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Idées-débat…. Ambivalente opinion publique française face aux grands défis du monde actuel et de demain.

13 Mai 2016 , Rédigé par niduab Publié dans #Idées-débats

Il y a six mois Paris subissait de tragiques attentats et la France unie pleurait les trop nombreuses victimes (130 morts et 350 blessés). Les cérémonies officielles comme les témoignages médiatiques attestaient que les français refusaient, courageusement, de se laisser abattre. « Je suis Paris » remplaçait « Je suis Charlie » mais tout le monde, ou presque , aimait la police et l’armée et même pour quelques jours les dirigeants politiques dont l’exécutif.

Depuis le début l’année changement de ton, d’abord avec l’imprudente et inutile réforme constitutionnelle que voulait faire le président Hollande et qu’il a du abandonner, mais surtout la difficile loi-travail, une réforme absolument nécessaire, même si sa préparation n’a pas été exempte de maladresses. Depuis quelques jours, un air de ‘’chienlit’’ flotte en France. Les manifestants n’embrassent plus les policiers.

Cette semaine Manuel Valls a usé de l’article 49.3 pour faire passer cette loi. C’est peut-être dommage mais avait-il le choix ? 

 Fin mars rentrant d’un voyage à l’étranger, mais tout en suivant l’actualité au fil des jours par internet, l’ai beaucoup apprécié un article daté du 26 mars 2016 intitulé « Regarder le monde qui vient » d’Eric Le Boucher, éditorialiste du journal ‘’Les Echos’’.

«.Les Français affrontent crânement et relativement unis le terrorisme. Il n’en va pas de même pour les défis sociaux et économiques qui forcent, eux aussi, à l’adaptation. On espère encore le retour au monde d’avant

Les Français, pour l’instant, refusent d’avoir peur face au terrorisme. Au contraire de la division que Daech essaie de créer entre eux, ils continuent de montrer une union somme toute solide et une résistance fière. Crânement, ils acceptent de continuer de vivre avec. Curieusement, il en est tout autrement devant les défis sociaux et économiques qui, eux aussi, viennent bouleverser les façons de vivre. Le terrorisme force à l’adaptation, l’économie n’y parvient pas. Les manifestations contre la réforme du code du travail montrent, après toutes les autres depuis vingt ans, un refus de voir la « violence économique » telle qu’elle est, le chômage plus élevé que chez nos voisins et la bipolarisation du marché du travail entre « in » et « out ». Le modèle français est cassé, mais il faut vivre comme si on pouvait et on devait revenir à l’époque d’avant. Le terrorisme ne terrorise pas les Français, l’avenir économique si.

L’explication de cette différence vient de la pédagogie politique. Le terrorisme tue depuis déjà quinze ans, depuis les tours de Manhattan, mais le pouvoir ne cache pas que « cela va durer encore longtemps ». Il certifie : « nous gagnerons la guerre » et, si beaucoup critiquent les moyens ou les manques de tels ou tels pays, personne ne doute qu’en effet, la guerre finira par être gagnée aussi bien ici que là-bas, au Moyen-Orient. En tout cas, le futur violent est admis et éclairé.

Personne n’annonce en revanche que la guerre économique sera, elle aussi, gagnée. « L’inversion de la courbe du chômage », espérée par François Hollande comme par tous ses prédécesseurs, est une promesse de retour au doux monde d’avant : croissance stable, plein emploi, ascenseur social pour tous.

Le pouvoir ne dit pas que le monde est en pleine transformation violente et que « cela va encore durer ». Il fait silence sur le monde réel. La classe politique n’a pas de pédagogie sur les deux facteurs de cette révolution, la mondialisation et les technologies. Ce silence coupable remonte déjà à très loin, à 1973, selon Marcel Gauchet (Comprendre le malheur français. Stock 2016)  Depuis cette époque de la fin des Trente Glorieuses où commence la montée du taux de chômage, ni la gauche, ni la droite, françaises n’ont été capable d’en prendre acte, de dire cette violence du monde et de se donner les armes de la victoire. Il n’est toujours que de minorer la transformation économique et de promettre un retour possible aux Trente Glorieuses.

