Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Presse aidant...... Michel Serre philosophe, scientifique, académicien, voyageur et amoureux du rugby

8 Juin 2019 , Rédigé par niduab Publié dans #Presse aidant

Michel Serres est mort samedi 1 juin, à l’âge de 88 ans. C'était un philosophe comme on en

fait trop peu, un bon vivant doublé d’un mauvais caractère, un amoureux des sciences et des saveurs, un esprit encyclopédique, un prodigieux manieur de mots, un grand penseur de tradition orale, un maître plutôt qu’un professeur….. [….]..... Il fut aussi un grand voyageur ce qui lui permit d’être, aussi, un prodigieux conteur d’histoires. Il fut un philosophe comme on n’en fait plus trop. Et peut-être même, à sa façon, un sage. C’est de cela, avant tout, que l’on se souviendra. 

Cette introduction je l'ai emprunté au Journal Le Monde, édition datée du 4 juin. Rubrique disparition où l'on peut aussi trouvé un entretien entre le philosophe et un journaliste du Monde au sujet de son dernier livre « Morales espiègles ». Je reviendrai sur cet article, faute d'avoir pu me procurer ce livre.

J'aimais écouter les chroniques de Michel Serres sur France info avec Michel Polacco dont voici la dernière, montage d'adieu...(lien).

Je le retrouvais aussi, de temps en temps, par une rubrique de Midi Olympique (Je l'ai d'ailleurs évoqué en septembre 2009, dans un article de ce blog intitulé « Un Midol de 80 ans toujours à la page ».). Par contre je dois avouer n'avoir acheté et lu qu'un seul ouvrage de Michel Serres, il s'agit d'un petit livre de 93 pages paru en Octobre 2017 dont le titre est « Corps » et qui est une réflexion sur le sport dont il fait un éloge mais dont il dénonce les effets pervers de l'argent et la performance à tout prix. 

Je vais construire ce billet en reportant quelques extraits d'interviews de Michel Serres mais également quelques passages du livre référencé. 

 

Interview dans Midi Olympique du 1er février 2019.

.......Le rugby c'était mieux avant ?  

C'est difficile à dire si c'était mieux ou si c'était moins bien. Il y a des traits du rugby d'aujourd'hui qui sont  plaisants et d'autres franchement déplaisants, alors les choses s'équilibrent, ou plutôt s'équilibraient. Le rugby a beaucoup évolué sur deux points précis ces dernières années : Celui de l'argent d'abord, avec l'arrivée du professionnalisme qui fait qu'on achète des joueurs désormais comme au football. Cela donne la prééminence  aux équipes qui ont des moyens et par conséquent, il perd de l'intérêt dans la mesure où on sait plus ou moins qui gagnera entre le club riche et le club pauvre. Le malheur là c'est que les clubs pauvres se font dépouiller. J’en connais bien un, Agen où je suis né. Là-bas l'école de rugby et la formation sont très bonnes mais qu'un joueur sort du lot, il est immédiatement acheté par un club riche. Ainsi comme dans la société les pauvres sont de plus en plus pauvres. 

Le rugby ne suit-il pas simplement le même schéma que la société finalement ? 

Exactement. Il est à l'image de la société toute entière. Le pire c'est que ces joueurs qui sont achetés ne jouent pas ou peu car ils sont barrés par quelques Néo-Zélandais de talent ou quelques Sud-Africains reconnus. Et comme ils ne jouent pas l'équipe de France devient de plus en plus faible car elle est composée de gens qui sont, de fait, moins compétitifs. Je n'ai rien contre les étrangers mais je vois mal que fait l'argent dans le rugby. L'arrivée de l'argent a presque dans tous les cas malfaisante. 

Quelle est la deuxième évolution négative du rugby que vous évoquiez plus haut? 

Celui là, qui est beaucoup plus grave, nous l'avions prévue avec quelques amis depuis longtemps quand nous disions : « Un jour il y aura des morts à ce jeu là, il y aura des morts » Il y en a eu quatre cette année. Vous vous rendez compte ? Mourir à 20 ans sur un terrain. C'est une bonne raison de prendre du recul et changer les règles. Non ? 

Comprenez- vous que certains parents aient peur de mettre leurs enfants au rugby aujourd'hui? 

