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Philo bath ….. Les coquins et les cyniques.

21 Janvier 2017 , Rédigé par niduab Publié dans #Philo bath

Quand j’ai appris que Vincent Peillon serait candidat à la primaire de la gauche, le moment de surprise passé, je ne savais pas trop si, connaissant l’homme et le brillant intellectuel, je devais m’en réjouir par fidélité amicale ou si j’allais le regretter compte tenu du contexte de désamour de l’opinion publique pour la gauche gouvernementale. Dans l’attente de ses premières participations à des émissions de télévision puis aux débats, j’ai choisi de revisiter quelques livres parmi les plus récents, hormis « Refondons l’école » que j’ai déjà présenté. Je me souvenais avoir beaucoup aimé « Conversations républicaines » un livre d’entretien avec François Bazin, éditorialiste de l'Obs,  sorti fin 2011. Un livre superbe, bien construit, instructif, et agréable à lire. Un livre à mettre entre toutes les mains de ceux qui, non militants, veulent comprendre la politique. Un livre que ne devrait pas, non plus, ignorer les avertis tant il sonne juste. Pour moi c’était une relecture et je fus encore étonné, éblouis de voir qu’il était encore d’actualité ; ce qui signifie aussi que tout n’avait pas été fait pendant le quinquennat Hollande ? 200 pages magnifiques que j’ai relues d’une traite en quelques heures.

J’ai relu aussi « Éloge du politique, une introduction au XXIe siècle ». Là ce fut une autre paire de manches. J’avais d’ailleurs beaucoup ramé début 2011 pour l’aborder et surtout pour le finir ; je crois bien qu’à l’époque j’avais zappé certains paragraphes. Je l’avais trouvé très hermétique. Ai-je fait quelques progrès en vieillissant ? Toujours est-il  qu’en lisant ces deux livres l’un après l’autre et qui plus est en commençant, cette fois par le plus facile, le livre d’entretiens, le livre politique, j’ai eu plus de facilité avec le second, le traité philosophique et surtout j’ai trouvé des concordances entre les deux livres et c’est ce que je voudrais montrer dans ce billet.

 

Des conversations républicaines je propose ci-après quelques paragraphes du chapitre « Du droit d’inventaire » (extraits pages 51 à 54).

F.B. Vous parlez d’une bataille de vérité et de cohérence. Comment ne pas souscrire à cette ambition ? On vous imagine mal en train d’annoncer que votre campagne sera de mensonges et de contradictions. Mais au nom de cette noble ambition, certains qui voulaient garder les mains propres n’ont-ils pas, consciemment ou non, fui les responsabilités du pouvoir ? Je pense notamment à Pierre Mendès France et Jacques Delors.

V.P. Tenir compte du réel ce n’est pas se plier à ses lois pour l’éternité, c’est au contraire le seul moyen de pouvoir les modifier. Il y a des risques, dont celui d’échouer, il y a des contradictions aussi et certaines sont même indépassables. Mais la politique ce n’est pas la morale : il ne suffit pas d’avoir sa conscience pour soi, des intentions pures, une bonne volonté. Dans l’indifférence à l’action, dans, dans le narcissisme moral, il y a une forme de cynisme. Mais il y a une morale propre à l’action politique qui réside dans le courage d’affronter ces risques et ces contradictions. Mon maître Maurice Merleau-Ponty disait que la politique c’est le « labyrinthe de l’action efficace », ce moment où l’on doit se confronter à l’adversité du monde, passer des intentions aux actes, accepter d’être jugé non sur ce qu’on a voulu mais sur ce qu’on a fait, dans un contexte dont nous n’avons pas la maîtrise entière et dans un monde à plusieurs entrées où les perspectives des consciences ne se recoupent jamais parfaitement. Mais si c’est être cynique que de ne pas agir pour préserver le confort douillet de sa moralité, sa belle âme, il considérait à l’inverse que c’est être un coquin que de se satisfaire du pouvoir pour lui-même. C’est peut-être aussi l’honneur de Mendès et de Delors d’avoir refusé d’être des coquins, si les conditions politiques de l’action rendaient, à leurs yeux, celle-ci impossible.

F.B. Est-ce aujourd’hui être un coquin, comme vous dites, que d’annoncer le changement en 2012, alors que les marges économiques et budgétaires sont, à ce point, faibles que la préservation des acquis serait une manière d’exploit ?

