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L'invité du blog .... .Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT

12 Mai 2017 , Rédigé par niduab Publié dans #L'invité

Dans une lettre publiée par le journal Le Monde, le 9 mai dernier, moins de 2 jours après la victoire d’Emmanuel Macron, le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger met en garde le nouveau président de la République ; il le conjure de partager le pouvoir et de donner de l'air à la société.

 

« Monsieur le président de la République,

 

Vous venez d’être élu par plus de vingt millions de Français qui ont choisi de vous apporter leur voix. Votre élection représente la victoire de la République sur la haine.

Fidèle à ses valeurs, la CFDT a pris toute sa part dans le combat pour faire barrage à l’extrême droite. Il y a des moments dans l’histoire qui ne supportent pas l’ambiguïté : notre appel à voter pour vous au second tour a été clair.

Les conditions particulières de votre élection vous obligent certes à tenir compte de ceux qui vous ont soutenu, mais aussi de ceux qui ont voté pour vous, non par adhésion à votre programme, mais par rejet du Front national.

Lors de cette élection, les Français ont exprimé autant de peur et de défiance que d’attentes et d’espoir, auxquels il faut répondre. Ce qui s’est exprimé, c’est aussi une aspiration à la fraternité, à la solidarité et à l’amélioration des conditions de vie et de travail face à la précarité, au chômage et à la pauvreté.

C’est d’une ambition partagée et d’un projet d’avenir dont nous avons besoin pour sortir par le haut de la dépression collective dans laquelle nous sommes englués. Il faut recréer de la cohésion, ouvrir des perspectives pour chacun et pour tous les territoires de la République, lutter contre les divisions qui nous minent et le repli sur soi.

Construire un monde de progrès et de justice sociale, où chacun peut trouver sa place et mener une vie digne, où la jeunesse retrouve confiance dans l’avenir.

C’est un projet à mener au niveau européen : si la convergence économique et fiscale que vous appelez de vos vœux est indispensable, l’Union européenne doit avant tout être plus sociale et créer de la solidarité entre Etats, mais aussi entre citoyens européens. De nombreuses initiatives pourraient le permettre, comme la garantie de salaires minimum en Europe, ou d’une assurance-chômage européenne.

Le mythe de l’homme providentiel, qui décide tout d’en haut, est un mythe dangereux pour notre démocratie

En France, l’urgence, c’est d’abord de créer des emplois de qualité car le chômage est insupportable. Pour cela, il ne suffira pas d’encourager les « success stories » et les aventures individuelles. Une nouvelle réforme du code du travail, surtout si elle est menée sans concertation, ne peut pas non plus être une recette miracle.

N’oubliez pas, Monsieur le président : il n’y a pas de réformes acceptées si elles ne sont pas justes, comprises et concertées.

Vous devez investir massivement dans les emplois de demain, dans le numérique bien sûr mais aussi dans les transitions écologique et démographique.

Pour faire face aux changements, il faudra également investir dans l’émancipation des personnes, grâce à de nouveaux droits sociaux. L’accès aux modes de garde et à l’éducation dès le plus jeune âge, la formation tout au long de la vie, la garantie du pouvoir d’achat, le droit pour tous à l’accompagnement avec le compte personnel d’activité (CPA). Voilà de quoi les travailleurs ont besoin pour être réellement libres de choisir leur vie !

Mais vous ne devrez pas oublier les plus fragiles, ceux qui doivent faire face à un « incident de parcours », ceux qui se sentent isolés dans des territoires abandonnés, ceux qui n’ont même pas le minimum pour vivre dignement. Bâtir une société inclusive pour toutes et tous en particulier les personnes vivant des situations de dépendances, de maladies, de handicaps, de solitude est un impératif moral, autant qu’une opportunité de créer des emplois locaux.

Investir dans les emplois, dans l’émancipation des personnes et protéger les plus fragiles exige une action publique présente sur tous les territoires et des fonctionnaires reconnus.

Monsieur le président, dans les cinq ans à venir, vous serez à la tête d’un pays qui devra faire face à d’immenses défis. Et, vous le savez bien, vous ne pourrez pas les affronter seul. Le mythe de l’homme providentiel, qui décide tout d’en haut, est un mythe dangereux pour notre démocratie. Les citoyens ne supportent plus d’être consultés une fois tous les cinq ans. Les travailleurs n’en peuvent plus d’être traités comme des êtres mineurs dès lors qu’ils passent le seuil de leur entreprise ou de leur administration.

