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A livre ouvert…. Nêne, d’Ernest Pérochon.

20 Août 2016 , Rédigé par niduab Publié dans #à livre ouvert

C’est fin juillet grâce à un article de la Nouvelle République que j’ai eu envie de me replonger dans les romans d’Ernest Pérochon. Cet article annonçait qu’en septembre le réalisateur Xavier Beauvois allait débuter le tournage d’un film adapté d’un roman de l’écrivain deux-sévrien avec au casting Nathalie Baye et Laura Smet.

« …. Ce n’est pas « Nêne », roman qui valut à l’auteur le prix Goncourt 1920 qui a retenu l’attention du cinéaste, mais « Les gardiennes », un roman paru en 1924 qui évoque un sujet méconnu, le rôle des paysannes qui durant la guerre de 14-18, se retrouvent seules et font face , tenant à bout de bras la survie des exploitations agricoles…. » (N.R.). Je ne développe pas plus cette information et ne parlerai pas plus de ce roman dans ce billet. J’y reviendrai sûrement quand le film sortira en salle, probablement fin 2017.  Autre information de cet excellent article : le roman « Nêne » primé au Goncourt fut porté à l’écran en 1923 par Jacques de Baroncelli, dans une version muette et avec une fin différente.

 

Je dois avouer que je n’avais jamais entendu parler d’Ernest Perochon avant de venir vivre à Niort fin 1986. J’ai même attendu encore quelques années avant de découvrir le romancier. J’ai d’abord acheté et lu « Nêne » réédité aux éditions du Rocher en 1989 puis dans la foulée « Les gardiennes »  et enfin « Les creux des maisons » ces deux derniers aux éditions UPCP….. J’ai adoré ces trois romans….. Et pourtant  j’en suis resté là. Il est temps que je m’y remette et lise quelques autres ouvrages  …. Et puis et surtout il est temps que j’en parle un peu sur ce blog. Commençons par un rapide portrait de l’auteur et ensuite je ferai une  présentation de « Nêne »

 

Ernest Pérochon est né en 1885 à Courlay en Bocage deux-sévrien dans une famille protestante.  En cette fin du XIXème siècle il côtoie dans cette région la misère et les querelles religieuses entre dissidents de la petite église qui a refusé le concordat en 1801, catholiques et protestants. Il y côtoie aussi et surtout la grande pauvreté. Enfant il  fréquenta la seule école publique de cette petite ville, l’école de la Tour Nivelle. C’est d’ailleurs dans cette école que le jeune Ernest Perochon  commença sa carrière d’instituteur. A partir de 1905 il enseigna le français et l’histoire géographie à l’école supérieure de Saint-Maixent, avant de faire son service militaire à Parthenay et d’épouser Vanda. Ils furent ensuite tous les deux enseignants à Saint Paul en Gâtine où naquit leur fille Simone. Ernest Pérochon se lança alors dans l’écriture et en 1912 parut son premier roman « Le creux des maisons » ; un roman  fortement  inspiré par ses années à la Tour de Nivelle qui fut publié dans l’Humanité, le journal de Jaurès, grâce à l’appui de son ancien professeur d’école normale, Pierre Brizon, devenu député socialiste. Édité en librairie en 1913 ce roman obtint 3 voix sur 20 au premier tour du prix Fémina.

En 1914  Pérochon fut mobilisé au front où sous une pluie d’obus il fit une crise cardiaque. Rattaché aux services auxiliaires, il reprit l’écriture avec « Le chemin de plaine » et l’ébauche de « Nêne ». Il retourna à Vouillé en Deux-Sèvres près de Niort, sa dernière affectation avant la guerre. En 1920 « Nêne » est couronné par le Goncourt par 6 voix sur 10.  Il abandonne alors son métier d’enseignant pour se consacrer entièrement à l’écriture. «Les gardiennes » parut en 1924 et fut suivi de nombreux romans (18 au total) et autres essais et livres pour les enfants. Ernest Pérochon est mort en février 1942 d’une crise cardiaque. Il était alors menacé par la Gestapo.

A livre ouvert…. Nêne, d’Ernest Pérochon.

