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A livre ouvert ..... Camus l'éternel révolté (suite)

4 Mars 2020 , Rédigé par niduab

Je poursuis l'analyse des romans et essais d'Albert Camus que j'ai lus, il y pas mal de temps pour les plus célèbres et quelques autres, plus nombreux, que j'ai découverts en ce début d'année qu'était commémoré le décès de l'écrivain mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960, un peu plus de deux ans après avoir reçu le prix Nobel de littérature (10 décembre 1957). Je précise aux lecteurs qui découvrent cet article, qu'il est nécessaire de lire d'abord la première partie de cette étude.

 

La Chute est un roman d'Albert Camus publié en 1956. Ce roman devait primitivement être intégré au recueil de nouvelles L'Exil et le Royaume qui sera ensuite publié en 1957 et qui fut la dernière œuvre littéraire de Camus.

La particularité de ce roman tient au fait que l'homme qui se confesse est le seul à parler durant tout l'ouvrage. Jean Baptiste est un ancien avocat parisien désormais installé à Amsterdam. Dans la première partie du récit il raconte ses années glorieuses et se met particulièrement en valeur...... Mais tout change pour lui quand il avoue n'avoir pas apporté secours à une jeune femme sur le point de se noyer sous un pont de Paris.... ses souvenirs de l'homme qu'il était réellement lui sont insupportables et la suite du récit n'est plus qu'une accusation de ses fautes. J'ai trouvé une certaine concordance entre ce récit et le roman l'Étranger, certes Meursault naïvement refuse tout mensonge alors Jean Baptiste ment au début pour se glorifie; Meursault refuse le suicide alors de Jean-Philippe est indifférent au suicide de la jeune femme.... Alors peut-on classer ce récit dans un cycle ? Ou dans les deux ? Le début du récit dans le cycle de l'absurde et après le suicide (la chute), la révolte par la vraie confession ?

Dans le hors-série de l'Obs c'est au romancier Hédi Kaddour, qui ne se prosterne pas devant l'œuvre de Camus à l'exception de ce roman qu'il été demandé justement pourquoi cette préférence ou cette exception. Voici quelques brèves d'explications : « La Chute est une incontestable réussite .... C'est le seul livre de Camus dans lequel la métaphysico-idéologique ne règne pas. Il est pour une fois parti dans l'écriture à tout risque, abandonnant son projet initial sans savoir où irai sa plume. C'est ce que je trouve remarquable... [...].. Certes, l'idéologie est présente dans ce roman mais ce n'est qu'un point de départ, un ferment pour l'écriture. On sait que le premier projet de Camus était politique. Il visait initialement les existentialistes, avec lesquels il était en conflit depuis la parution de L'homme révolté... [...]... Pourtant, lorsqu'il se met à écrire, il se détourne très vite du règlement de compte. Après la sortie du livre, il dira dans une interview qu'il s'est laissé « emporté par son propos » Et c'est tant mieux ! En écrivant, Camus a découvert qu'il était beaucoup plus intéressant pour un écrivain de fouiller dans son propre placard que dans celui des autres. Ainsi lorsque Jean Baptiste Clémence évoque son passé dominé par la bonne conscience et le donjuanisme, il est difficile de ne pas y voir une forme d'autocritique du "juste" qui était bon consommateur de femmes... [..].. Thème moral, sentiment de culpabilité, référence à la Bible, certes, mais il ne faut pas s'y tromper : La Chute est un livre athée, un athéisme du style Camus qui admirait les grands moralistes....

Extrait (pages 74 et 75.) «...Cette nuit-là en novembre… [...]… Je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement devait dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J'avais parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j'entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d'un corps qui s'abat sur l'eau. Presque aussitôt, j'entendis un cri, plusieurs fois répétés, qui descendait le fleuve, puis s'éteignit brusquement. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu'il fallait faire vite  et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J'ai oublié ce que j'ai pensé alors.''Trop tard, trop loin..." ou quelque chose de ce genre. J'écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m'éloignai. Je ne prévins personne.......