V.P. La République, c’est un esprit ; pas une politique. Et en tout cas, pas une seule politique possible. Je ne crois pas au cercle de la raison imaginé par certains pour ruiner toute alternative et de choix. Je crois au contraire que l’exercice suppose qu’on sache exposer, dans l’espace public qui est celui de la démocratie, des politiques réalistes qui ne soient pas toute les mêmes. Alors bien-sûr, je sais qu’en fonction des périodes de notre histoire, les marges ne sont pas toutes de même ampleur, et les nôtres, sont faibles. Comme Merleau-Ponty, je crois que la noblesse de la politique est celle de l’ « action efficace ». C’est ce qui me pousse à refuser le discours des marchands d’illusions qui font croire qu’on peut régler les questions de sécurité d’un coup de menton ou qu’on pourra réguler les mouvements migratoires en fermant nos frontières, du jour au lendemain. Je parle ici de la droite et l’extrême droite. De même, je ne veux pas que la gauche laisse croire qu’on peut remettre la mondialisation à l’endroit d’un claquement de doigts ou qu’on peut sortir du nucléaire en quelques années, simplement parce qu’on l’a décrété sur un coin de table avec nos partenaire écologiques. Tout cela est du vent et plutôt que d’immoralité, je parlerai ici d’obscénité tant ces discours prennent les citoyens pour des imbéciles.

F.B. Sauf que ce vent là est en train de se lever et qu’il gonfle la machine à promesse de la gauche !

V.P. Comme l’a dit fort justement Marcel Gauchet, dans tout démocrate, il y a un démagogue qui sommeille. Mais le démocrate, s’il se veut vraiment républicain, doit résister à cette tentation. Et plus encore quand la dépression est là et qu’elle ronge ce qui fait notre identité nationale, ces principes républicains que l’on ignore ou dont, quand on ne les ignore pas, on ne voit plus le lien à l’action. Face à une dépression, il n’y a d’ailleurs qu’un langage approprié. Ce n’est pas celui du « tout est possible ». C’est celui, plus modeste mais plus efficace, du « voila ce qui est possible ». Or il y a toujours, comme dirait Jospin, des possibles à inventer. Nous ne sommes pas pieds et poings liés. Dans notre histoire, c’est ainsi que notre pays a su relever la tête.

 

Éloge du Politique est plus un livre destiné aux intellectuels qu’aux militants. Je n’ai pas la prétention de faire parti des premiers, ma vie professionnelle en témoigne, même si à l’heure de la retraite j’essaie de corriger le tir notamment par ce modeste blog. Et comme depuis quelques années je ne suis plus fonctionnellement engagé en politique, c’est peut-être cette prise de distance qui m’a permis de mieux comprendre ce livre même si, soyons franc, j’ai encore eu un peu de mal. Il est composé de trois parties : dans la première partie « Qu’est-ce que les ténèbres ? »,(pages 13 à 42) l’auteur qui est à la fois professeur de philosophe et homme politique, s’interroge, me semble t-il sur la compatibilité des deux fonctions « La réduction de la politique à la morale, la victoire définitive du libéralisme et l’occultation de la question sociale, la mise à l’épreuve et le dépassement de la philosophie, la mort de Dieu et la mort de l’homme comme son accomplissement font système. Le geste est total. Au-delà des errances, des engagements, des contradictions des propos, cette modernité nous laisse désemparés face à l’avenir, avec pour tout horizon et tout idéal revendication de luttes partielles, la défense d’intérêts particuliers, ou bien encore le souci de soi.

Dans la seconde partie intitulée « Actualité de Merleau-Ponty » (pages 47 à 162) l’auteur semble regretter que l’on ait minimisé l’engagement de celui qu’il considère être son maître. « Que Merleau-Ponty soit l’homme de la politique c’est l’évidence. Mais c’est l’évidence contre toute évidence : contre le sens commun, mais aussi contre les philosophes et même les spécialistes de son œuvre. » (Page 50). Il rappelle l’évolution de Merleau-Ponty de l’après guerre et ses engagements « Merleau sauva la revue, ‘’Les temps modernes’’ en acceptant de s’en charger : il fut rédacteur en chef et directeur politique » (page 52)

Dans ce long chapitre Vincent Peillon revient sur l’évolution politique du philosophe qui passe progressivement d’une pensée marxiste à un anticommunisme qui entraînera sa rupture avec Sartre et son rapprochement avec Mendes France. « Politique et philosophie ont partie liée. Mais il ne peut s’agir d’une suppression de la philosophie par sa mise en œuvre et la transformation du monde, comme Marx a pu le souhaiter, ni une philosophie qui prétendrait juger les évènements les uns après les autres. Confronté à la politique réelle, le philosophe constate la difficulté d’une logique qui n’est pas la même que celle de la réflexion, d’une rationalité qui ne correspond pas aux usages habituels de la raison. Comment, face à cette difficulté, le philosophe doit-il répondre ? Les illusions de la conscience morale, aussi généreuses puissent-être prétendre être, sont en réalité incapables de nous faire comprendre le milieu de l’histoire et du politique, leur nature contingente et tragique, elles peuvent davantage nous y faire tracer un chemin. Les belles intentions, par leur idéalisme et leur impuissance, sont complices des oppressions et des apocalypses. Ce sont-elles qui sont cyniques. Inversement, le réalisme des politiciens, leurs mensonges, leurs habiletés, ne sont pas non plus satisfaisants aux yeux du philosophe parce qu’ils renoncent aux valeurs et à la vérité. Face à ce constat, Merleau-Ponty, nous l’avons vu, s’interroge : « N’avons-nous donc de choix que d’être ou des cyniques ou des coquins ?