« Nêne », c'est l'histoire d'une servante entrée au service d'un veuf, Michel Corbier, paysan et père de deux enfants, un fille et un garçon, en bas âge, dont Nêne va s'occuper avec amour comme si elle était leur mère. :« …. Elle n’aimait pas Corbier ; elle ne pouvait pas l’aimer encore ! Comme toutes les filles de son âge elle avait eu des galants ; elle en avait remercié plusieurs ; d’autres fois, c’est elle qui avait été abandonnée,  elle en avait eu un dépit raisonnable et facile à guérir. Non, elle n’était pas fille à perdre la tête, comme cela, tout d’un coup.  Elle n’aimait pas Corbier, elle aimait les enfants et c’était chose douce et sans danger. Bien sûr qu’il était joli homme le jeune patron ! Et si, plus tard, il la priait d’amour honnête, dirait-elle oui, ou dirait-elle non ?... » (p.29)

On suit la vie de cette jeune femme qui, peu à peu, prend sa place dans la famille. Sa simplicité, son honnêteté, sont sa force, mais également sa faiblesse, ainsi elle se fait-elle sermonner vivement par Corbier parce que, par jeu, elle essaye de faire dire maman au petit Jojo. « Madeleine, c’est péché mortel ! ….Je vous défends cette abomination !

Trois jours durant, ils furent silencieux l’un devant l’autre. A l’heure des repas, Madeleine faisaient manger les enfants et mangeait elle-même, debout, près de la cheminée, sans une parole. Corbier parlait à son père ou à ses valets sans jamais tourner la tête vers sa servante…..» ( p.50)

Après avoir envisagé de quitter son poste et  grâce aux efforts du vieux Corbier qui vante à son fils les mérites de la jeune femme si travailleuse, Madeleine reste au service de la maison, au service des enfants qu’elle aime tant. Mais à présent elle est très vigilante : « ….A Chantepie, comme à Saint-Ambroise, on disait Nêne pour marraine ; c’était un mot très courant employé par les grandes personnes comme par les enfants….. Hors la Nêne du petit Jojo c’était Georgette la belle-sœur de Michel Corbier….. Ce nom remuait Madeleine comme l’autre qui était trop beau et défendu…. Le soir même, elle en parla au vieux Corbier, n’osant s’adresser à Michel.

--  J’ai une chose sur le cœur… c’est à cause du petit. Il m’appelle Nêne, ce mignon. Je ne sais pas si cela vous conviendra, ni si cela conviendra à son père… Si ce n’était pas à votre gré, je pourrais peut-être bien lui faire dire mon nom d’une autre manière.

Dans l’ombre où elle parlait, le vieux ne voyait pas son visage anxieux et ses yeux plein de larmes ; mais il sentait le tremblement de sa voix et il répondit charitablement.

. —Tu t’émeus pour peu de chose, ma pauvre fille. Qu’importe que tu sois Nêne ou Madeleine ? Si tu es bonne pour lui, c’est l’essentiel, et il te reconnaîtra plus tard comme ayant tenu une place de celles qui manquent.

--  Cela, c’est mon grand désir…et je ne me demande pas autre chose ! dit-elle en se sauvant.

A partir de ce moment, elle fut Nêne pour Jo et aussi pour Lalie…. » ( p.70)

Mais quelques semaines plus tard un peu avant Pâques le père Corbier mourait.

« … Madeleine mena les enfants chez les voisins et Gédéon s’en alla prévenir les parents, les amis, les voisins, tous les dissidents. Les pleureuses arrivèrent dès huit heures. Les premières vinrent des villages proches …. Dans la soirée ce furent celles de Grand-Combe et de Foye, puis celle de Coudray qui passèrent la soirée. Le lendemain on vit entrer celles de tous les villages où il y avait une famille dissidente. Arrivées à la maison elles se jetaient à genoux, sans parole autour de celle qui dirigeait la prière. Quand une se relevait, une autre, tout de suite, prenait sa place.

Le troisième jour, ce fut l’enterrement, à Saint Ambroise, dans le cimetière des dissidents. Prières, prières. Prières en chemin entre les haies fleuries ; prières dans la chapelle sombre; prières très longues au cimetière….Il n’y avait là ni catholiques, ni protestants mais toutes les maisons dissidentes connues dans la région avaient envoyé du monde. Cette âme qui s’en allait seule, sans viatique, il fallait au moins que la prière des proches lui fit un long cortège……» (p.92)

Après l’enterrement Madeleine passa chez les voisins chercher les enfants avant de revenir aux Moulinettes où elle trouva toute la parenté réunie. Bien que dissidente elle aussi, elle n’était pas de la famille et fut accueille par un lourd silence et quelques regards hostiles. «  ….alors elle laissa sa cape de deuil et s’en alla dans le jardin, le cœur un peu serré parce que, soudain elle s’était sentie étrangère. Elle gagna la grange puis passa dans le quéreux aux valets….. Quand elle en sortit elle vit que Georgette était sur un banc, devant la porte avec Jo sur ses genoux : elle jouait avec l’enfant lui faisait des agaceries, le faisait sauter, le berçait.

