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Presse aidant .... American Psycho ou le saut dans l'inconnu

11 Novembre 2016 , Rédigé par niduab Publié dans #Presse aidant

Mercredi, dès 5 h, j’étais branché sur France Info : il n’y avait plus guère de suspense, le grotesque, le vulgaire, allait présider les Etats-Unis et cela aurait des conséquences sur le monde entier. Quelques minutes plus tard un journaliste mentionnait un tweet de Gérard Araud, l’ambassadeur de France à Washington, témoignant de son désarroi : « C'est la fin d'une époque, celle du néolibéralisme. Reste à savoir ce qui lui succédera. Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s'effondre devant nos yeux. Un vertige. » Gérard Araud a certes supprimé son message quelques dizaines de minutes plus tard, il n’en demeure pas moins que ces quelques lignes traduisent bien l’inquiétude généralisée de ces premières heures. Depuis Donald Trump essaye de s’acheter une conduite, allant jusqu’à trouver Obama sympa, Hillary Clinton adorable et d’effacer sur son site certaines de ses propositions parmi les plus controversées. Que penser de ce guignol de campagne ? Au soir d' aujourd’hui, je privilégie le risque du pire, qu’atteste d’ailleurs la revue de presse suivante, les éditoriaux des journaux des deux premiers jours d’après……

Editorial du Monde du 9 novembre : La colère a gagné par Jérôme Fénoglio.

« La colère a gagné, la rage protestataire l'a emporté. Un milliardaire douteux, qui ne paye pas d'impôts depuis vingt ans, ment comme un arracheur de dents, flirte ouvertement avec le racisme, la xénophobie et le sexisme, et qui n'a jamais exercé le moindre mandat électif ou public, a su la capter. Magistralement. Le républicain Donald Trump deviendra le 45e  président des Etats-Unis, et prendra possession de la Maison Blanche en janvier. Le pays qui a élu Barack Obama en  2008 et en 2012, premier Afro-Américain à la Maison Blanche, diplômé d'Harvard, vient d'adouber un promoteur immobilier aux multiples faillites et qui se félicite de ses " bons " gènes européens. Telle est l'humeur de l'Amérique, tel est le fond de l'air dans l'ensemble de nos pays occidentaux. La démocrate Hillary Clinton n'est pas la seule vaincue de ce scrutin. Une déferlante protestataire bouscule les élites traditionnelles de part et d'autre de l'Atlantique.

L'élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du mur de Berlin, comme le 11 septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde, dont on peine encore à distinguer les contours mais dont une caractéristique est d'ores et déjà avérée : dans ce monde-là, tout ce qui était réputé impossible, ou irréaliste, devient désormais envisageable. Quelles que soient les singularités d'un pays à l'autre, le mouvement de colère est ancré dans une critique diffuse de la mondialisation qui porte sur deux thèmes : le contrôle des flux migratoires et les inégalités de revenus. Les Britanniques ont voté pour le Brexit sur ces deux sujets. Trump avait prédit que son élection serait un " Brexit à la puissance trois ". Il avait raison. C'est aussi une façon de dire que l'Europe n'est en rien protégée du séisme qui vient de secouer Washington. Certes, le résultat du scrutin du 8  novembre – les républicains conservent le contrôle du Congrès – est d'abord une affaire américaine. Le démocrate Obama achève ses deux mandats sur un bilan intérieur honnête. Héritier d'un désastre économique laissé par son prédécesseur républicain, George W. Bush, il a redressé la barre : chômage à moins de 5%, croissance supérieure à la moyenne européenne, finances publiques en voie d'assainissement, assurance-santé considérablement étendue, industrie automobile rescapée et haute technologie plus conquérante que jamais. Aussi étrange que cela paraisse en ce jour de triomphe pour les républicains, Barack Obama est crédité d'un fort taux d'approbation dans l'opinion américaine. Mais tout s'est passé comme si ces résultats et ces bons sondages ne lui avaient donné aucune prise sur ce qui se passe dans son pays. Il a échoué très exactement là où il était le plus attendu : rassembler un pays divisé. Il n'a pas su ou pas pu combler les lignes de fracture, ni les vieilles – celle de la race, les Noirs ne se sont pas mobilisés pour Mme Clinton – ni les nouvelles, celles nées de ces inégalités croissantes liées à une mondialisation des échanges portée par la révolution technologique. Lucide, il avait lui-même laissé entendre que ce dernier défi était l'affaire d'une génération, pas de deux mandats présidentiels.

