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Ciné-cure ……. Les Gardiennes

21 Décembre 2017 , Rédigé par niduab Publié dans #ciné-cure

Très récemment (jeudi dernier) je suis allé voir « Les gardiennes », un film que j’attendais car il est tiré d’un roman d’Ernest Pérochon (1885/1942), l’écrivain Deux-Sévrien qui avait obtenu le Prix Goncourt en 1920 pour son roman «  Nène » que j’ai présenté sur ce blog l’an dernier.

La salle du CGR de Niort, où le film était projeté, était bien remplie pour une séance d'après-midi en semaine ;  pleine de retraités, il faut bien le reconnaître, et qui plus est un jour pluvieux : les conditions idéales pour venir voir ce que le réalisateur avait fait d’un des plus célèbres romans de l’enfant du pays. C’était, d'ailleurs, quasiment la première fois que le cinéma s’inspirait de l’œuvre de Pérochon ; je dis quasiment car il y a bien eu en 1923 l’adaptation de « Nêne » par Jacques de Baroncelli,  forcément en version muette et en noir et blanc. J’espère que le film de Xavier Beauvois va très bien marcher pour que d’autres cinéastes suivent son exemple : une nouvelle version de « Nène » et « Les creux des maison », par exemple, pourraient faire de beaux films. (Ernest Pérochon a écrit 19 romans).

Je commence par une présentation technique classique  du film en l’accompagnant de la vidéo de la bande annonce et  revue de presse des critiques.

Ensuite j’’emprunterai au quotidien « La Nouvelle République » deux Interviews très riches : l’une parue le 8 décembre de Mme Debenest, la  petite fille d’Ernest Pérochon et l’autre du 8 décembre de Xavier Beauvois. J’ajouterai  en fin de billet quelques extraits du roman.  

 

Synopsis : En 1915, Hortense (Natalie Baye) fait tant bien que mal tourner la ferme du Paridier en l’absence de ses deux fils Georges (Cyril Descours) et Constant (Nicolas Giraud) et de son gendre Clovis (Olivier Rabourdin), tous les trois partis au front. Elle est assistée en cela par sa fille Solange (Laura Smet),  l’épouse de Clovis. Cependant, le besoin d’une personne supplémentaire se fait sentir à l’approche des moissons : Hortense engage alors Francine (Iris Bry), une jeune femme de vingt ans. Cette dernière se montre d’une aide précieuse pour le Paridier. Cependant, une histoire d’amour naissant entre Francine et Georges ainsi que la venue de soldats américains viennent perturber ce petit monde tranquille. (Source wikipedia)

Je propose ci-après les critiques du film par ‘’Première’’ et ‘’ Studio Magazine’’. Des avis que j’avais lus avant de voir le film . Je dirais que durant la première heure, voire un peu plus, j’étais plus en accord avec '' Christophe Narbonne et que sur l’ensemble du film je me range, finalement, à l’avis  de Thomas Baurez.

 

Christophe Narbonne de  ‘’Première’’  «  [….]  Le naturalisme est poussé à l’extrême avec de longues séquences où les actrices fauchent, ramassent, creusent des sillons, sèment, tout en s’inscrivant dans des cadres très composés à la photographie solaire, inspirés de Millet. Chez Beauvois, le chef op. Caroline Champetier transmet par l’image la beauté monotone des gestes répétés, ce qui offre au film ses plus beaux moments impressionnistes. Le réalisateur ne parvient cependant pas tout à fait à reproduire le miracle de Des hommes et des Dieux où la métaphysique (l’invisible) infusait par le meilleur. Ici, Beauvois semble tiraillé entre son désir d’évocation et les nécessités de l’histoire, celle de Francine une orpheline courageuse placée chez une patronne inflexible. Par son ampleur esthétique et puissante des interprètes (Nathalie Baye au sommet). Les Gardiennes  se révèle toutefois un beau morceau de cinéma.

Thomas Baurez dans ‘’Studio Magazine’’  « ...[…]… Le film de Beauvois

fait d’abord craindre une succession de tableau à la Millet, au naturalisme fabriqué. Puis on se souvient  de la puissance mystique de Des hommes et des Dieux, et même si l’opus précédent La rançon et la gloire n’était pas une réussite, le cinéma de Beauvois ne pouvait en rester là. Le film transcende son propre réalisme et trouve enfin sa voie grâce à un visage inconnu (Iris Bry), dont la pureté et la grâce vont tenir à distance les  autres forces en présence. Les gardiennes devient alors le récit d’une intégration périlleuse. La jeune femme tente de trouver une place au sein d’un collectif dans un monde fracturé. C’est ce combat-là qui intéresse Beauvois, surtout par le portrait factice d’une paysannerie perdue. »

 La naissance d’une actrice que souligne aussi pour Louis Guichard de Télérama. Un article que je n’ai découvert qu’après avoir vu le film : «... […].. Xavier Beauvois et son opératrice Caroline Champetier filment magnifiquement les visages : Laura Smet (la fille aînée), Cyril Descours (le fils cadet) n’ont jamais paru aussi vulnérables et vrais. Mais la meilleure part tient à un événement dont le cinéaste a indiqué qu’il était en partie survenu durant le tournage. Dans le rôle de l’orpheline, recrutée par les fermières pour pallier l’absence des hommes, la débutante Iris Bry, mélange de modestie et d’éclat, devient, irrésistiblement, la véritable héroïne des Gardiennes. C’est une affaire d’aura, puis de présence effective à l’écran. D’où l’impression rare d’assister à la réécriture de l’histoire, à la réinvention du film en cours de route.