Madeleine s’approcha mordue de jalousie. Le petit tendit les bras vers elle en criant : Nêne ! Nêne ! 

Mais Georgette méchamment :  C’est moi, ta Nêne mon petit…Embrasse-la, ta Nêne… Il ne faut pas appeler celle-ci Nêne, voyons !

En une seconde, Madeleine fut sur elle, hérissée de colère; sans rien dire, d’une pression de sa main forte, elle dénoua les mains de l’autre, et l’enfant suspendu à son cou, entra dans la maison….  » (p.93)

La situation se dégrade car Corbier va s'amouracher de Violette, une jolie couturière rouée et surtout intéressée, qui cherche un bon parti… et Michel Corbier est un excellent parti.

Madeleine connait bien Violette qui a exploité la faiblesse de son frère Jean. Fou d’amour pour l'aguicheuse couturière il a dépensé beaucoup d’argent en cadeaux. Malheureusement c'est maintenant sur Corbier qu'elle a jeté son dévolu et lui est tombé sous le charme de Violette malgré le fait qu’elle soit d’une famille catholique et, qui plus est, la filleule  de Boiseriot, un valet malhonnête qu’il a récemment licencié.

Justement Violette vient à passer et croise Madeleine. Celle-ci l’agresse en lui reprochant d’avoir accepté d’innombrables cadeaux de son frère Jean  en le  laissant espérer… son frère qui avait perdu un bras en début d’été sur une moissonneuse batteuse et qui depuis multipliait encore plus les cadeaux et des demandes d’argent à sa soeur..... Mais l’altercation ne tourna pas à l’avantage de Madeleine :

« ..... Violette s’était avancée la figure si méchante qu’elle en était laide.

-- D’autres ont été jalouses de moi, dit-elle, mais pas encore des guenuches comme vous !

Madeleine la laissait aller, sans grand dépit. Alors elle s’avança encore, et avec son mauvais rire :

-- Écoutez-moi ! A ce petit jeu vous n’êtes pas de force… Puisqu’il n’y a rien pour vous retenir, ni la honte, ni la religion, ni la crainte de votre mère, eh bien c’est moi qui vous baillerais la pénitence ! Dès maintenant je vous engage à vous déshabituer des Moulinettes.

Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa gorge.

-- Qu’est-ce que vous dites ? Qu’est ce que vous osez dire ?

-- Ne vous frappez pas ! Ne criez pas comme ça voyons !...Je suis bonne fille ; je vous préviens un mois avant la Toussaint … Vous aurez le temps de chercher une autre condition.

-- Mais vous ne savez pas…. Vous ne pouvez pas imaginer…

-- Mais si ! parfaitement …. Je sais, j’imagine ; et c’est à cause de cela que je vous ferai partir. Cela vous apprendra d’ailleurs à vous mêler de vos affaires.

Madeleine balbutia, étranglée.

-- Non, ce n’est pas ce que vous croyez…. Je ne suis pas jalouse, allez ! C’est à cause des enfants … Oh ! vous ne seriez pas assez méchante !

-- Les enfants ? Allons donc ! Que me racontez-vous là !... Vous n’êtes pas leur mère ; vous n’êtes rien pour eux … Qu’est-ce qui vous prend ? Vous voulez me battre ?

-- Taisez-vous ! … Mademoiselle Violette, taisez-vous ! 

-- Mademoiselle Violette, maintenant …. Mais rien n’y fera. Vous partirez, ma belle ; et quand vous serez partie, vous ne reverrez ni le père ni les enfants ….je vous ferai défendre l’entrée de la maison.

-- Ah ! je t‘étranglerai mauvaise !

Madeleine avait jeté ses mains en avant…. Mais l’autre s’en allait, sa petite tête dressée et brillante comme une tête de vipère.

-- Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez commencé ; vous avez eu tort et j’entends que vous me portiez en votre souvenir » ( p 137/138)

 

Il reste encore une soixantaine de pages à découvrir, avec quelques rebondissements, pour atteindre la fin de l’histoire qui, on s'en doute déjà un peu, ne peut-être que dramatique.

 

( A suivre) 

 

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