Je ne suis pas président de club, de la fédération, de club ou de la ligue et je parle comme un individu ordinaire mais ce que je peux vous dire, c'est que si j'ai poussé tous mes enfants à jouer au rugby, quand j'étais plus jeune, je n'y pousse pas mes petits-enfants, ça c'est certain. Ca devient dangereux. Quatre morts en un an....  

Voilà un point de vue que je partage pleinement et ces dernières phrases je les aie prononcées. 

 

Extrait de l'ouvrage « Corps ».

Le corps qui imite, qui se métamorphose et cela même dans le sommeil.... Le mathématicien Laurent Schwartz, parlant de la théorie des distributions, disait qu'il avait un château intérieur qu'il visitait.

Il n'y a pas que les mathématiciens, on le dit même de certain peintre qui découvrent le matin le sourire de la Vierge ou l'ange de l'Annonciation qu'ils ont peint pendant leur sommeil.... D'une certaine manière, le sommeil ..... C'est aussi vrai de nous autres, pauvres philosophes !

Si vos guides de haute montagne vous ont appris à marcher, c'est qu'il y a une façon de marcher "naturelle" et une autre qui ne l'est pas, mais qui, peut-être, finit par devenir plus naturelle que la première ? 

  Je dis souvent : " Ô ma mère, vous ne m'avez pas appris à marcher !". Nos mères nous apprennent à marcher sur un plancher sans obstacles particuliers. Or, les articulations et les muscles des pieds sont extrêmement complexes et peuvent s'adapter à des situations multiples. La "vraie marche" est celle, variable, que l'on découvre en montagne, une fois que l'on atteint les rochers ou dans les pentes un peu raide, où il faut rester debout. Je suis reconnaissant à mes guides de haute montagne de m'avoir appris à marcher, parce que les vieillards ont tendance à tomber. Eh bien, les vieillards alpinistes ne tombent pas ! ....[....] Le pied est extraordinairement adaptatif et c'est en montagne qu'il découvre la vraie marche, dans les sentiers pentus où l'on arrive à rester debout. On reconnait le vrai alpiniste à ce qu'il me très tard les mains. 

Nous retrouvons cette question essentielle : Que peut le corps ? Les philosophes se sont plutôt essayés à répondre à la question : que peut l'esprit ? 

C'est pour moi comme une définition : le corps n'est pas ; on ne peut pas définir le corps pour ce qu'il est, car il est essentiellement métamorphique, adaptatif, donc souple, rapide... Je définis le corps par sa capacité : il peut beaucoup de chose, il peut même des choses que je ne sais pas encore, il peut quelquefois même l'impossible.... La preuve, c'est que certains sauteurs en hauteur ont dépassé les deux mètres et qu'à partir de ce moment-là, d'autres sportifs se sont mis à sauter au delà de cette hauteur. Certes, le mimétisme intervient, comme l'entraînement, mais il y a surtout le fait que lorsque quelqu'un montre avec son corps ce qu'il peut faire de nouveau, d'autres découvrent qu'ils le peuvent aussi. Donc d'une certaine manière, le corps n'est pas réel, mais virtuel, potentiel. Il peut ! C'est presque sa définition.

L’enfant qui s'étend de tout son corps pour attraper un pot de confiture se tend tellement qu'il arrive à se tendre plus encore que sa taille pourrait le faire..... C'est un geste que les alpinistes connaissent ; je ne vais pas atteindre cette prise, et pourtant j'y arrive en me tendant un peu plus que je ne pourrais : donc je peux me tendre-au delà de ce que je peux. Cette tension, cette surtension, définit aussi la capacité du corps. Des chercheurs ont découvert qu'à l'intérieur des muscles, il y a des calculateurs qui "connaissent" parfaitement bien la tension de tel muscle ou de tel adducteur. Il y a par conséquent, à l'intérieur du corps, comme des centres de calcul extrêmement raffinés.....

Très intéressante analyse et si j'osais, je dirais qu'on y prend son pied.... sauf que cet après midi c'est peut-être déplacé sensiblement à l'heure des obsèques de Michel Serres. C'est ma forme d'hommage. 

 

Philosopher c'est passer partout : Entretien avec Michel Serres, propos recueillis par Nicolas Truong journaliste du Monde. Cet entretien eut lieu le 18 avril soit trois jours après l'incendie de Notre Dame, ce qui fait que l'échange s'ouvrit sur ce que cet événement donnait à penser....

