qui avait été la sienne dans les siècles précédant la révolution industrielle. La mondialisation, dans ce contexte, est à la fois une ruse des élites néo-libérales, pour asseoir leur pouvoir, mais c’est aussi le reflet du basculement du monde vers l’Asie. Tout cela produit un mélange explosif où l’insécurité économique réelle s’accompagne d’un sentiment de déclin et de doute sur notre avenir, sentiment paradoxal puisque nous n’avons jamais été aussi riches qu’aujourd’hui.

Tout le problème est que la mondialisation rapproche le lointain tout en éloignant le prochain… Le ralentissement de la croissance économique s’est accompagné d’une montée des inégalités économiques et sociales, affaiblissant le lien social au moment même où il aurait fallu le renforcer, notre société se complexifiant et se diversifiant en raison de l’apport d’une population d’origine étrangère venue travailler dans nos usines et construire nos maisons.

Or, la crise économique rampante que connaît l’Europe depuis maintenant plusieurs décennies s’est installée sans que d’autres modes de régulation sociale propres à rendre ce ralentissement de la croissance supportable ne soient mis en œuvre. La protection sociale instaurée à l’époque du plein-emploi pour garantir contre le risque de ne pas pouvoir travailler du fait de son état de santé ou de son âge, n’a pas été adaptée à cette nouvelle donne. Si des aides aux pauvres ont été instaurées – aux montants trop faibles pour vivre dignement, risque de désincitation oblige –, nos sociétés n’ont pas été capables d’instaurer une protection sociale pro-active capable d’assurer une prise en charge de la petite enfance de qualité et à réformer le système scolaire de manière efficace, de manière à réduire radicalement l’échec scolaire tout en produisant les personnels hautement qualifiés dont l’économie a besoin. Elles n’ont pas su non plus développer, parallèlement, une sécurité sociale professionnelle digne de ce nom, de manière à rendre acceptable par tous, une économie devenue plus flexible, plus incertaine.

Ajoutons à cela une Europe qui demeure avant tout, en raison de la timidité des Etats qui la composent, une vaste zone de libre-échange assortie de quelques mécanismes de solidarité. De fait, les différents Etats membres, à commencer par la France, veillent à conserver le contrôle de leur protection sociale et de leurs dépenses publiques, derniers instruments de leur légitimité défaillante. Dans ces conditions, l’Europe, loin d’apparaître comme une force protectrice, comme une assurance collective contre les risques de la mondialisation, apparaît en fait aux yeux de l’opinion, comme son cheval de Troie.

Cerise sur le gâteau, les effets induits par la crise identitaire bien plus violente encore que la nôtre, que traversent les pays du Moyen Orient, dont la richesse assise sur le pétrole s’accompagne d’un mal-développement profond sur le plan économique, politique, culturel et social qui nourrit toutes les dérives et tous les messianismes à la petite semaine, messianismes qui, malheureusement, trouvent aujourd’hui un écho dans une partie certes très réduite, mais significative, de notre jeunesse en mal de perspectives.

Tout cela ouvre un boulevard au Front national, quand il promet de revenir au temps jadis, à la France des villages et des clochers, au plein-emploi et à la retraite à soixante ans. Comme si tout pouvait être à nouveau comme avant, et comme si notre avenir était dans le rétroviseur… Le discours du Front national passe d’autant mieux que les autres forces politiques n’ont pas de vision de l’avenir à lui opposer, de récit crédible d’un futur désirable pour tous.

La droite, en raison de sa proximité avec les intérêts économiques dominants, tient un discours punitif d’acceptation des contraintes de la mondialisation, sur le mode, « vous avez mangé votre pain blanc ». De quoi nourrir l’angoisse sociale plutôt que susciter l’enthousiasme ! Alors que Nicolas Sarkozy, en 2007, avait réussi à faire baisser le Front national, en affichant son volontarisme politique dans le domaine économique et social, et pas seulement sur le plan sécuritaire, sa parole est désormais totalement dévaluée, compte tenu de son bilan, et il ne lui reste plus qu’à courir de manière affligeante après un Front national en en rajoutant dans le dévoiement des jolis mots que sont la laïcité et la république, devenus dans le discours commun à Nicolas Sarkozy et à Marine Le Pen autant d’auxiliaires sémantiques d’une conception rabougrie de l’identité française, loin de la vision universelle qui fonde notre nation depuis les Lumières et 1789.