Outre le happening artistique (naissance d’une actrice, aussitôt l’égale des vedettes), cet événement a des résonances politiques. Dans le scénario, la petite employée de ferme, dure à la tâche, est bientôt accusée à tort de mauvais comportements, victime sacrifiée sur l’autel des convenances. Or la mise en scène contredit cet évincement. Rejetée par les personnages, la jeune fille est choisie, élue par le cinéaste. Mieux, c’est à elle que revient d’incarner, en quelques scènes lumineuses, l’émancipation à venir des femmes et, à la fin de cette guerre, le retour impromptu de la joie. »

 

Je pense avoir mentionné l’essentiel pour ce qui concerne la technicité de ce film : peut-être est-il utile d’indiquer que la musique d’accompagnement est de Michel Legrand... Il est temps pour moi de rapprocher ce beau film du roman d’Ernest Pérochon  et pour cela je vais dans un premier temps reprendre les deux interviews de La Nouvelle République en commençant par celui de Xavier Beauvois :

Extrait de l’entretien  (le journaliste de la N.R. n’est pas crédité.) :  On retrouve dans le film les thèmes qui vous sont chers, à commencer par celui d’une communauté attachée à assurer la survie d’un idéal. Il s’agit pourtant bien d’une adaptation, la première d’ailleurs de votre carrière.

« C’est vrai… Cela a soulevé quelques difficultés. J’aimais le livre de Pérochon, mais un certain nombre de choses ne me convenait pas. Je trouvais qu’il y avait trop de malheurs, trop de maladies, trop de morts… j’ai modifié un peu tout ça. En m’appropriant le roman, je n’ai pas hésité à le trahir complètement ! Mais il le fallait : ce n’est qu’en procédant de cette façon que je pouvais lui être fidèle. Et je crois qu’au bout de compte la substance du livre est en effet passée dans le livre. »

La ferme est le décor principal. Comment l’avez-vous trouvé ?

« Elle est même le personnage principal des Gardiennes. Nous avons vu un nombre incroyable de maisons avant de nous décider. Et d’abords dans quelle région tourner ? J’aurais bien aimé le faire dans le Pas de Calais, c’est une région que j’aime. Mais c’est là qu’était le front, et le front n’est pas le sujet du film, bien au contraire : le sujet, ce sont les femmes à l’arrière, s’occupant de tout en l’absence des hommes, jusqu’à ce qu’ils reviennent.

J’ai ensuite pensé à La Rochelle et au Limousin. C’est là que les Américains ont débarqué au cours de la Première Guerre mondiale. Les choses sont allées assez rapidement : la région donne l’impression que rien n’a bougé depuis un siècle ! Il y a encore de nombreuses fermes avec du bocage. Ce qui n’existe pour ainsi dire plus ailleurs, depuis le remembrement. Il ne fallait pas seulement que le décor soit juste historiquement, il fallait aussi que j’y crois, que je le sente. Il y a des décors qui, sur le papier, semble parfaits, mais il suffit d’y mettre un pied pour réaliser que quelque chose ne va pas… Et là j’ai tout de suite ressenti les bonnes ondes. »

 

Extrait de l’article de Philippe Micard :   Jane Debenest a vu le film “ Les Gardiennes ”, inspiré du livre de son grand-père, Ernest Pérochon. Elle a aimé l’atmosphère fidèlement retranscrite : « Un film superbe, largement au niveau “ Des hommes et des dieux ”, et fidèle à l’esprit du livre. La seule chose que mon frère Jean et moi demandions au réalisateur Xavier Beauvois, était de ne pas trahir l’œuvre de Grand-père. C’est le cas. Il y a dans les images la poésie que l’on retrouve dans l’œuvre de Pérochon, particulièrement dans ce roman. »

Dès 1924, l’instituteur deux-sévrien a écrit « Les Gardiennes », qui mettait en lumière six ans après la fin de la Première Guerre mondiale, toutes ces femmes qui ont remplacé les hommes mobilisés au front, dans les travaux de la ferme. Et qui, comme Hortense, le personnage central, ont fait de cette mission un devoir, en véritables soldats de l’arrière : « Nous essayons d’être aussi fortes que vous », dit d’ailleurs une de ces gardiennes… [...]…« Quand vous voyez les femmes évoluer dans ces paysages de brume, vous ne pouvez pas vous empêcher d’imaginer que dans le même temps, les hommes tombaient à Verdun dans la même brume. Les images du réalisateur traduisent très bien la tristesse ambiante de l’époque », commente encore Jane Debenest sur la traduction à l’écran du roman de son grand-père.