Que révèle l'émotion qui a traversé la France lors de l'incendie de Notre Dame. Comment penser cet événement ? 

J'ai résidé quarante sept ans aux États-Unis, et j'étais présent sur le sol américain lors des attentats du 11 septembre 2001. Un attentat n'est pas un accident, et l'incendie de Notre-Dame n'est pas comparable au 11 septembre : il n'y a aucun mort à déplorer. Mais intéressons-nous au retentissement ainsi qu'à la symbolique de ces événements. Les tours jumelles de New-York symbolisaient la puissance temporelle américaine, basée sur l'armée et le dollar. Cette attaque fut un coup porté au narcissisme des États-Unis et à leur domination planétaire.  Avec l'incendie de Notre-Dame, au contraire, nous avons pris soudain conscience d'une puissance spirituelle qui a duré des millénaires. Dans un cas, nous fûmes mis en face d'une puissance spirituelle qui, comme tous les pouvoirs de cette nature, s'écroulera à court terme ; de l’autre, nous étions placés devant une puissance spirituelle qui résiste à l'effondrement du pouvoir temporel. C'est cette énigme qui me frappe et m'interroge. 

Pourtant, philosophes, historiens et sociologues ne cessent d'analyser la sécularisation, la sortie du religieux ou la déchristianisation de l'occident. 

Du point de vue des historiens, ce pouvoir spirituel est fondé sur des histoires, des contes et des fables, l'existence des fondateurs des religions n'étant pas attestée. Ce n'est rien, disent-ils souvent. Mais plus ils disent que ce n'est rien, plus je réponds: comment se fait-il que cela dure depuis des millénaires ? Or nous sentons le temps à travers les puissances qui disparaissent, comme des strates, des couches feuilletées. Cette extraordinaire durée, qui n'a rien avoir avec l'épée ni avec le dollar, est bien la plus profonde. Le christianisme, le judaïsme, le confusionnisme ou le bouddhisme perdurent malgré tout : laïcisation de la société, érosion des modèles, montée de l'individualisme et de l'économisme, etc. Il s'agit d'une réalité transhistorique. Je voudrais donc insister sur la pérennité de notre souvenir à travers des choses qui ne sont pas documentées. Car c'est cela le spirituel, ce "O" qui engendre une histoire très longue, comme des peintures, des sculptures, des monuments. On dit qu'avec Notre-Dame, c'était le cœur de Paris qui avait été touché. Mais pourquoi le cœur de Paris, ce n'est pas l'Arc de triomphe ou l'obélisque de la Concorde? Parce que les guerres, les conquêtes et les gouvernants passent, mais le spirituel demeure. C'est pourquoi cet incendie a réveillé en moi une profondeur historique et existentielle inouïe. C'est comme si une bombe qui avait explosé depuis des millénaires produisait encore ses effets aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle l'événement a fédéré les gens qui avaient une religion et ceux qui n'en avaient pas.

Avait-on oublié les racines chrétiennes de l'Europe ?  

Ceux qui se disputent à ce propos se battent inutilement. Rien n'est jamais sorti d'un débat. Je suis historien des sciences. Et les inventions, croyez-moi, c'est tout autre chose qu'un débat.

Le philosophe ne doit-il pas parfois plonger dans la mêlée ?  

Moins on est dans le siècle, plus on est dedans. Mais le philosophe n'est pas pour autant renfermé dans sa tour d'ivoire, ni situé hors du temps. Je ne mes suis jamais engagé dans un parti politique et le débat public m'indiffère. Et pourtant, de 1868 à 1980, j'ai écrit la série des Hermès afin de penser et d'anticiper le monde de la communication ; en 1990, j'ai théorisé le "contrat naturel", avant la prise de conscience accrue de cette question juridique et écologique, j'ai assisté à toutes les révolutions scientifiques ; j'aurais pu écrire "Petite Poucette" dix ans avant (en 2012) mais je n'aurais pas été compris comme je ne l'ai pas été pour l'écologie...[....]...

Quel est le rôle des philosophes ? 

Nous sommes des généralistes ; la première devise du philosophe, c'est de passer partout.....

 

La suite de l'entretien concerne plus particulièrement sont dernier ouvrage « Morales espiègles ». Un ouvrage que je compte bien me procurer au plus vite et que je lirai lentement, en douceur et profondeur pour pouvoir en parler, dans quelques semaines ou mois dans un futur billet de ce blog. 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article