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Presse aidant…. Ainsi allait le Monde en mai 2016.

2 Juin 2016 , Rédigé par niduab Publié dans #Presse aidant

Voici ma traditionnelle revue mensuelle des éditoriaux, traitant de géopolitique, du journal ‘’Le Monde’’. Comme tous les mois je me restreins à ne proposer que quatre articles. Je complète ce choix forcément restrictif en indiquant les liens permettant de retrouver d’autres éditoriaux tout aussi intéressants.

 

Editorial du 3 mai : Alep, un crime de guerre.

« Quand l'aviation américaine a bombardé, en octobre  2015, un hôpital de Médecins sans frontières (MSF) à Kunduz, en Afghanistan, lors d'affrontements avec les talibans, on a parlé de " crime de guerre ". Quarante-deux personnes ont été tuées dans l'établissement. L'ONU a été mobilisée, des enquêtes diligentées.

Quand des chasseurs russes – pilotés par des Syriens ou des Russes – ont bombardé, mercredi 27  avril, un hôpital tenu par MSF et la Croix-Rouge dans la partie d'Alep contrôlée par la rébellion, rien de tel. La routine. Aucune mobilisation particulière, juste un tollé dans les milieux humanitaires. Cinquante Syriens ont été tués – 44 patients, 6 membres du personnel soignant. MSF n'a aucun doute : ce fut un raid délibéré. Le lendemain, une clinique a été visée." Ces attaques contre des hôpitaux et contre le personnel hospitalier signent la façon, terrible, dont cette guerre est menée ", a déclaré Muskilda Zancada, la chef de mission de MSF en Syrie. Mais qui parle encore de " crimes de guerre " dans ce pays ?

Pour le régime de Damas, il s'agit de faire fuir la population civile, celle qui se trouve encore dans les quartiers aux mains de l'opposition armée. La deuxième ville de Syrie, dans le nord-ouest du pays, sa capitale économique, est divisée en deux. Si les Russes et les forces loyales à Bachar Al-Assad arrivent à l'encercler ou à la reprendre entièrement, ils coupent l'insurrection de son accès vers la Turquie. La chute d'Alep marquerait un tournant dans la guerre. Elle consoliderait la mainmise du clan Assad sur la partie la plus peuplée de Syrie.

De leur côté, les groupes rebelles ont bombardé à coups de mortiers la partie ouest d'Alep, les quartiers contrôlés par l'armée du régime, faisant eux aussi de nombreuses victimes civiles. Observé depuis le 27  février, le cessez-le-feu destiné à soulager les civils et à favoriser une reprise des négociations à Genève a volé en éclats. Les pourparlers sont arrêtés. Moscou et Washington se livrent à des gesticulations diplomatiques : on fait semblant de vouloir calmer le jeu.

Vladimir Poutine a l'initiative. L'essentiel de ses forces, déployées au début de l'été, est resté sur place. Chasseurs et hélicoptères russes appuient les dizaines de milliers de miliciens étrangers venus en renfort de ce qui reste de l'armée syrienne. Dans l'autre camp, la Turquie et les monarchies arabes du Golfe ont réarmé les différentes composantes de l'insurrection – et sans doute le Front Al-Nosra, branche syrienne d'Al-Qaida, présent à Alep. Barack Obama donne la priorité non à apaiser le front syro-syrien, mais à lutter contre l'organisation dite Etat islamique (EI). Il s'agit, cette fois, de préparer une attaque contre la ville de Rakka, le fief de l'EI en Syrie. Alep attendra.

Cette cité millénaire comptait près de deux millions d'habitants. Il n'en resterait que quelques centaines de milliers. Ils vivent dans les décombres d'une ville dévastée par les combats. Quintessence du terrorisme d'Etat, le régime a largué sur Alep des centaines de barils de TNT, destinés, avant tout, à tuer le maximum de personnes au sol. Américains et Russes semblent avoir négocié une nouvelle cessation partielle des hostilités. Si l'on comprend bien, elle ne concerne pas le nord-ouest du pays. Alep attendra, comme si son destin était celui d'une ville martyre, qui concentre en ses ruines toutes les tragédies d'une guerre qui n'en finit pas. »

 

Editorial de mardi 12 mai : Le Maire de Londres, l'exemple britannique

« Je m'appelle Sadiq Khan et je suis le maire de Londres. " En choisissant d'ouvrir par ces mots son discours d'investiture, samedi 7  mai, le maire travailliste de la capitale britannique a voulu marquer le caractère historique de sa victoire. Certains y verront la fierté du fils d'immigrés pakistanais, élevé en HLM, enfant d'une fratrie de huit dont le père était chauffeur d'autobus et la mère couturière, d'être arrivé là, à 45 ans, à la tête de l'une des plus grandes villes d'Europe, après un brillant parcours d'avocat, de député et de secrétaire d'Etat.