Un grand-père sociologue et féministe Si les descendants d’Ernest Pérochon acceptaient très bien l’idée que le réalisateur ait sa lecture de l’œuvre, ont-ils été déçus que les Gardiennes n’évoluent pas dans le Marais poitevin, fidèlement au livre ? « Que le film se passe ailleurs est important, cela prouve que l’étiquette d’écrivain régionaliste que certains ont voulu coller à Grand-père n’était pas justifiée », observe Jane Debenest. Elle voit au contraire qu’Ernest Pérochon a, dans son œuvre, su observer ses contemporains en véritable sociologue : « C’est encore plus évident dans “ La parcelle 32 ”. Elle retient aussi qu’il était féministe avant les autres : « Il a toujours été entouré de femmes fortes. Je pense que sa mère lui a inspiré le personnage d’Hortense. Sa femme Vanda, native de Prahecq, l’a poussé à publier ses premiers romans et à continuer d’écrire… »

Je ne peux terminer ce billet sans y incérer quelques extraits du roman d’Ernest Pérochon :

Extrait page 64/65 : Francine commença donc son service à la ferme. Ce fut la Missangère qui lui donna ses ordres et vérifia la besogne. Il ne s’agissait pas, bien entendu, d’un travail de femme ; Solange suffisait à la maison et d’ailleurs, que le ménage fut bien ou mal fait, cela importait assez peu pour le moment.

Francine dut faire la besogne d’un valet. Ayant déjà travaillé aux champs, elle ne fut pas désorientée ; elle savait conduire les bêtes, manier les outils et son habileté naturelle suppléait à la force qui lui manquait et tenait donc son rang sans trop de peine.

Sa bonne volonté était grande. Chaque fois qu’elle entrait en condition, elle se présentait ainsi le cœur ouvert ; elle commençait par donner joyeusement son plein effort dans l’espoir qu’on lui rendrait justice, qu’on lui témoignerait quelque amitié, qu’on la considérerait un peu plus que les bonnes bêtes domestiques. Jusqu’à présent, cela ne lui avait pas beaucoup réussi.

Extrait page 75/76 : Quand Francine arriva, elle trouva la Misangère dans son courtil ; assise sur un banc de pierre, elle cousait une bande de crêpe sur une cape de deuil ; elle leva la tête et dit : N’entre pas, ....ne fais pas de bruit...il dort. Elle parlait de son mari comme elle eût parlé d'un enfant trop faible.

Francine, à voix basse, dit ce qu'elle avait à dire ; puis  elle s'assit sur le banc, et, prenant un côté de la cape, se mit à coudre, elle aussi. La Misangère la laissa faire; bientôt même, elle lâcha le vêtement afin que la servante pût achever seule ce travail. Quand la bande fut cousue, Francine plia la cape et la posa à côté d'elle sur le banc. Elle se leva ensuite mais ne s'en alla point.

La Misangère, immobile, les coudes aux genoux, pleurait silencieusement ; sa belle figure blanche, levée, et semblée une figure de marbre, n'eût été le tremblement de ses lèvres. Francine s'approcha doucement et avança ses mains. La Misangère les prit dans les siennes, son front s'abaissa. J'ai une bien grande peine ! murmura-t-elle.

Jamais personne, jusqu'à ce jour, ne s'était de sorte confié à Francine. La pauvre fille se senti bouleversée à voir cette femme si hautaine qui abandonnait ainsi devant elle et dont les larmes ruisselaient sur ses mains. Elle eût voulu, par quelque moyen, montrer sa gratitude et son dévouement, mais elle était malhabile aux paroles et, d'ailleurs, son grand trouble augmentait sa timidité. Alors sans retirer ses mains, elle s'agenouilla et se mit en prière.

La Missagère était d'une famille où, depuis assez longtemps, déjà, on ne priait plus. A travers ses larmes, elle regarda Francine avec un peu d'étonnement, puis quand elle eût compris ce que l'autre faisait, elle avoua tout bas, d'une voix hésitante. Je voudrais...entendre tes paroles et les suivre. Francine reprit lentement et à mi-voix la prière des morts.

Quand la prière fut terminée, elles se redressèrent toutes les deux. La Misangère ne pleurait plus ; son visage était grave et serein. Les dernières paroles que son fils avait prononcées devant elle vinrent à ses lèvres; elle murmura : Quoi qu'il arrive soyez forts ! Soyez forts !

Avant de laisser partir Francine, elle lui fit plusieurs recommandations, lui traça son travail minutieusement ; cela sur un ton qui marquait la distance entre la patronne et la servante.

Visiteur lecteur, toi qui es arrivé au bout de ce long billet, il ne faut pas choisir entre le film et le livre : il faut découvrir et assurément aimer les deux !

 

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