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No pasaran…. Conversacion con Rafael.

25 Janvier 2017 , Rédigé par niduab Publié dans #no pasaran

Ce billet prolonge, pour l’essentiel, un précédent de 2008 intitulé ‘’Les compagnies de travailleurs étrangers’’. La particularité de ce billet est que j’ai repris les propos de Rafael lorsqu’il raconta ses souvenirs à sa petite-nièce qui était venue le voir à Toulouse pour préparer son mémoire pour la maitrise d’espagnol. Cet entretien date de 1993, Rafael avait alors 82 ans et je sais qu’il fut particulièrement heureux de répondre à Cécile, la petite fille de son frère Luis qui était décédé en novembre 1981. Il parlait un peu pour son cher frère.

 

Coiffeur dans son village natal de Fuente Vaqueros, également village natal d’un grand nom de la littérature et triste victime de la guerre, Fédérico Garcia Lorca, Rafael Rozon a 25 ans lorsqu’il dut s’enfuir après le coup d’état franquiste qui fut lancé à Grenade en juillet 1936. Accompagné de son frère, Luis qui était âgé de 22 ans, il rejoignit l’armée républicaine. Les deux frères ne se quittèrent jamais, ni en Espagne pendant la guerre, ni en France après la retirada, et ce jusqu’à la libération. Les deux frères avaient pour devise : « Il ne faut pas se séparer ».

 

Cécile : Quand êtes-vous arrivés en France ?

Rafael : Comme la majeure partie des soldats valides nous sommes entrés en France entre le 5 et le 10 février 1939. Nous avons passé notre première nuit de ‘’réfugiés’’ dans un champ, puis Luis et moi, nous avons été emmenés à … Prats-de-Mollo, à Amélie-les-Bains et…à Céret. (Rafael a une carte de France sous les yeux). On dormait dans des champs, on creusait un trou dans la terre, on y mettait de la paille qu’on avait trouvée et on se couvrait avec la couverture de Luis. Là, on mangeait un peu !

Après, on a été conduit à Agde : là on était entouré de barbelés. On nous a ensuite emmenés à Argelès et à Barcarès ; on avait même plus de paille pour se chauffer, on dormait dans le sable. Luis avait fait un trou, on se couchait dedans et on mettait la couverture sur nous pour nous protéger du sable, du vent et du froid.

A Argelès on pouvait suivre des cours de français, mais on ne pensait pas rester en France, alors…. Maintenant je le regrette.

 

Cécile : A la question sur la dénomination d’ ’’anthropophages‘’ utilisée à l’époque par certains français pour désigner les espagnols,

Rafael : « Des anthropophages …. qui ne mangeait rien ! »

On est resté longtemps dans les camps et on a compris que pour s’en sortir, il fallait d’abord partir du camp. Luis et moi, on est allé après faire les vendanges près d’Agde, mais ça n’a pas duré longtemps ; alors après, de nouveau au camp, on a entendu parler des ‘’Compagnies de Travailleurs’’ et pour ne pas être séparés, on est allé tous les deux s’inscrire dans la même compagnie. On a été envoyé vers le Poitou-Charentes, dans la 132e compagnie : on est parti vers Noël 1939, d’ailleurs on a passé la nuit de Noël à Bordeaux, avec pour tout repas du café qui avait déjà servi plusieurs fois et un bout de pain. On est arrivé à Saint-Jouin de Marnes : on dormait dans des wagons, en plein hiver. Il faisait très froid, il y avait même de la glace à l’intérieur des wagons.

 

Cécile : Quel travail y faisiez-vous ?

Rafael : Il y avait deux sortes d’activités dans cette compagnie : certains allaient travailler au dépôt de munitions situés entre Saint-Jouin de Marnes et Borcq-sur-Airvault, d’autres continuaient la mise en place de la voie ferrée avec des cheminots français. Nous étions affectés à cette activité, mais comme nous étions coiffeurs de métier, nous sommes devenus rapidement les coiffeurs et barbiers de la compagnie.

Avec la guerre contre les allemands, il n’y avait plus de coiffeur à Saint-Jouin de Marnes, alors le dimanche, on allait couper les cheveux aux gens du village, dans un petit café. Les militaires qui nous gardaient nous donnaient de l’argent pour qu’on leur coupe les cheveux. Avec cet argent et celui des habitants du village, un jour on a demandé une permission, on est allé à Thouars et on s’est acheté un costume. Quand on est rentré, le Capitaine nous a appelé et nous a demandé des explications. En tout cas, nous, on était bien habillé après !

 

Cécile : Quels étaient vos rapports avec les Français ?

Rafael : Un jour, une jeune fille est passée en bicyclette à côté de nous et l’un des espagnols a dit quelque chose, pour plaisanter. Elle a eu peur et est partie comme une folle sur son vélo. Elle a du croire qu’on voulait la violer !!!.