 

L'Exil et le Royaume est un recueil de nouvelles qui parut en 1957. C'est la dernière œuvre littéraire de Camus publié du vivant de l'auteur. Le recueil comporte six nouvelles qui chacune illustre des sentiments d'insatisfaction ou de constats d'échec dans la vie quotidienne du personnage principal.

La Femme adultère a pour personnage principal Janine, désabusée par sa vie médiocre de femme au foyer, qui, exceptionnellement et contre cœur, accompagne son mari représentant en tissus dans le sud algérien, découvre un soir, de la terrasse de l'hôtel, beauté époustouflante du désert : «.Janine appuyée de tout son corps au parapet, restait sans voix, incapable de s'arracher au vide qui s'ouvrait devant elle. A ses côtés, Marcel s'agitait. Il avait froid, il voulait descendre. Qu'y avait-il donc à voir ici ? Mais elle ne pouvait détacher ses regards de l'horizon. Là-bas, plus au sud encore, à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, là-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l'attendait qu'elle avait ignoré jusqu'à ce jour et qui pourtant n'avait cessé de lui manquer. Dans l'après-midi qui avançait, la lumière se détendait doucement; de cristalline, elle devenait liquide. En même temps, au cœur d'une femme que le hasard seul amenait là, un nœud que les années, l'habitude et l'ennui avaient serré, se dénouait lentement...» (Pages 25 et 26)

Le Renégat ou un esprit confus est constitué du long monologue d'un missionnaire chrétien qui bascule dans le reniement, le délire et l'hallucination en vivant le martyre infligé par la tribu animiste nomade du désert qu'il voulait évangéliser :«.Je ne suis pas mort, une jeune haine s'est mise debout un jour, en même temps que moi, a marché vers la porte du fond, l'a ouverte, l'a fermé derrière moi, je haïssais les miens, le fétiche était là et, du fond du trou où je me trouvais, j'ai fait mieux que de le prier, j'ai cru en lui et j'ai nié tout ce que j'avais cru jusque-là.......»  (Pages 51 et 52)

Les Muets décrit l’univers d’une tonnellerie d'Alger et l'esprit de solidarité des ouvriers mal payés en lutte et qui face au refus due leur patron de les entendre, ont certes repris le travail, mais ultime signe de manifestation, ont repris le travail mais dans un silence complet et sans le moindre échange avec la direction pas même un simple bonjour..... Même quand ils apprennent par le contremaître que le patron a un grave un problème familial, «.La petite a eu une attaque », aucun des ouvriers solidaires ne réagit, ne fait preuve de compassion. Le silence, substitue de grève, devient alors cruel et inhumain (Pages 74 et 75)

L’Hôte met en scène un instituteur européen d'Algérie, isolé dans son école par l'hiver sur les plateaux montagneux. Confronté malgré lui à la situation coloniale, il est chargé par un gendarme de conduire un prisonnier de droit commun aux autorités locales : il offre la liberté au criminel mais celui-ci se rend de lui-même à la prison ce qui déclenche les menaces de ses frères arabes. «.... Sur le tableau noir, étalait, tracée à la craie par une main malhabile, l'inscription qu'il venait de lire: "Tu as livré notre frère. Tu paieras." Daru regardait le ciel, le plateau et, au-delà, les terres invisibles qui s'étendaient jusqu'à la mer. Dans ce pays qu'il avait tant aimé, il était seul. » (Page 99)

Jonas ou l’artiste au travail raconte la chute d'un artiste-peintre, qui passe de la réussite à l'impuissance créatrice et à la dépression profonde. Pour échapper à cet enfer, il se réfugie plusieurs jours dans une soupente de sa maison, sans rien faire, puis un jour il semble vouloir se remettre au travail en demandant qu'on lui apporte une toile. Le matin suivant il quitte son refuge pour rejoindre sa famille, mais il fit une chute....«.... Ce n'est rien, déclarait un peu plus tard le médecin qu'on avait appelé. Il travaille trop. Dans une semaine, il sera debout. --- Il guérira, vous êtes sûr ? disait Louise le visage défait. --- Il guérira.