Partagez le pouvoir ! Donnez de l’air à notre société ! Laissez de l’espace aux organisations dont la mission est de faire entendre la voix de ceux qui n’en ont pas. Faites confiance aux organisations qui permettent aux individus de s’organiser ensemble pour peser sur leur avenir ! Sans la démocratie sociale, la démocratie politique est impuissante.

Monsieur le président, dans le contexte qui est le nôtre, vous devez le pressentir, vous ne bénéficierez d’aucun état de grâce. A vous de savoir si vous voulez utiliser votre victoire pour mettre la société en mouvement vers un avenir commun, ou si vous préférez tenter de diriger d’en haut un pays qui aspire pourtant à un exercice du pouvoir profondément renouvelé. Un pouvoir partagé au service d’une société plus juste, plus écologique et plus solidaire. Nous attendons de vous des actes forts dans cette direction.

Quoi qu’il en soit, la CFDT, premier syndicat dans le secteur privé et largement implanté dans le secteur public, saura défendre sa vision de la société et ses propositions, participer aux discussions et aux négociations, et s’engager. Elle saura également s’opposer aux mesures qu’elle jugerait injustes.

La CFDT ne sera ni un allié docile, ni un opposant de principe, mais une organisation syndicale qui assume en toute indépendance à la fois son rôle de contre-pouvoir et de contributeur à l’intérêt général.

 

Laurent Berger (Secrétaire général de la CFDT) »

De gauche à droite: l’économiste Jean Pisani-Ferry, Emmanuel Macron, Laurent Berger et Frédéric Sève, secrétaire général du SGEN-CFDT, le 20 avril 2017

De gauche à droite: l’économiste Jean Pisani-Ferry, Emmanuel Macron, Laurent Berger et Frédéric Sève, secrétaire général du SGEN-CFDT, le 20 avril 2017

En complément à cette lettre je reporte aussi des extraits d’une interview de Laurent Berger par le journaliste Noël Noblecourt ; une interview du 31 mars 2017, trois semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle. Le leader de la CFDT portait un jugement critique sur la campagne électorale. Je ne reprends pas les 3 premières questions qui avaient trait aux mesures de représentativité des syndicats dans les entreprises (La CFDT détrônant la CGT pour la 1ère place) et au bilan du quinquennat Hollande.

 

Quel regard portez-vous sur la campagne électorale, alors que les affaires et le thème du vote utile semblent l’emporter sur tout autre débat ?

Les militants de la CFDT sont inquiets de l’état du pays et de cette incapacité à dresser un horizon qui donne du sens : comment « faire société », quelle place pour le travail, quelle cohésion sociale, quelle articulation entre performance économique et progrès social, quelle préservation pour l’environnement et quel avenir pour l’Europe ? Cela manque de souffle et de projection positive dans l’avenir. Les affaires n’arrangent rien. Certains sujets sont sur la table, mais ils ne donnent pas lieu à des débats approfondis. Il en est ainsi de la question du travail qu’on a mis en avant avec notre enquête « Parlons travail ». Ce qui m’inquiète, c’est le risque d’une abstention record. La CFDT va donc faire campagne pour inviter les salariés à voter.

Aucun candidat ne se réclame de la démocratie sociale. Emmanuel Macron conteste l’idée que les syndicats défendent l’intérêt général. Etes-vous inquiet pour l’avenir du dialogue social ?

Il y a le temps de la campagne, puis celui de l’exercice des responsabilités. Je conteste ceux qui jugent que le dialogue social ne doit s’opérer qu’au niveau national interprofessionnel, sans avoir de négociation collective forte dans l’entreprise, comme ceux qui veulent amoindrir le syndicalisme. Je conteste aussi ceux qui pensent que les syndicats ne doivent pas s’occuper de l’intérêt général. Le syndicalisme, comme la société civile, peut contribuer à l’intérêt général. Aujourd’hui, il faut mettre la société en mouvement, et donc s’appuyer sur la confrontation des intérêts et sur les acteurs sociaux pour qu’ils trouvent les compromis afin de construire un autre modèle de développement. Celui qui sera élu ne pourra pas le faire sans les organisations syndicales. Or, chez beaucoup de candidats, il y a un impensé sur le dialogue social.

Est-ce que vous ressentez, y compris dans vos rangs, cette colère qui explique le niveau élevé du Front national ?