Dans ce contexte, M.Trump a fait preuve d'une intelligence politique diabolique. D'abord contre son parti, puis contre son adversaire démocrate, il a su incarner à merveille l'homme nouveau, celui qui n'appartient pas à un sérail politique discrédité par deux des catastrophes qui ont profondément marqué les Américains : la débâcle irakienne et la crise économique et financière de 2008. Peu importe que l'une et l'autre soient largement le produit de la politique menée par des républicains. Avant Trump et Bernie Sanders, le concurrent malheureux d'Hillary Clinton, personne ne s'était fait le porte-voix des marginalisés de la mondialisation. Personne n'a été condamné pour la dévastation venue de Wall Street. Personne n'a anticipé les conséquences politiques d'un type de croissance qui met à mal la classe moyenne au sens large. Donald Trump, lui, l'a fait en choisissant trois boucs émissaires : les immigrés, le libre-échange et les élites. Il a aussi su exploiter le malaise d'une population américaine blanche qui pourrait vite perdre la majorité face à l'agrégat des minorités ethniques. Pour son malheur, Mme Clinton incarnait à la perfection la quintessence de l'élite politique américaine traditionnelle. A tort ou à raison, elle portait l'image du statu quo – même si elle avait le seul programme réalisable et solide.

Les leçons de ce scrutin sont multiples. Elles s'adressent aux partis de gouvernement traditionnels. Elles concernent une presse et des sondeurs qui, dans leur immense majorité, n'ont pas vu venir la vague, et ne savent plus prendre le pouls de l'opinion. Ces leçons sont d'autant plus impérieuses que les représentants de la colère protestataire, qu'il s'agisse de Trump ou de ses clones européens, n'ont pas la moindre idée de la complexité des problèmes à résoudre. Ils vendent des illusions, l'Américain le premier. Ils cultivent un simplisme réducteur qui peut devenir une menace pour nos démocraties. Vue de Paris, la victoire de Trump, venant après le Brexit, est un avertissement de plus. Dans le monde qui s'ouvre avec cette élection, tout est possible, même ce que l'on a encore du mal à regarder en face : la prise du pouvoir par un parti extrémiste. »

 

Libération du 10 novembre. Editorial de Laurent Joffrin : Au-delà du cauchemar. (quelques extraits seulement, mais en compensation je chois pour titre de ce billet leur ‘’Une’’ : American Psycho.

« Le cauchemar a pris corps. L’effroi ne retombe pas. Quoi ? Un candidat aussi brutal, aussi imprévisible, aussi démagogique, vient donc d’accéder au pouvoir suprême du monde ! Et il pourrait appliquer les mesures démentielles dont il a fait son emblème, comme la légalisation de la torture, l’expulsion de onze millions de personnes ou encore la fermeture de plus de mille kilomètres de frontière par un mur en béton ! Dans un pays qui a pour sentinelle symbolique la statue de la Liberté ! Est-ce certain ? est-ce probable ?  Certes la constitution américaine interdira, pour partie, l’application de ce programme et Donald Trump, une fois installée dans le Bureau ovale, se sentira peut-être contraint de respecter une partie des traditions de liberté qui fondent l’histoire américaine. Mais l’angoisse renaît aussitôt quand on se souvient qu’il aura le pouvoir de nommer les juges de son choix à la Cour suprême…(..)…                                                        ..... Le recul des progressistes devant la montée d'un nationaliste agressif se produit partout, de la Hongrie à la Grande-Bretagne en passant par l'Italie, la Pologne, la Scandinavie ...ou la France, on sent bien qu'il y a quelque chose de profond. De toute évidence le Parti Démocrate, comme la gauche dans beaucoup de pays, n'a pas su répondre à deux inquiétudes, à deux colères. La peur du déclassement et de la chute qui frappe une grande partie des classes moyennes et populaires a été totalement sous-estimée par les élites mondiales toutes occupées  à faire l'éloge d'une mondialisation libérale dont elles sont les principales bénéficiaires...(..)... Une deuxième crainte a rompu le lien traditionnel entre les classes populaires et les progressistes: la crainte identitaire. Le fer de lance du trumpiste, c'est l'Amérique blanche. Le rejet de la mondialisation se change presque partout en méfiance du grand large, en demande de fermeture, en xénophobie. La gauche n'a pas su opposer à cette révolte identitaire un projet d'avenir, des valeurs efficaces, des symboles forts. Devant le mal nationaliste, son rêve s'est étiolé. Le cauchemar n'est pas fini.»

« La fin d’une Amérique ouverte au monde.» Larges extraits d’un article ‘’ Regard sur le monde’’ de Dominique Moïsi dans «  Les Echos » du jeudi 10 novembre, journal auquel j'emprunte aussi le titre. 