D'autres préféreront y voir une façon discrète d'affirmer son identité de musulman. C'est d'ailleurs cet élément-là que la plupart des titres des médias européens et américains ont mis en avant, à l'annonce de son élection. Sadiq Khan assume sa foi, mais ne la considère que comme l'une des nombreuses composantes de son identité : " Je suis londonien, européen, britannique, anglais, de religion musulmane, d'origine asiatique, d'héritage pakistanais, je suis un père et un mari ", dit-il.

L'élection d'un fils d'immigrés, s'assumant comme musulman, à la mairie d'une capitale de la Vieille Europe est incontestablement remarquable. Il faut -saluer ici cet autre visage du Royaume-Uni, en pleine campagne pour le référendum du 23  juin sur le retrait du pays de l'Union européenne. Au populisme, au sentiment anti-migrants et au repli nationaliste, les électeurs londoniens ont préféré l'ouverture, l'optimisme et la force de la diversité. Un choix sans appel, exprimé par 57  % des suffrages à l'issue d'une campagne très dure, au cours de laquelle l'adversaire conservateur de M. Khan n'a pas hésité à l'attaquer comme musulman. Ce vote symbolise la victoire, comme l'a dit M. Khan, de " l'espoir sur la peur, de l'unité sur la division ". Certes, Londres, ville-monde, est différente du pays profond. Mais c'est un message qu'on ne dédaignerait pas de voir exporté outre-Manche.

Il faut saluer aussi la personnalité du nouveau maire lui-même, qui a su transformer ce qui pouvait être un handicap en atout. En assumant ouvertement leur foi religieuse, Sadiq Khan et sa femme, Saadiya, avocate comme lui, ont pu afficher la face éclairée de l'islam, celle d'une religion ouverte, intégrée à la culture et au mode de vie européen. C'est la meilleure arme contre l'extrémisme islamiste. La voix de M. Khan, élu député juste avant les attentats de 2005 à Londres, n'a d'ailleurs jamais fait défaut à ce combat. Le fait que le nouveau maire de Londres ait prêté serment, -samedi, à la cathédrale de Southwark, siège millénaire du christianisme, au cours d'une cérémonie œcuménique, est un autre symbole fort.

Il faut, enfin, rendre hommage au Parti travailliste. Non pas à sa performance aux élections locales du 5  mai, qui, hormis quelques exceptions comme Londres et Bristol, se sont soldées par une déroute sous la houlette de son chef, -Jeremy Corbyn, mais à sa culture. Contrairement au Parti socialiste français, le Labour a su non seulement faire la place mais aussi promouvoir une élite musulmane en son sein. En France, quelques places sont réservées, au gouvernement, aux éléments les plus prometteurs des milieux issus de l'immigration. Mais les places éligibles dans les listes des partis, au moment du scrutin, restent généralement inaccessibles. C'est une erreur stratégique, que nous payons cher. »

 

Editorial du mercredi 25 mai : L’avertissement autrichien.

« Venu de Vienne, le vent du boulet a sifflé très près des oreilles des dirigeants européens. De Bruxelles à Berlin, de Paris à Londres, de Rome à Stockholm, un immense soupir de soulagement a accueilli, lundi 23  mai, la laborieuse victoire du candidat écologiste, Alexander Van der Bellen, sur son adversaire d'extrême droite, Norbert Hofer, avec une majorité de 31 000 voix. Des scènes embarrassantes – la chancelière allemande, Angela Merkel, ou le président François Hollande saluant le nouveau venu, infréquentable mais démocratiquement élu, lors de rencontres officielles – ont été évitées.

Pour l'instant. Car le soulagement sera de courte durée : sous ses différentes variantes, extrême droite, antilibéralisme, nationalisme ou ultraconservatisme, le populisme de droite est aujourd'hui un courant politique ancré en Europe, qui structure la plupart des compétitions électorales. Les Français se souviennent bien d'un autre grand soupir de soulagement, émis en  2002 lorsqu'ils s'étaient massivement rassemblés sur le nom de Jacques Chirac, pour faire échec à Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle.

Quatorze ans plus tard, l'élection autrichienne marque deux aggravations notables : en  2002, en France, le candidat d'extrême droite avait été rejeté par 82  % des voix, alors qu'en Autriche, aujourd'hui le pays est divisé en deux parts égales (50,3  % contre 49,7  %) ; d'autre part, en France en  2002, c'était un grand parti de la droite démocratique classique, le RPR, qui menait le combat derrière Jacques Chirac, avec l'appui du Parti socialiste, contre le Front national, alors qu'en Autriche ces deux grands partis ont été éliminés dès le premier tour.

En dépit des spécificités locales autrichiennes, ces deux tendances reflètent une progression de fond à travers l'Europe, y compris dans des pays non membres de l'UE comme la Suisse, de partis qui ont en commun l'euroscepticisme, l'hostilité à la mondialisation, un rejet de l'immigration qui va parfois jusqu'au racisme et à la xénophobie, le rejet des élites ainsi qu'une forte critique du féminisme et des droits des homosexuels. Ces partis participent à tous les scrutins, disposent à présent de nombreux élus locaux et sont membres de plusieurs coalitions gouvernementales. Ils sont même au pouvoir en Pologne et en Hongrie.