A la CFDT, il y a des options politiques différentes qui sont légitimes mais je ne sens pas de tentation du Front national. Il y a de l’inquiétude et du désarroi qui pourraient se manifester par de l’abstention. Nous avons édité des documents pour montrer que le Front national est un parti dangereux. On assume notre responsabilité mais j’aimerais bien que les candidats et tous les syndicats prennent leur part dans la lutte contre l’extrême droite.

Si Marine Le Pen est au second tour, vous appellerez à la battre. Cela signifiera-t-il un soutien à son adversaire ?

Marine Le Pen n’est pas encore au second tour. Il faut que les électeurs votent pour un candidat qui représente les valeurs de la République, il y en a. Si elle est au second tour, ce sera plus difficile qu’en 2002. Il faudra expliquer que le FN, c’est intrinsèquement de l’autoritarisme, de la xénophobie, le repli sur soi, l’antisyndicalisme, l’anti-société civile mais aussi l’anti-Europe. C’est donc l’antithèse de ce que porte la CFDT. Il ne s’agira pas de donner un chèque en blanc à l’autre candidat. Mais il faudra montrer qu’entre tel ou tel candidat, qui ne répond pas à toutes les préoccupations de la CFDT, et le FN, il y a un gouffre dans lequel il ne faut pas tomber pour éviter à notre pays et à notre démocratie des heures très sombres.

Dans cette hypothèse, envisagez-vous un 1er-Mai unitaire avec la CGT, voire avec d’autres syndicats, comme en 2002 ?

En cas de danger pour la démocratie, il faut que les syndicats se retrouvent sur ce qui fonde le syndicalisme, c’est-à-dire la solidarité, le vivre-ensemble, le progrès social. Cela ne voudra pas dire que nous serons d’accord sur toutes les revendications. Mais face à une situation politiquement dangereuse, le monde du travail devra porter ensemble le 1er-Mai ses préoccupations. La CFDT n’a jamais été prise en défaut sur la lutte contre tous les totalitarismes, qu’ils soient communistes, fascistes ou populistes. On ne doit jamais transiger avec les valeurs fondamentales de démocratie, de respect des différences, de justice sociale, de fraternité.

La lutte contre le chômage est-elle suffisamment prise en compte par les candidats ?

On a des politiques qui ont parfois des intuitions intéressantes mais qui cherchent la martingale contre le chômage. Lutter contre le chômage c’est faire des propositions sur l’emploi et donc développer les investissements dans les filières d’avenir, comme la transition écologique et la révolution numérique. C’est aussi l’accompagnement des chômeurs. Le compte personnel d’activité est le socle d’un nouveau système de protection sociale basé sur des droits attachés à la personne et on a l’impression qu’il n’existe pas. Quel que soit le président de la République, l’Etat devra discuter sur l’emploi et la formation avec les régions, les patrons et les syndicats. Ou alors il échouera.

Le compte personnel d’activité n’a pas été très mis en avant par ses promoteurs…

Le gouvernement n’a pas su valoriser les résultats obtenus. Prenons l’exemple des emplois d’avenir pour les jeunes les plus en difficulté mis en place par le gouvernement Ayrault. Une enquête a montré que la moitié des jeunes ont eu une sortie positive en termes d’emploi ou de formation professionnelle. C’est un très bon résultat.

L’accord conclu à l’Unedic va-t-il mettre fin aux intentions de voir l’État reprendre la main ?

La CFDT a d’abord voulu assumer ses responsabilités sur l’équilibre du régime et maintenir un système plus juste qui permette d’indemniser les chômeurs avec des règles simples qui prennent en compte les droits rechargeables. En 2016, ce dispositif a évité à 640 000 personnes de se retrouver en fin de droits. Le futur président de la République ne pourra pas d’un revers de main balayer cet accord. Il montre que le paritarisme a des perspectives mais on peut avoir des responsabilités partagées avec l’État sur un certain nombre de sujets sociaux et économiques.

Dans les programmes, quelles mesures seraient pour vous des casus belli ?

La CFDT n’a pas de candidat et elle respecte le suffrage universel. Nous nous opposerons à tout ce qui donnerait à penser que les droits des salariés sont des freins pour faire tourner l’économie, et qu’il faut les remettre en cause. Nous nous opposerons également à toute attaque frontale contre les agents des fonctions publiques. Il y aura un président de la République, des élections législatives et peut-être une majorité qui se dégagera. Gouverner, ce n’est pas décider à quelques-uns, c’est mettre la société en mouvement. La CFDT ira porter ses propositions et jugera sur pièces.