Tous les pays développés souffrent des deux mêmes maux : une croissance faiblarde et une croissance devenue non-inclusive. Il en résulte partout une atrophie de la classe moyenne, la fin de l’ascenseur social pour tous et le retour de mécanismes de reproduction de classes sociales. Ce dont il est question est un changement de modèle. La radicalité des transformations économiques est maintenant admise aux Etats-Unis, elle est au cœur du débat sur les inégalités engagé dans la campagne pour l’élection présidentielle. En France, nous n’en sommes pas là. Peut-être est-ce parce que les indices Gini (mesurant les inégalités) restent beaucoup plus stables qu’ailleurs grâce aux impôts. Le débat porte ici plutôt sur les avantages sociaux. Mais sur le fond le mal français est identique à celui de tous les autres pays capitalistes avancés.

Que la droite se taise sur ce monde qui vient est plus compréhensible. Ce n’est pas son rôle que de vouloir transformer la société, elle la prend comme elle est. Elle est surtout très mal à l’aise devant beaucoup des phénomènes qui arrivent. De la mondialisation, elle admet facilement les échanges de biens mais difficilement l’immigration et la mixité des cultures. Des technologies, elle redoute naturellement une transformation de l’homme, contraire à ses racines chrétiennes.

La gauche est elle muette pour une raison beaucoup plus simple : elle hait « l’horreur économique » qui vient. La social-démocratie a tiré tant de profits intellectuels et politiques des Trente Glorieuses, le fameux « compromis fordien » d’après guerre (les grandes entreprises paient bien les ouvriers pour qu’ils achètent leurs produits), qu’elle est désemparée devant la rupture du gagnant-gagnant capital-travail, l’instabilité, le précariat, la baisse des salaires médians et devant la transition rapide vers une économie de services où les conditions de travail sont nécessairement diversifiées. Elle ferme les yeux et se réfugie dans le passé.

La droite par gêne, la gauche par paresse, les partis politiques refusent de nous parler de l’avenir qui vient. Ils croient pouvoir attendre que çà s’arrange tout seul. Ils espèrent que le monde va revenir très vite à la normale et que leur travail se limite à faire d’ici là des petites adaptations et à apporter des petites réparations.

Cette cécité ou ignorance sur l’entrée de l’économie dans un nouveau modèle de croissance est le drame de la France. Parce que, comme le terrorisme, cela va durer encore longtemps. Les forces de la « violence » - concentration des richesses, homogamie des classes sociales, professionnalisation des métiers politiques - sont encore en pleine action. Les force de stabilisation - réforme radicale de l’école, aides à la mobilité, coopération fiscale mondiale - sont à peine engagées. La France est, elle, bloquée dans le monde d’avant. Terrorisée, elle regarde en arrière. Le monde qui vient la blesse quotidiennement, à le nier encore, il va la meurtrir. »

 

Éric Le Boucher, est directeur de la rédaction du magazine économique Enjeux-Les Échos et l'un des cofondateurs du magazine en ligne Slate. Il est entré à la rédaction des Echos en 2008 après avoir été rédacteur au ‘’ Monde’’.depuis 1983. Il fut membre de la Commission Attali. Puis nommé en novembre 2010 au Centre d'études prospectives et d'informations internationales.

Voici en bonus quelques articles d’Eric Le Boucher que l’on trouve sur le site Slate :

http://www.slate.fr/story/106527/qui-aime-encore-francois-hollande-moi

http://www.slate.fr/story/114989/loi-travail-economistes

http://www.slate.fr/story/106437/immigration-chance-economies

http://www.slate.fr/story/116515/etat-derive-parlysie

Et beaucoup d’autres qui méritent le détour …. et de la réflexion.

 

(A suivre) 

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M. 21/05/2016 16:16

Très bon article. J'attends la suite de ton analyse.
M.