Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Idées-débat…. Autour de Christiane T.

11 Février 2016 , Rédigé par niduab Publié dans #Idées-débats

Nous voilà près de trois mois après la tragique nuit de 13 novembre et du grand moment d’unité nationale au congrès de Versailles, congrès qui s’est terminé par des applaudissements sur tous les bancs et une "Marseillaise" émouvante. Bien sûr Christiane Taubira a applaudi et chanté, peut-être murmuré, notre hymne national (voir mon billet la riposte sécuritaire du président Hollande, et la vidéo du discours). Je sais que dès le 18 novembre, date du billet référencé, certains à gauche commençaient à s’interroger et notamment la garde des sceaux pour qui la déchéance de nationalité ne passait pas. Puis il y eut les élections régionales et la conférence COP 21 début décembre. On a bien senti, courant décembre, que la mayonnaise ne prenait pas très bien, d’autant que la droite commençait, elle aussi, à se morceler par enjeux politiciens en fractions concurrentes sur le sujet.

Avant même que le chef de l'Etat ne confirme, le 23 décembre 2015, sa décision d'inclure la déchéance de nationalité dans la révision constitutionnelle, Mme Taubira avait fait état du "désaccord politique majeur ". Trêve des confiseurs puis reprise des états d’âme et manœuvres politiques de tous côtés courant janvier…. Pour aboutir le 27 janvier à sa démission sur un désaccord majeur : « Parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l’éthique et au droit ».

Voyons maintenant comment la Presse écrite a analysé cette démission :

« C’est l'histoire d'un président de la République qui, en recourant à l'arme de la déchéance de nationalité sous prétexte de lutte contre le terrorisme, croyait jouer un bon tour. Il pensait piéger la droite, en l'obligeant à voter une mesure qu'elle réclamait, et il a réussi à dynamiter son camp. François Hollande est dans la situation de l'arroseur arrosé. La faute qu'il a commise au regard des valeurs de la République est une bombe à déflagrations successives. Elle a déchiré sa majorité, mis en ébullition le Parti socialiste, indisposé jusqu'à ses propres fidèles. Et, dernière étape, elle provoque la démission de Christiane Taubira, qui incarnait, de manière de plus en plus subliminale, la gauche au sein de l'équipe de Manuel Valls. (…) » Le Monde.

 « La nouvelle formule sur la déchéance de nationalité permettra peut-être à François Hollande de sauver sa révision constitutionnelle, et, partant, l'image d'artisan de l'unité nationale qu'il voulait construire après les attentats du 13 novembre. Mais à quel prix ! Christiane Taubira démissionnant, c'est le divorce avec sa gauche qui se trouve ainsi scellé (….) » Les Echos.

 « (...) Il était donc temps qu'elle s'en aille. La guerre contre les djihadistes sera sans merci. Elle réclame au sommet de l'État des hommes et des femmes sans états d'âme ni préventions…(…). Débarrassés de Christiane Taubira, les réalistes du PS doivent définitivement prendre le pas sur les angéliques, (…)» Le Figaro.

 « (...) Avec son départ, l'équipe Valls perd en assise politique ce qu'elle gagne en cohérence. Symbolique, sa démission a aussi une signification stratégique. Persuadé que le centre de gravité de la société française s'est déplacé vers la droite, qu'il s'agisse de l'attitude envers l'entreprise et le marché ou de l'aspiration à une fermeté croissante en matière de lutte antiterroriste et de laïcité, le duo Hollande-Valls trace sa route sans trop s'encombrer de précautions. (….) » Libération.

 « Christiane Taubira a choisi un registre très sobre pour sa sortie du gouvernement. Les dégâts, pour la présidence de la République, n'en sont pas moins considérables. En tant que chef de l'État, comme précédemment à la tête du Parti socialiste, François Hollande a toujours cherché à tenir ensemble tout l'éventail de sa famille politique. (...) Il sera désormais encore plus difficile pour le chef de l'État de rassembler toute la gauche derrière lui pour le premier tour de l'élection présidentielle de 2017. Peut-être fait-il le pari de gagner au centre ce qu'il perdra à gauche. Mais le risque est grand pour lui de revivre ce qu'il a connu le 21 avril 2002 aux côtés de Lionel Jospin.» La Croix.