« Ce n'est pas la fin du monde, mais c'est la fin d'un monde. Celui où l'Amérique pour le meilleur ou pour le pire s'intéressait aux « autres » autant qu'à elle-même. La date du tsunami politique que nous venons de vivre n'est pas neutre. Le 9 novembre 1989 le mur de Berlin s'effondrait. « Slava » Rostropovitch célébrait le triomphe de la liberté en jouant Bach devant le symbole d'une oppression défaite. Vingt-sept ans plus tard, le 9 novembre 2016, Donald Trump sort triomphalement vainqueur de l’élection présidentielle américaine. L’Amérique vient de choisir, démocratiquement d’ériger un mur de colère, de soupçon et de rejet autour d’elle-même. L’Amérique qui se ferme l’emporte sur l’Amérique ouverte….(..)… Ce qui vient de se passer est tout simplement révolutionnaire. Jamais en 240 ans d’histoire politique américaine, un homme aussi ‘’différent’’ n’accédé, sans la moindre expérience politique, à la Maison-Blanche…(..)….Assistons-nous à la fin de l’exceptionnalisme américain ? Où vient-il de prendre un détour étrange, mais somme toute logique, dans le contexte de rejets multiples qui s’expriment dans l’Amérique de 2016, Rejet de la mondialisation, des institutions, des élites, enfin des autres, de tous ceux qui sont différents, par une classe moyenne blanche, doublement obsédée par le déclin de l’Amérique dans le monde et de l’homme blanc en Amérique. Face à ce double sentiment de perte de contrôle, l’Amérique vient de réagir avec force pour les uns, avec excès pour les autres. Elle l’a fait sur un mode qui n’aurait pas du nous surprendre, si nous n’avions pas voulu jusqu’au bout fermer les yeux sur une réalité à ce point dérangeante : Nous avons refusé de le voir, mais Donald Trump fait pleinement partie du mythe américain. N’en est-il même l’expression directe ? …(..)…

En ce 9 novembre 2016, nous sommes entrés dans un nouveau monde et cette ‘’nouveauté ‘’ a été saluée comme il se doit par la bourse de Moscou qui progresse, par Marine Le Pen qui se réjouit et par le serveur du site d’immigration du Canada qui explose devant l’afflux de demandes de renseignements. Mais au-delà de …(..)… ces dernières réactions à l’impensable devenu réalité, quelles sont les conséquences possibles pour l’équilibre du monde et pour l’avenir de la démocratie, des résultats de l’élection présidentielle américaine ? Beaucoup de commentateurs veulent nous rassurer. «  Ce n’est pas grave,  vous verrez » disent-ils. Le président des Etats-Unis beaucoup moins de pouvoir que son homologue français. Les républicains ‘’raisonnables’’ s’opposeront aux risques de dérive du nouveau président. Et ce dernier est beaucoup plus sage qu’il n’y parait. N’a-t-il pas fait preuve de modération et d’un véritable esprit de conciliation dans son premier discours de futur président des Etats-Unis. Tous ces jugements ne me paraissent pas correspondre au caractère proprement révolutionnaire de ce qui vient de se produire sous nos yeux ébahis et incrédules. Contrairement au slogan de campagne de Donald Trump « Rendre l’Amérique plus grande à nouveau », on peut penser que sa victoire va approfondir et accélérer le déclin des Etats-Unis dans le monde. De Pékin à Moscou, sans oublier Ankara, on se réjouit de l’humiliation infligée par des électeurs à l’orgueilleuse mais dysfonctionnelle démocratie américain...(..)… Si depuis mardi il y a de facto moins d’Amérique dans le monde, n’y a-t-il également plus de risques populistes. Jamais deux sans trois, dit-on.  Après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, puis celle de Donald Trump au Etat-Unis, comment ne pas penser que Marine Le Pen a des chances réelles d’arriver au pouvoir en France ? Les américains en faisant le choix de Donald Trump n’ont-ils ouvert la voix aux Français ? Il nous appartient de démontrer que nous sommes plus raisonnables. La victoire de Trump est pour nous un avertissement. » Dominique Moïsi, professeur au king’s College de Londres est conseiller à l’Institut Montaigne.