Si le philosophe socratique pose cette question, c’est qu’il ne renonce pas à une politique qui échapperait à ces deux écueils, à une politique de vérité. Que cette politique soit celle des philosophes et non des politiques professionnels, qui le niera ? Que se passe-t-il lorsque dans la Cité, ne reste que des politiciens professionnels et que les philosophes n’ont plus le droit d’interpeller les pouvoirs ? » (Pages 115 à 116).

Dans ce livre et plus particulièrement dans le dernier chapitre « Logos et Argon » Vincent Peillon propose de renouer les liens du politique à l’action et à la vérité, de la philosophie à la cité, qui seuls pourraient permettre, en un temps où la démocratie est fragilisée, un autre avenir que les ténèbres. « Dès lors qu’il n’y a plus qu’un idéal et que celui-ci est partagé par tous, la question qui se pose n’a plus trait aux convictions mais aux moyens, et leur traduction dans les faits.

Le cynique est celui qui est convaincu de la pureté de ses intentions et qui ne peut croire que le désastre des réalités engage sa responsabilité. Il se satisfait, au milieu du malheur du monde, de la bonne volonté et de la noblesse de ses sentiments. Il peut même le faire avec modestie et humilité. S’il doit verser une larme, murmurer une indignation, faire preuve de compassion, il le fera. Il est prêt à reconnaître et à déplorer son impuissance à changer l’état des choses.

Le coquin est celui qui considère qui c’est l’habilité à mettre en œuvre les moyens, à mobiliser les énergies et discriminer les talents, les mérites et rétribution. Dès lors, il faut cesser de s’en tenir à sa bonne volonté, à ses déclarations de moralité, et à agir au mieux dans le cadre tel qu’il est, avec les réalités qui sont ce qu’elles sont et sans états d’âme inutiles, ridicules et inefficaces. La figure moderne du coquin rencontre alors celle du technocrate qui réduit la politique à un art des moyens. (.) Devant la crainte que pour idéal ramène le totalitarisme, on agit à l’intérieur d’un cadre nécessaire et indépassable. Dans ce cadre, la démocratie libérale et l’économie de marché apparaissant comme le meilleur des régimes possibles, toutes les positions sont légitimes et morales, et la concurrence même un instrument de l’ordre éthique et politique. C’est cette philosophie qui nous à conduits à voir les nouvelles « élites » opérer un pillage sans précédents des biens publics au nom d’un intérêt général habillant une voracité personnelle. Ce phénomène est un des plus nouveaux et des plus caractéristiques de notre modernité. Il est l’expression, à laquelle on n’a pas été assez attentif, de la nouvelle bureaucratie. La nomenklatura et la bureaucratie ne sont pas des réalités exotiques et anciennes réservées à un système soviétique disparu : elles sont la forme moderne du capitalisme oligarchique que nous connaissons. (.) Cette oligarchie pour payer les pots cassés de son incompétence et la démesure de ses profits privés, n’a de cesse de demander à nos concitoyens de bien vouloir se moderniser et consentir quelques efforts. Adaptés au monde moderne, ils font évidemment partie des catégories des coquins et des cyniques, deux catégories qui ne sont pas exclusives, l’une de l’autre. Ils associent pouvoir tout court, pouvoir de l’argent et pouvoir de la communication. » (Pages 199 à 200)

En fin de  billet il n‘y a pas meilleure conclusion que les dernières phrases de cet éloge du politique : « Ne laissons pas les hommes du pouvoir, de l'argent et de la flatterie juger une seconde fois Socrate. Ne les laissons pas une seconde fois le condamner à mort. » (Page 212)

Philo bath ….. Les coquins et les cyniques.

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argoul 22/01/2017 10:04

Excellent ! Un peu de raison dans un monde de démagogues...

Daniel 23/01/2017 06:57

Merci Argoul ! Je dois avouer que ce commentaire me touche beaucoup. Voilà un billet qui m'a donné beaucoup de travail mais aussi beaucoup de plaisir. Alors un commentaire de toi dont je visite le blog quasiment tous les matins, et dont je lis tous les billets philo-économico-politico-sociétaux que j'apprécie malgré des désaccords, c'est super.