Vous n’annoncez pas de troisième tour social ?

Cela ne veut rien dire. Mais il y aura de notre part de l’exigence, mais sans complaisance ni contestation stérile par réflexe.

 

 

Enfin pour terminer ce billet je reprendS une tribune de Laurent Berger parue dans le Monde du 21 avril 2016 parue sous le titre « Le syndicalisme ne doit pas faire de l’entreprise un adversaire : C’est d’abord une collectivité humaine »

 

« L’opposition réformiste/contestataire ne suffit pas pour caractériser les organisations syndicales. S’il y a bien plusieurs conceptions du syndicalisme, c’est avant tout qu’il y a différentes façons de concevoir l’entreprise. Et ces différences éclairent très bien les positions de chacun sur la « loi travail ».

Pour une partie du patronat, l’entreprise se confond avec l’employeur. Il est donc seul à pouvoir décider de ce qui est bon pour elle. Pour une partie des syndicats, l’entreprise, c’est l’adversaire. Eux aussi s’accordent à assimiler l’entreprise au patron. La CFDT considère que l’entreprise est d’abord une collectivité humaine. Avec, au centre, les salariés, qui produisent sa richesse et supportent les risques liés à son activité. Ils n’ont donc pas seulement droit à leurs « parts du gâteau » ; ils ont aussi leur mot à dire.

C’est parce que nous contestons la légitimité de l’employeur à décider seul que nous voulons donner plus de place à la négociation collective dans l’entreprise. Négocier implique de construire un rapport de force. Le rôle des syndicats est donc indispensable. Ils peuvent s’appuyer sur une expertise autonome et faire des propositions, en lien permanent avec les salariés.

L’autre condition essentielle à une négociation de qualité, c’est un cadre protecteur garanti par la loi. Le projet de loi El Khomri, entièrement réécrit, a posé les « garde-fous » nécessaires : mandatement, maintien du droit existant en l’absence d’accord, rôle régulateur des branches… Le débat parlementaire ne doit pas revenir sur ces garanties, sous peine de déséquilibrer l’ensemble du texte. Notre attachement à la négociation collective est une constante.

Au temps de la croissance fordiste, en plus d’obtenir les contreparties salariales du « grain à moudre », nous étions déjà déterminés à faire reculer la toute-puissance patronale, et à imposer des discussions sur la stratégie économique ou sur l’organisation du travail.

Aujourd’hui, dans un monde qui connaît des mutations profondes et rapides, nous pensons toujours que les équilibres se construisent par le dialogue et sur le terrain. Quand salariés et employeurs se mettent autour d’une table pour parler performance économique et sociale, certains syndicats s’inquiètent.

Pour la CFDT, c’est l’occasion de peser et de remettre le travail au cœur des orientations stratégiques de l’entreprise. C’est préparer le futur, anticiper les évolutions à venir et donc maintenir et développer l’emploi.

Par la négociation de proximité, le syndicalisme participe à la protection effective des salariés. La loi est évidemment indispensable pour garantir le respect des droits fondamentaux. Mais elle doit être complétée par des règles négociées au plus près des réalités des salariés, pour organiser leur quotidien de travail en fonction de leurs besoins et des spécificités de leur secteur. Cela ne signifie pas moins de règles ou moins de droits, mais une autre façon de les construire, en impliquant davantage les acteurs concernés et en répondant mieux à leurs aspirations.

Ce qui structure le débat aujourd’hui, c’est aussi une conception de la démocratie, de l’émancipation individuelle et collective. Nous pensons que les salariés, comme les citoyens, ont le droit de participer aux décisions qui les concernent, et nous voulons leur donner ce pouvoir.

Nous savons que l’entreprise – comme la société – est traversée par des intérêts contradictoires, mais nous considérons qu’il est possible de les confronter – y compris par du rapport de force –, de débattre et de définir des compromis. Nous croyons que c’est ainsi qu’on peut transformer l’entreprise – et la société.

 

Laurent Berger (Secrétaire général de la CFDT) »

 

 

Il est sans doute inutile que je précise que j’ai très longtemps porté les couleurs de la CFDT quand j’étais en activité, notamment comme élu au comité d’entreprise de la société dont j’étais salarié.

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