Hubert Védrine dans le Monde du : " L'ère des insurrections électorales " L’ancien ministre des affaires étrangères (1997 à 2002) revient sur les conséquences géopolitiques de l'élection de Donald Trump. ( Propos recueillis par Nicolas Truong)

En quel sens l'élection de Trump signe-t-elle l'avènement de ce que vous appelez des " insurrections électorales " ?  Dans toutes les démocraties installées, nous assistons à une crise de la représentativité. Les citoyens ne font plus confiance aux responsables qu'ils ont eux-mêmes élus. Désormais très informées sur un tas de sujets (écologie, santé, etc.), les populations sont en demande de démocratie directe permanente. D'autre part, les classes moyennes décrochent parce qu'elles n'ont plus l'impression de vivre mieux que celles qui les ont précédées. C'est ce qui plombe les démocrates aux Etats-Unis et la social-démocratie en Europe. Les excès obscènes de l'enrichissement par la mondialisation étaient tolérés tant que le sort des classes moyennes s'améliorait. Mais, depuis la crise de 2007-2008, ce n'est plus le cas. Et puis il y a ces catégories populaires qui sont attachées à une certaine identité, une forme de souveraineté, et qui sont aussi en demande de sécurité. Ces phénomènes conduisent à de régulières insurrections électorales. L'enthousiasme des partisans de Bernie Sanders et de -Donald Trump était frappant, alors que le choix d'Hillary Clinton était, pour beaucoup, un vote de raison. Ce serait donc une erreur de considérer cette élection comme une aberration folklorique américaine.

Trump est-il une menace pour l'équilibre géopolitique mondial ? Le monde est dans un équilibre instable, semi-chaotique, où les Etats-Unis occupent une place importante, sans être une hyperpuissance comme au cours des années 1990. Nous ne sommes pas dans la situation stable où Trump arriverait comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Trump sera bien obligé de s'insérer dans le jeu des relations internationales. Peut-être changera-t-il d'alliance. Mais, sans toutefois se normaliser, il va devoir entrer dans la mécanique. Son premier problème d'ailleurs consistera à se réconcilier avec son propre parti, contre lequel il s'est battu. Ensuite, il y aura près de 1 500 postes à pourvoir dans son administration, à partir de janvier. Or, son entourage, c'est dix personnes. Il le fera certes de manière ébouriffante, mais il devra entrer dans le jeu.

Quelle diplomatie peut-il pratiquer ? Les seuls points de repère que nous avons, ce sont les propos qu'il a tenus lors de la campagne. Or, sur quoi a-t-il insisté ? Sur le fait qu'il était un homme qui fait des deals. Donc c'est une personnalité qui n'est pas uniquement dans le rapport de force. Car, dans les affaires, les deals, c'est du donnant-donnant. Autrement dit, Trump, ce n'est pas Bush. Il n'a pas non plus développé l'idée que la mission des Etats-Unis devait être civilisatrice, idéologie prédominante depuis le président Wilson, à l'exception de quelques réalistes, tel Henry Kissinger.Car n'oublions pas que les néoconservateurs sont encore un courant de pensée très important, notamment composé d'anciens gauchistes comme Robert Kagan chez les républicains, mais aussi de " faucons libéraux " dans le camp démocrate dont fait partie Hillary Clinton. Or, tout ce qu'a dit Trump est en rupture avec l'idée d'une nation missionnaire prosélyte. En un mot, Trump n'est pas sur la ligne d'une guerre aux dictateurs pour imposer les droits de l'homme. S'il fait ce qu'il dit, ce sera un vrai changement, notamment marqué par le fait que les " néocons " ont voté pour Clinton et non pour lui.

Mais est-ce finalement en la matière une véritable rupture avec Obama ? On ne l'a pas perçu, en raison de sa vulgarité et de sa brutalité, mais dans la volonté affichée de retenue de la puissance américaine, il y a un lien indéniable entre Trump et Obama.

Trump dit vouloir annuler l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien et l'accord de Paris sur le climat. Si Trump décide de ne pas appliquer l'accord iranien, il peut y avoir un bras de fer avec les Européens notamment, à moins que ceux-ci ne se couchent devant lui. L'accord climat, lui, est entré en fonction et il appartiendra aux autres signataires de prendre éventuellement la lourde responsabilité de l'appliquer sans les Etats-Unis si toutefois Trump peut encore l'annuler. Et puis, même si le président des Etats-Unis est hostile à l'accord, des grandes villes ou bien des entreprises américaines pourraient lui résister et l'appliquer en quelque sorte de leur côté.

Du Brexit à l'élection de Trump, n'assiste-t-on pas à un mouvement idéologique de fond qui pourrait porter Marine Le Pen au pouvoir ? Il n'y a pas de transposition mécanique à faire. Je note que, depuis des années, et malgré ses scores importants, Marine Le Pen n'augmente pas en nombre de voix. Mais les mêmes causes peuvent, bien sûr, produire les mêmes effets. Et si les élites françaises continuent à ne pas entendre la détresse sociale, mais aussi ne parviennent pas à comprendre que les peuples sont attachés à la sécurité, à l'identité et à la souveraineté, et qu'il ne s'agit pas de demandes immondes si on y apporte des réponses raisonnables, ils pourront voter n'importe quoi.

(A suivre) 

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