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A livre ouvert..... L'Affaire de Jean Denis Bredin

15 Décembre 2019 , Rédigé par niduab Publié dans #à livre ouvert

Je suis allé voir « J’accuse », le film réalisé par Roman Polanski, dès la première semaine de sa sortie en salles (dès le vendredi). J’ai adoré ce film décrié (*) et j’espère qu’il fera beaucoup d’entrées et surtout que cette leçon d’histoire sera un jour présentée dans les lycées.

Quelques heures après avoir vu ce chef-d’œuvre, je me suis mis en quête d’un bouquin que je m’étais procuré et lu il y a un quart de siècle ; il s’agit de « L’Affaire » de Jean-Denis Bredin, en version livre de poche chez Julliard ; un livre de poche assez lourd avec ses, presque, 700 pages. Je ne vais pas faire une synthèse équilibrée de l’affaire Dreyfus, ni même du parcours  du colonel Picquart, ce qui est la particularité intéressante du film. Je note d’ailleurs que l’introduction du livre de Bredin est la même que le début du film à savoir « La parade de dégradation » et ce même si le scénario du film est tiré d’un roman de Robert Harris et proposé par l’auteur du livre et le réalisateur.

J’ai donc relu le livre de Bredin et j’ai été frappé de constater qu’en dehors de la famille Dreyfus et quelques proches il y avait peu de monde, les premières années, qui doutait de la trahison du capitaine Alfred Dreyfus qui était issu d’une famille alsacienne de confession juive.

Je vais donc, surtout, emprunter au livre, différents extraits montrant comment de grands intellectuels, humanistes, écrivains, politiciens se sont ouverts progressivement à l’évidence que les preuves accusant Dreyfus pouvaient être fausses.

«  Au lendemain de la condamnation, toute la presse de la droite à la gauche, exprime sa satisfaction. C’est l’approbation, le soulagement, le réconfort, la joie, une joie triomphante, vindicative, et féroce. Le traître, l’Allemand, a été condamné à l’unanimité. (page 129). »

 « Le 1er juillet 1895 Picquart est nommé à la tête de la Section de Renseignement et  Statistique. Picquart était un officier d'une qualité intellectuelle rare. C'est à lui que le chef d'Etat Major avait confié en décembre 1894 la mission de suivre le procès Dreyfus et d'en rendre compte. C'est encore lui qui avait représenté le ministre de la Guerre à la cérémonie de la dégradation. Et puis il n’a jamais mis en doute la culpabilité du juif Dreyfus, qu’il avait longuement observé tout au long du procès. Ni dans les débats, ni lors de la dégradation, Dreyfus n’a pu l’émouvoir. Il ne lui est apparu que comme un comédien. (pages 182 et 183.) »

En Mars 1896 le service obtient des documents montrant qu’un officier, le commandant Esterhazy, est en contact avec l’ambassade allemande. Ce document confirme une activité de trahison. En menant son enquête, en surveillant Esterhazy et surtout en obtenant des lettres datées du 25 août,  signés par le suspect, il éprouve un grand trouble : cette écriture est proche de celle de Dreyfus. Il place côte à côte le bordereau qui incrimine Dreyfus et les lettres d’Esterhazy. Il regarde, il compare. Les écritures n’étaient pas semblables. Elles étaient identiques. L’évidence le frappe : le bordereau n’avait pas été écrit par Dreyfus. Il était l’œuvre d’Esterhazy. (Pages 193 à 195) »

«  En  septembre 1896, Picquart a terminé le rapport qu’il doit remettre au chef d’État major, le général Boisdeffre. Il y démontre la culpabilité d’Esterhazy…. Il y déclare avoir reçu le petit bleu à la fin avril ou en mai 1896 au lieu de début mars. D’évidence il est embarrassé d’avoir tardé à prévenir ses chefs. Cette manoeuvre  se retournera contre lui. Ses adversaires en tireront argument pour prétendre qu’il a truqué le document….. Picquart se rend chez le général Boisdeffre, pour lui faire part de sa conviction. … Quand il évoque le dossier secret Boisdeffre sursaute : "Pourquoi n’a-il pas été brûlé, comme il avait été convenu"…. Et il ordonne à Picquart d’aller exposer l’affaire au sous-chef d’État-major le général Gonse….. Quand Picquart expose  l’affaire à Gonse celui-ci s’exclame ‘’Alors on se serait trompé ?" Et il lui donne une seule consigne ‘’ il faut séparer les deux affaires."  Consigne qui sera confirmé par Boisdeffre. Décidément Picquart et ses supérieurs hiérarchiques ne voient pas leur devoir de la même manière. N’importe : Picquart séparera.» (pages 207 et 210.)