Ce phénomène n'est pas exclusivement européen : outre-Atlantique, l'irrésistible ascension de Donald Trump en offre une autre version. Face à cette lame de fond, les tenants de l'ordre établi, défenseurs d'un ensemble de valeurs dont ils veulent encore croire qu'elles sont universelles, oscillent entre indignation et répulsion, après être généralement passés par le stade des lamentations ou, comme lundi, du soulagement lorsqu'un " sursaut citoyen " se produit in extremis.

Mais ni la répulsion ni les lamentations ne sont bonnes conseillères. Il appartient aux élites mises en cause de faire l'effort de questionner et d'analyser cette colère, pour comprendre les ressorts d'un rejet d'une telle ampleur dans les pays développés. En Europe comme aux Etats-Unis, ce rejet est particulièrement élevé chez les hommes, en dehors des grandes villes et dans les classes populaires. Un projet européen en panne, les dislocations dues à la mondialisation et la montée des inégalités offrent de premières explications. Mais ne font qu'esquisser les indispensables réponses à cette grande colère. »

 

Editorial de mardi 31 mai : Le Venezuela ou l'histoire d'une tragédie annoncée

 « Question pour examen d'économie politique de première année de licence : combien de temps faut-il pour réduire à la misère un des pays les plus riches d'Amérique latine ? Réponse : moins de vingt ans. Il n'y a rien d'académique dans cette affirmation. Hélas ! Cette trajectoire – d'une économie prometteuse à l'état de sous-développement menaçant – est celle que connaît le Venezuela. Au bout de dix-sept ans de socialisme " chaviste ", le pays est au bord de l'implosion sociale et politique. La situation alimentaire est critique. Les supermarchés manquent de tous les produits de base. Les files d'attente se forment vers 2  heures du matin dans la capitale, Caracas, comme en province. Trente millions de Vénézuéliens vivent un cauchemar. Plus de 90  % d'entre eux, selon les sondages, disent que leur principale préoccupation est de trouver de la nourriture. Pillages et émeutes sont quotidiens. L'arme à la bretelle, des unités de parachutistes doivent défendre les commerces. Les médicaments commencent à manquer. La criminalité atteint des records. Au micro-trottoir, la phrase la plus souvent recueillie est un cri de désespoir : " La situation va exploser ! "

Comment en est-on arrivé là ? Successeur d'Hugo Chavez, mort en  2013, le président Nicolas Maduro incrimine la " guerre économique " que mènerait l'opposition pour obtenir son départ. Parfois, il dénonce " l'impérialisme américain " ou l'impérialisme tout court. De manière plus justifiée, il peut invoquer l'effondrement des cours du pétrole dans un pays qui fut l'un des plus gros producteurs d'hydrocarbures de la région. Le Venezuela n'a plus les moyens d'importer ce dont il a besoin.

Mais, s'il est vrai que l'expérimentation socialiste lancée par Hugo Chavez au lendemain de son élection, en 1999, a rencontré d'emblée l'hostilité de nombre de pays de la région, et d'abord des Etats-Unis, la catastrophe en cours lui est presque entièrement imputable. Le socialisme à la sauce " bolivarienne " (en référence à Simon Bolivar, le père de l'émancipation politique de l'Amérique du Sud au XIXe  siècle) n'a fait preuve d'aucune originalité : nationalisations, contrôle de la grande distribution par l'Etat, contrôle des prix et contrôle des changes.

Au bout de cette recette éculée, qui a fait les preuves que l'on sait ailleurs, il y a un désastre économique et social majeur. Et nombre de questions gênantes pour le pouvoir. Où est passée la rente pétrolière de ces toutes dernières années ? A qui profitent les réseaux d'économie clandestine et le marché noir qui n'ont pu fleurir sous M. Maduro sans complicités au plus haut niveau de l'Etat ? La nomenklatura chaviste ne fait pas la queue à l'aube pour acheter du lait en poudre dans des villes où il est dangereux de sortir la nuit.

Le parti chaviste a été désavoué de manière éclatante lors des dernières élections législatives, en décembre  2015. L'Assemblée nationale est dominée par une coalition d'opposition. Celle-ci cherche à obtenir le départ de M. Maduro – qui entend bien résister. La situation politique est bloquée. Dans le climat de tension sociale extrême que connaît le pays – et dont la radio et la télévision d'Etat ne disent rien –, les Etats-Unis et nombre de pays de la région cherchent à favoriser un dialogue entre les deux camps. S'il ne s'amorce pas dans les semaines qui viennent, le pire est à craindre : la violence après le chaos économique et social. »

 

Et en bonus les références de quelques autres éditoriaux intéressants 

 

Editorial du 3 mai : En Iran, nouveau succès pour les modérés.

http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20160504/html/1239128.html

Editorial du 6 mai: Les républicains condamnés à Donald Trump.

http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20160506/html/1239353.html

Editorial du 11 mai : Les journalistes turcs, ces héros.

http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20160511/html/1239832.html

Editorial du 28 mai : Obama à Hiroshima, mission à moitié accomplie.

http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20160528/html/1241737.html

 

(A suivre)

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