« La droite et l'extrême droite s'unissaient dans une même détestation de Christiane Taubira, coupable d'incarner des valeurs de gauche qu'elles exècrent. Leur satisfaction, hier, à l'annonce de la démission de la garde des Sceaux disait tout. Elle acte non seulement l'impossibilité de faire avancer des mesures progressistes dans ce gouvernement mais même de freiner l'évolution vers la droite du tandem gouvernant. (...) Le départ de Christiane Taubira enterre les dernières illusions de nombreux partisans de la gauche, qui trouvaient encore en elle un port d'attache au gouvernement. (...) ». L’Humanité.

Toutes ces analyses, tous ces éditoriaux ont en commun de ne s’intéresser qu'aux conséquences politiques dans la perspective des prochaines élections présidentielles ou du moins des conséquences de ce départ pour la gestion de la fin du quinquennat, ce qui revient au même. Une approche sensiblement différente fut apportée par La Nouvelle République du Centre-Ouest, mon journal régional, et là je cite l’auteur, Denis Daumin. « (...) La voici libre désormais, elle qui n'était ni tout à fait dehors, ni pleinement dedans. C'est exaltant d'abord et ensuite un peu encombrant. On la crédite d'intentions élyséennes, mais elle a déjà donné. Et la sympathie qu'elle capitalise à gauche est proportionnelle à l'hostilité qu'elle entretient sur l'autre versant. Hier, majorité et opposition se rejoignaient dans l'expression d'un certain soulagement. Reste Char, Prévert, Paul Fort et les autres. Ce sont des gens de bonne compagnie et assez peu contrariants. » Voilà qui me fait une excellente transition avec la suite du billet.

Mais au préalable je me dois de dire comment je perçois cette estimable personnalité politique. J’aime Christiane T pour son caractère, son indépendance, sa culture, son humour, son intelligence sa forte conscience républicaine, je l’aime aussi parce qu’elle est guyanaise et que j’adore ce département d’outre-mer où je me suis rendu sept fois pour un total cumulé de plus de douze mois. Je l’aime aussi pour avoir admirablement porté en 2001, à la demande du premier ministre Lionel Jospin, la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité

J’ajouterai cependant que j’ai, malgré tout, une certaine réserve pour sensiblement les mêmes raisons, hormis bien sûr, les deux dernières notamment qu’elle soit guyanaise. Je me souviens qu’elle a contribué à mettre fin aux ambitions présidentielles de Michel Rocard en étant présente en 4ème place sur la liste Tapie lors des européennes de 1994. J’accepte certes l’excuse que cette liste était étiquetée MRG et surtout que cette liste était manifestement téléguidée par François Mitterrand. Je me rappelle aussi qu’elle a contribué à empêcher Jospin d’être présent au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002, même si je sais qu’elle n’a pu se faire entendre pour un éventuel retrait du 1er tour. J’estime que la possible absence du futur candidat socialiste au second tour de 2017 ne pourra lui être imputée, surtout si c’est Hollande, mais…… même si c’est de manière très marginale le "jamais deux sans trois" lui ferait un assez remarquable palmarès. J’espère qu’elle saura en tant que farouche républicaine, étiquetée MRG, se tenir à l’écart des pathétiques tenants d'un socialisme archaïque. 

Le lendemain de sa démission Christiane Taubira s’est rendue à New York. Initialement prévu dans le cadre d’un déplacement officiel prévu, ensuite annulé, ce voyage avait été, finalement, maintenu sur l’insistance de la New York University. Pendant une séance de questions, plusieurs personnes l'ont pressée de rester impliquée dans la vie politique et de se présenter à l'élection présidentielle de 2017. "Je ne réponds pas à cette question parce qu'elle est nulle et non avenue", a-t-elle répondu. Visiblement agacée par ce feu de questions sur son avenir politique. "Il y a autre chose d'important que ma destinée", a-t-elle insisté puis interrogée sur son attitude vis-à-vis de François Hollande une fois sortie du gouvernement, elle a haussé le ton : "Je suis loyale au président de la République et je le demeurerai !"