Le 15 septembre, Picquart a avec Gonse une discussion qui tourne mal. Il semble que Picquart voulait faire arrêter ou tendre un piège à Esterhazy. Pour la première fois le sous-chef d’État-major sort de sa réserve: ‘’Qu’est ce que cela peut vous faire que ce Juif reste à l’île du Diable ?’’.Picquart est stupéfait. ’’Mais puisqu’il est innocent’’, s’indigne-t-il. Et Gonse insinue : ‘’Si vous ne dites rien, personne ne le saura’’. Cette fois Picquart éclate ; ‘’ce que vous dites là est abominable. Je ne sais pas ce que je ferai ; en tout cas je n’emporterai pas ce se secret dans la tombe.’’» (page 216)

« Pour contrer Picquart il fallait l’éloigner de Paris. On va lui demander de réorganiser le service de renseignement dépendant des différents corps d’armées stationnés sur les frontières de l’Est et du Sud-est. Gonse prendra la direction du service et le commandant Henry, fera le travail comme il l’a fait depuis le début de l’affaire Dreyfus. Le 27 octobre le ministre signe l’ordre de mission de Picquart.» (page 219).

«  Le 18 mai 1897 Picquart renvoyait une lettre qui lui était adressé à Henry en lui disant de prévenir les gens qui lui écrivent qu’il a été relevé de ses fonctions. Henry lui répond le 31 mai par une lettre très insolente, qui formule pour la première fois  contre son ancien chef de graves accusations. Cette lettre parvient à Picquart le 7 juin à Gabès. Cette fois il ne se fait plus d’illusions. C’est une déclaration de guerre…. Il sait désormais qu’il lui faut maintenant se défendre et contre de tels ennemis, accumuler les précautions.

Il demande un congé pour se rendre à Paris où il arrive le 20 juin. Dès le lendemain il se rend chez son vieil ami Me Leblois le seul avocat qu’il connaisse. Il lui expose le détail de l’affaire. Ils passent ensemble toutes les soirées du 21 au 29 juin. Leblois  voit le drame de conscience où est plongé son ami, il comprend ses scrupules.

Avant de repartir pour la Tunisie, le colonel Picquart donne à son ami un mandat général de défense. Leblois pourra, si besoin s’en fait sentir, mettre au courant le gouvernement, mais  lui interdit d’aviser le frère de Dreyfus ou son avocat.

Leblois se sent une double responsabilité envers son ami Picquart mais aussi envers Dreyfus. Deux semaines plus tard il décide brutalement et se rend chez Scheurer–Kesstner, le vice président du Sénat et ancien député protestataire d’Alsace. Celui-ci bouleversé par ce qu’il apprend, affirme sa conviction  " Voici la vérité sur l’Affaire Dreyfus ". » (pages 232 à 235)

 

« De son côté tout au long de l’année 1897, Mathieu Dreyfus, continue de se dépenser en démarches et en recherches. Aidé de Bernard Lazare et de Joseph Reinach, très tôt convaincus ils commencent un vaste travail d’information notamment auprès des universitaires et juristes et bientôt le groupe de sympathisants grossit au fil des mois.

Mais il y eut aussi de terribles déceptions. Bernard Lazare rend visite à Henri Rochefort, fraîchement rentré d’exil, qui ne devrait pas être insensible à l’injustice des juridictions d’exception. Il dit qu'il ne s’engagera pas mais le lendemain dans l’Intransigeant il publie un article intitulé ‘’ Vaine tentative de réhabilitation d’un traître.’’

De son côté Léon Blum va voir Maurice Barres qu’il est à peu près sûr de persuader. Trois jours plus tard Barres lui écrira que dans le doute " c’est l’instinct national qu’il choisit ". Barrès jettera bientôt son talent et sa flamme dans le combat contre la révision. 

Mais il n’y a pas que des refus. Déjà Émile Zola s’était fermement engagé. Il portait dans ses articles des coups violents à tous ceux qu’aveuglait l’antisémitisme. Anatole France fait aussi connaître sa sympathie pour la cause du déporté de l’île du Diable. L’Université, l’École normale autour de Lucien Herr apportent des appuis qui commencent à rassurer la famille Dreyfus.

Mais dans le combat qui commence, le ralliement de quelques hommes politiques semblent plus important. Georges Clémenceau, qui avait été après 1871 le représentant d’un nationalisme cocardier et chauvin, et que le scandale de Panama avait durement atteint semble revenir sur les premières positions qu’il avait prises contre Dreyfus ? Pourquoi ?  Exclu pour un temps de la vie politique, il cherchait à y rentrer. Sans doute aussi était-il sensible à l’injustice dont il avait été lui-même la victime, à la haine et à la calomnie dont il avait été abreuvé ; peut-être était-il touché par l’étroite parenté que l’histoire de Dreyfus offrait avec ses propres malheurs. Il pouvait devenir un allié très utile car il disposait  par la direction politique de l’Aurore  d’une audience non négligeable.

Le socialiste Jean Jaurès, d’abord hostile à ce Juif riche et protégé par l’argent, commençait à se poser des questions, autant sous l’influence de Lucien Herr que par générosité chevaleresque, Haïssant toute injustice, enclin par surcroît à chercher dans chaque une explication symbolique des iniquités collectives, il était troublé par l’Affaire. Oui Mathieu Dreyfus n’est désormais plus seul. » (pages 249 à 252).