On ne voyait pas beaucoup les français, sauf les patrons de l’épicerie et du café ; la femme du café était FOR-MI-DA-BLE. Les cheminots étaient biens, les soldats qui nous gardaient aussi. Il y avait un capitaine français, il allait au bistrot avec nous. Certains espagnols ont connu des filles là-bas, alors ils ont eu plus de rapport avec les français, mais pas nous, on voyait seulement ceux qui venaient se faire coiffer.

On est resté à peu près six mois à Saint-Jouin de Marnes, on vivait assez bien en tant que coiffeurs. Mieux que les autres de la compagnie. En juin 1940 le capitaine nous a dit que les allemands allaient arriver et qu’on devrait partir. On s’est retrouvé sur la route, et on est passé par Carcassonne, pour voir mon ami Valérian, qui était là-bas avec sa femme et ses enfants. Il était chauffeur. On a rencontré deux militaires français sur la route et ils nous ont donné deux bicyclettes. La nuit, on dormait dans les fossés à côté de la route, et le jour on pédalait de toutes nos forces, avec le ventre vide.

Rafael tend une photo et explique qui sont les personnages : debouts les patrons du café. Assis de gauche à droite le capitaine français, un espagnol de la compagnie, Luis, un autre espagnol de la compagnie et Rafael

Rafael tend une photo et explique qui sont les personnages : debouts les patrons du café. Assis de gauche à droite le capitaine français, un espagnol de la compagnie, Luis, un autre espagnol de la compagnie et Rafael

Cécile : Qu’avez-vous fait en arrivant ?

Rafael : Quand on est arrivé à Carcassonne, Luis a sorti son porte-monnaie et comme il ne restait pas grand-chose, cinq ou six centimes, il les a jetés en disant : ‘’comme ça on n’a vraiment plus rien ! ’’. Après Luis a vendu sa montre et a donné l’argent à la femme de Valérian, pour qu’elle achète à manger. On n’est pas resté très longtemps là-bas, parce qu’on s’est fait arrêter pour un contrôle d’identité et on nous a envoyé au camp de Bram. On ne voulait pas rester dans ce camp, alors on s’est inscrit pour travailler à Castres, Luis était coiffeur et moi chauffeur, alors je ne savais même pas conduire !. Mais c’est la seule place que j’ai trouvée pour rester avec mon frère. On nous a donné des cartes de Travailleurs qu’il fallait toujours garder avec nous.

Luis, lui, a été coiffeur de juillet à octobre, ensuite il a travaillé comme menuisier. Au printemps 1941, on a été ouvrier agricole à Vias, dans l’Hérault. Ensuite, à partir de novembre 1941, on est allé travailler dans les mines de La Caunette, là on gagnait de l’argent et on mangeait. On partait de la mine en bicyclette jusqu’à la montagne pour chercher à manger. Là on a commencé à vivre ! Un jour, il y eut un effondrement dans la mine, Luis était chef de chantier et il a été blessé ; moi, après je ne voulais plus entrer dans la mine, alors j’ai travaillé dehors, j’accrochais les wagons. Luis voulait que j’aille travailler avec lui, il m’a dit : ‘’ Mais tu ne gagnes pas assez d’argent, viens avec moi à l’intérieur !’’. Mais je n’ai pas voulu.

Luis était débrouillard, à la Caunette on était logé dans un château, on avait acheté une cuisinière : on mangeait du mouton, de la morue, là on mangeait bien !

Mais Luis en a eu assez de la mine et en novembre 1943 il est parti à Toulouse, travailler au camp d’aviation. Je l’ai rejoint et j’ai dormi à St Cyprien dans un hôtel, j’avais de l’argent pour une fois. Mais la police est venue nous trouver pour qu’on retourne à la mine : si on n’y allait pas, on nous mettrait en prison. La police nous a même accompagné jusqu’à la Caunette. Le Directeur nous a dit : ‘’ vous êtes bien ici, il ne faut pas partir !’’. On a répondu qu’on ne partirait pas, et la nuit venue, on est parti vers Carcassonne, puis vers Toulouse.

A Toulouse, on a travaillé tous les deux au camp d’aviation, on coupait l’herbe sur les terrains d’atterrissage. On ne pouvait presque rien acheter, seulement des œufs, dans une ferme. Une fois on a acheté un jambon, mais on n’a jamais pu le manger…. Il devait avoir au moins cinquante ans.

En juin 1944 Luis a trouvé un travail de coiffeur tandis que moi je rejoignais les FFI. On s’est retrouvé à Toulouse à la libération de la ville et nous étions tous les deux coiffeurs. Puis j’ai rencontré Margueritte et nous sommes restés à Toulouse où j’ai travaillé comme coiffeur jusqu’en août 1976.

Luis a continué comme coiffeur à Toulouse jusqu’à fin 1946, puis il épousa Encarnation avant d’aller vivre en région parisienne où il devint cordonnier auprès de son beau-père.

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