De retour à Paris et à quelques jours de l’examen par les députés du projet de loi constitutionnel elle a accepté une interview du journal "Le Monde" où elle parle aussi de son livre "Murmures à la jeunesse". Voici quelques extraits, éléments de réponses de cette interview : « (…)"J'espère que la déchéance de nationalité ne sera pas inscrite dans la Constitution. Oui, j'espère très sincèrement que la gauche n'aura pas à assumer une telle décision’’ (...) "Il y a une dynamique. J'ai vu des députés pourtant archi-loyaux à l'égard de la majorité avoir le courage d'écrire des tribunes en ce sens dans la presse de leur circonscription. La gauche, ce n'est pas un chef bonapartiste !  C'est un mouvement et le sens de la délibération collective. " (…)" Parce que j'estime qu'on ne part pas dans le vacarme. Je ne voulais pas que le tumulte des événements brouille la lecture de mon départ, et notamment qu'on le lie aux pressions de la droite.

– Conserviez-vous l'espoir d'un abandon ou d'une réécriture du texte après le 23  décembre ?

– Il y a une part de ça. Je pense qu'il y a eu une courte fenêtre pendant laquelle il était possible de prendre de la distance par rapport à ce que le président de la République a dit au Congrès. C'est ainsi que j'ai entendu et compris ses vœux du 31  décembre lorsqu'il a affirmé que le débat était “légitime” et qu'il revenait au Parlement de “prendre ses responsabilités”. Mais j'ai très vite compris que, sur l'essentiel, il n'y aurait pas de retour en arrière et que - donc - ma place n'était plus au gouvernement. " (…)". Ma décision formelle de partir est très antérieure à la publication du livre, même si je ne vous dirai pas la date précise. Mais dans mon rapport de loyauté totale à l'égard du Président de la République, j'ai choisi de tenir mon éditeur dans l'ignorance en ne le prévenant pas que je ne serais plus garde des sceaux au moment de la parution du livre."»

Le livre justement, je l’ai acheté (7 €) et rapidement lu (93 pages), j’ai beaucoup aimé même si, pour quelques paragraphes, il m’a fallu m’y reprendre à deux fois pour bien comprendre et même prendre un dictionnaire pour découvrir le sens de certains mots. Ce livre a aussi servi, à Taubira, de prétexte pour sa première télé depuis son départ du gouvernement. Ca se passait chez Ruquier et le débat fut passionnant. Christiane était en forme, elle fut aidée par Léa Salamé et Yann Moix qui lui firent un accueil bienveillant mais sans complaisance. Elle était reçue en amie mais elle allait devoir s’expliquer. L’ancienne garde des sceaux s’est manifestement fait plaisir à affronter ses contradicteurs ; elle s’est faite actrice tantôt charmante, tantôt cassante, elle était bien à sa place dans cette émission. Elle a fait son show et elle a réussi à répondre à toutes les questions, en faisant naturellement usage de vieilles ficelles politiciennes. L’essentiel était de bien faire passer son message avant de quitter le plateau comme la vraie star qu’elle est. Je n’en dis pas plus mais pour le lecteur qui n’aurait pas vu cette émission j’en propose, ci-après, la vidéo : un régal.

Pour finir ce billet voici quelques extraits du livre

Page 30 : (…) Impossible que nous soyons innocents de l’état du monde, des inégalités, des prédations qui perdurent, du détournement des richesses, des connivences en corruptions, de l’oppression des femmes, de la persistance des maladies de la misère, des faibles progrès en éducation, de la prolifération des armes, de la dégradation des paysages, de la confiscation de territoires, de déprédations sur des lieux de vie. Nous ne portons pas le poids du monde sur nos épaules, mais nous ne pouvons nous exonérer des effets de nos choix géopolitiques, des sources contestables de certains de nos conforts, de nos défaillances de solidarité. « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse » affirmait Albert Camus déjà en 1957 dans son discours de prix Nobel. »

Page 46 : « La gravité d’une question se mesure à la façon dont elle affecte la jeunesse »écrivait Pierre Mendès France.