Mais la route jusqu’à la libération de Dreyfus sera encore très longue (il reste encore près de 450 pages à lire)

Les tentatives politiques menées par Scheurer–Kesstner seront des échecs. Le gouvernement ne peut porter tort à l’armée. Il eut bien un procès Esterhazy en janvier 1898, mais c’est un procès militaire à huis clos et à la demande d’Esterhazy. Il fut acquitté à l’unanimité des juges militaires. Zola riposte à cet affront en publiant alors son fameux "J’accuse ". Curieusement Esterhazy ne fut libéré que le 12 août 1898 et réformé. Il s’exila en Angleterre. Où il mourut en 1926.

Picquart fut traduit devant un conseil d'enquête qui le réforma pour faute grave. Le 26 février 1898, une décision présidentielle entérinait cette mesure disciplinaire.  Accusé d'avoir fabriqué une preuve contre Esterhazy, il fut emprisonné pendant près d'un an. Il devint Ministre de la Guerre dans le gouvernement Clémenceau en 1906.

Le général Billot, ministre de la guerre porta plainte contre Zola  (et le gérant du journal l’Aurore) pour diffamation envers une autorité publique.  Le procès eut lieu du 7 au 23 février 1898 aux Assise de la Seine. Il est reproché à Zola d’avoir écrit que le Conseil de guerre avait commis une illégalité par ordre. Zola fut condamné à un an de prison et à 3000 francs d'amende, la peine maximale. Octave Mirbeau réglera les frais de dossier et l’amende. Cependant, le procès Zola est plutôt une victoire pour les dreyfusards. Une demande de pourvoi en cassation puis l’évolution de l’affaire plus un exil à Londres permit à Zola d’éviter la prison.

Le 30 avril 1898 le colonel Henry avoue ses forfaits au ministre de la guerre Godefroy Cavaignac. Il est arrêté et emprisonné au fort du Mont Valérien. Le lendemain il est retrouvé mort dans sa cellule, la gorge ouverte au rasoir.

À la fin de l'année 1898  Alfred Dreyfus  apprend avec stupéfaction la dimension réelle de l'Affaire, dont il ne savait rien : l'accusation de son frère contre Esterhazy, l'acquittement du traître, l'aveu et le suicide d'Henry, tout ceci à la lecture du dossier d'enquêtes de la Cour de cassation qu'il reçoit deux mois après sa publication. Le 5 juin  il est prévenu de la décision de cassation du jugement de 1894. Le 9 juin il quitte l’île du Diable. Le 30 juin il arrive en France dans le plus grand secret... Le lendemain il est enfermé à la prison militaire de Rennes. Puis déféré  devant le Conseil de Guerre.

 Le procès s'ouvre le 7 août 1899 dans un climat de tension extrême. Malgré sa condition physique dégradée, il a une maîtrise complète du dossier, acquise en seulement quelques semaines. Le 9 septembre, la Cour rend son verdict, Dreyfus est reconnu coupable de trahison (4 contre 3) mais « avec circonstances atténuantes » (par 5 voix contre 2). Il est condamné à dix ans de réclusion et à une nouvelle dégradation. Ce verdict absurde a les apparences d'un aveu coupable des membres du Conseil de guerre. Ils semblent ne pas vouloir renier la décision de 1894 car ils savent bien que le dossier repose maintenant sur rien. Ils reconnaissent implicitement l'innocence de Dreyfus (peut-on trahir avec des circonstances atténuantes?) Le lendemain du verdict, Alfred Dreyfus, dépose un pourvoi en révision. Waldeck Rousseau chef du gouvernement, propose une grâce. Pour Dreyfus, c'est accepter la culpabilité mais à bout de force, éloigné des siens depuis trop longtemps, il accepte. Le décret est signé le 19 septembre et il est libéré le 21 septembre 1899. Nombreux sont les dreyfusards frustrés par cet acte final. L'opinion publique accueille cette conclusion de manière indifférente. La France aspire à la paix civile et à la concorde. C'est dans cet esprit que le 17 novembre Waldeck-Rousseau dépose une loi d'amnistie couvrant tous les faits criminels ou délictueux connexes à l'Affaire Dreyfus ou ayant été compris dans une poursuite relative à l'un de ces faits. Les dreyfusards s'insurgent, ils ne peuvent accepter que les véritables coupables soient absous de leurs crimes d'État. Malgré d'immenses protestations, la loi est adoptée. Il n'existe alors plus aucun recours possible pour obtenir que l'innocence de Dreyfus soit reconnue. Picquart et Zola ont finalement aussi profité de cette mesure, ce qui n’empêche pas Picquart d’en vouloir à Dreyfus, auquel il reproche de se satisfaire de la grâce et de l'amnistie.

 

(*) Il faut absolument voir le film qui est encore dans quelques salles. La polémique Polanski est surréaliste. On ne peut pas le traîner en justice ! Alors aimer le film, le talent du réalisateur, ce n'est pas aimer l'homme qu'on ne connait pas d'ailleurs. 

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