En face, la gauche est divisée. La gauche gouvernementale, telle qu’elle s’incarne aujourd’hui, entretient l’espoir constamment démenti dans les faits d’un retour illusoire à une croissance forte et durable qui résoudrait toutes nos difficultés en inversant la courbe du chômage. La promesse est d’autant plus déplacée que la politique menée, depuis 2012, à la différence de celle suivie entre 1997 et 2002, vise d’abord à redonner de la compétitivité du pays tout en rétablissant ses comptes, ce qui ne peut évidemment pas, tout au moins dans un premier temps, redresser l’emploi, bien au contraire, comme on le constate depuis trois ans et demi. De fait, la gauche conduit ici une politique d’adaptation aux contraintes du monde présent, sans l’assumer, qui tend à valider le discours « tous pareil » de Marine Le Pen. Un constat désolant quand, dans le même temps, face à une actualité dramatique, nos dirigeants cherchent à regagner en popularité en empruntant au langage du Front national, en proposant d’établir une possibilité, certes limitée, de déchéance de la nationalité française. Un précédent particulièrement dangereux.

La gauche de la gauche, pour sa part, s’est fait voler sa posture tribunicienne par le Front national, qui en rajoute dans les promesses sociales. Elle est d’autant plus gênée, que si elle n’a (pratiquement) jamais cédé à la tentation xénophobe à l’égard des étrangers et des Français issus de l’immigration, elle est majoritairement sur une ligne protectionniste anti-mondialisation et anti-européenne qui ne se distingue par clairement, aux yeux de l’opinion, du discours de Front national, qui a, lui, le mérite de n’avoir jamais été associé au gouvernement, ni aux majorités locales et tire sa crédibilité du fait qu’il n’a jamais été confronté à l’exercice du pouvoir.

Reste les écologistes. Face aux défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, ils devraient représenter une force porteuse d’une vision de l’avenir, associant mieux-être et inscription de l’activité économique dans les limites de la planète. La vérité est que le parti qui les représente n’est pas à la hauteur de la grandeur des idées qu’il est censé incarner et du destin qui devrait être le sien. Formé de militants en partie attirés par les succès électoraux qui furent les siens, il peine à construire un discours politique alternatif et cohérent sur le plan économique et social, oscillant entre un message se distinguant peu de celui de la gauche de la gauche et un repli sur le créneau « écologique » assorti d’un message perçu comme punitif par les classes populaires.

On pourrait attendre, dans ce contexte, que la percée du Front national suscite une réelle interrogation au sein des élites social-libérales souvent sincèrement attachées à la démocratie qui peuplent les partis de gouvernement. C’est pourtant très loin d’être acquis : au-delà des réflexes d’unité républicaine à gauche ou de la fuite en avant dans la copie du Front national pratiquée au soir du premier tour par un Nicolas Sarkozy mis en échec, on sent déjà se profiler une nouvelle redistribution des cartes associée à une modification du mode de scrutin législatif permettant une vaste alliance centriste, afin de continuer à faire la même politique tout en évitant le risque de raz de marée nationaliste lors des prochaines législatives…

Autant dire que nous risquons d’attendre encore la définition d’une politique à la fois réaliste et adaptée aux temps présent et futur, une politique qui associerait de manière forte compétitivité, solidarité et prise en compte des contraintes écologiques. Il est vrai qu’elle imposerait à chaque camp de heurter parfois de front une partie de ses clientèles. Il serait pourtant temps d’agir au moment où ces clientèles, précisément, montrent dans les urnes que leur fidélité n’est plus ce qu’elle était. »

 

( A suivre) 

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