Page 49 : (…) La Constitution permet de définir ce qui fonde l’appartenance. Ce qui nous permet d’être nous. Ce qui fait de chacun une part de ce nous indivisible. Construit-on de l’appartenance par la négative ? Constitution est composée de cum, ensemble, et de statuere, établir. Elle est conçue pour protéger les droits et les libertés des citoyens contre les possibles abus de pouvoir, que les tentations viennent des législateurs, du pouvoir exécutif ou même de l’autorité judiciaire ; C’est donc par l’affirmation des droits, des libertés, des attributs de citoyenneté qui s’attache à chacun, des règles solennelles qui s’imposent à tous que se définit l’appartenance. Par le renforcement des symboles qui rallient et relient.(…)

Page 55 : Sur les conditions du vivre ensemble, la Gauche fait la différence entre la sûreté, prescrite par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme un droit naturel et imprescriptible, et la sécurité qui en fait partie doit être assurée avec la plus grande exigence et avec constance par les politiques publiques préventives  et répressives adaptées et efficace, sans constituer ni la finalité ni le cœur du message de cohésion.

Page 60 à 62 : Il a accusé le coup et a failli vaciller. Il a ouvert grand la bouche, aucun son n’en est sorti. Alors il a brandi des crayons. Il a écrit des missives sur de maigrichons bouts de papier. C’étaient ses bouteilles à la mer, mais il les déposés par terre. Il a gribouillé des pancartes, avec des devises brèves, drôles hardies. Il a marché sans mots.(…) Ainsi allait le peuple de France en ce dimanche 11 janvier. La jeunesse côtoyait les vieux, sans les juger ringards, plutôt attendrie de les voir si vigoureux et si émus, certains l’air perdu mais résolus. (…) Il croyait avoir vécu l’indicible. Et pour ne pas sombrer il a débattu, exploré la liberté d’opinion, d’expression, de conscience, la liberté d’apostasie, de blasphème, d’impiété, la liberté de critiquer, de railler, de persiffler et même la liberté d’offenser. Il a fouillé la liberté sous tous ses replis, l’a examinée sous toutes ses coutures, parce qu’il en est ainsi, c’est son caractère, il aime débattre à perdre souffle.(….) Puis survint ce vendredi 13 novembre. Son fracas et ses hululements. Plus grande sidération était donc possible ! Ils n’auront pas les survivants ! Même étourdis et interloqués, ceux qui sont valides cèdent à leurs élans, ils aident les blessés, assistent les agonisants, apportent douceurs et tendresse dans ce capharnaüm de sang.(….). Il est sorti place de la République. Pour se retrouver et être sûr d’être. Il a tracé des mots cette fois encore sur de maigrichons papiers livrés à la pluie et les a déposés avec une affectueuse révérence sur les lieux du carnage et en cette place de catharsis. Il a apporté des bougies, des fleurs, des bougies pour dire que la vie exulte. Et puisque c’est la joie de vivre qu’ils veulent détruire, il a convoqué la joie malgré le malheur, malgré la peur, malgré la douleur.(…)

Page 82 et 83 : Je ne suis sûre de rien. Le tourment m’habitera toujours jusqu’à la tombe.(…) Peut-être est-ce faire trop de bruit pour peu de chose. Peut-être serait-il plus raisonnable d’être raisonnable et de laisser passer. S’en accommoder. Ne pas ajouter au trouble. Lorsqu’un pays est blessé qu’il saigne encore, qu’il est tout de courbatures et d’ecchymoses, ne faut-il pas marcher sur la pointe des pieds, chuchoter et laisser faire en se défaussant sur le temps. Après tout, puisque justement ce n’est pas efficace, qui risque quoi ? (…) Ne vaut-il pas mieux alors un cri, une crise plutôt qu’un long et lent étiolement ? Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience. René Char conseille : «  Signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris. » Voila, je signe. Je prétends là éclairer. (…).

Le vote sur l’ensemble du projet de révision constitutionnelle s’est tenu hier à l’Assemblée. Mon département, les Deux-Sèvres, est représenté par trois députés socialistes, Jean Grellier, Geneviève Gaillard, et Delphine Batho ; je les connais et tous les trois je les estime beaucoup. Jean a voté pour, Geneviève a voté contre et Delphine s’est abstenue confirmant ainsi la quintessence des doutes qui traversent les socialistes. Si j’avais été à leur place et à l’aune de ce petit livre et plus particulièrement de ce dernier paragraphe je n’aurai pas suivi mon amie Geneviève et je me serais abstenue comme Delphine, tout en espérant que François Hollande après le vote au Sénat, évalue bien le potentiel de votes ‘’Pour’’ par rapport aux ‘’votants’’ avant de faire, ou pas, le choix de réunir le Congrès.

Idées-débat…. Autour de Christiane T.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article