Dans l'autre pièce, Rateau regardait la toile, entièrement blanche, au centre de laquelle Jonas avait écrit, en très petits caractères, un mot qu'on pouvait déchiffrer, mais dont on ne savait s'il fallait lire solitaire ou solidaire. » (Pages 138 et 139)

L'histoire de La Pierre qui pousse se déroule au Brésil. D'Arrast, un ingénieur français, est venu construire une digue. Quelque peu esseulé il accepte d'assister à une procession qui associe rituels chrétiens et possession vaudou. Il fait notamment connaissance d'un homme qui est coq sur un bateau et qui raconte au français qu'il a faillit périr dans un naufrage et qu'il a fait le vœu, si le canot de sauvetage arrivait à rejoindre la côte d'apporter une énorme pierre dite de Jésus jusqu'à l'église. Mais la pierre est trop lourde pour le coq et bientôt il s'écroule sous la charge. D'Arrast reprend la pierre et termine le vœu mais sans s'arrêter à l'église, il porte la pierre de Jésus devant la maison du coq. «.Le frère s'écarta un peu du coq et se tournant vers d'Arrast lui montra une place vide: Assieds-toi avec nous. » (Page 195)

 

Le premier Homme est un roman autobiographique inachevé publié en 1994 par la fille d'Albert Camus.  Le manuscrit de ce roman a été retrouvé dans la sacoche que l'auteur emportait lors du voyage en voiture qui lui fatal. Le roman comprend deux parties distinctes (et de nombreuses annexes) :

1e partie/ Recherche du père (Pages 13 à 155) : En 19313, Henry Cormery, arrive à Alger pour prendre la gérance d'une ferme dans un petit village algérien près de Bône. Il est accompagné de sa femme sur le point d'accoucher. A leur arrivée, elle met au monde leur fils Jacques.

Quarante ans plus tard, nous retrouvons Jacques adulte qui tente de savoir qui était son père. Celui-ci mort lors de la guerre, un an après sa naissance, lui est donc inconnu. Jacques se rend pour la première fois sur sa tombe à Saint-Brieuc.

«.Cormery s'approcha de la pierre et la regarda distraitement. Oui c'était bien son nom.... [...].....C'est à ce moment qu'il lu sur la tombe la date de naissance de son père, dont il découvrit à cette occasion qu'il l'ignorait. Puis il lut les deux dates --1885-1914 -- et fit le calcul machinal : vingt neuf ans. Soudain une idée le frappa qui l'ébranla jusque dans son corps. Il avait quarante ans. L'homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui... Et le flot de tendresse et de pitié qui  d'un coup vint lui emplir le cœur n'était pas le mouvement d'âme qui porte le fils vers le souvenir du père disparu, mais la compassion bouleversé qu'un homme ressent  devant l'enfant injustement assassiné -- quelque chose ici n'était pas dans l'ordre naturel et, à vrai dire, il n'y avait pas d'ordre mais seulement folie et chaos là où le fils était plus âgé que le père.» (Pages 34 et 35)

2e partie/ Le fils où le premier homme. (Pages 13 à 155).

Jacques se souvient de son enfance dans la maison de sa grand-mère chez qui vit Catherine, depuis la mort de son mari. C'est une famille illettrée et très pauvre mais quant il entre à l'école il côtoie des enfants plus aisés et prend plaisir à étudier. Son instituteur remarque ses aptitudes et rend visite à la famille pour la persuader de le laisser étudier au lycée. La grand-mère commence par refuser dans la mesure où elle compte sur le futur travail de Jacques en apprentissage pour apporter un peu plus d'argent au foyer. L'instituteur réussit cependant à la convaincre de le laisser passer l'examen des bourses pour rentrer au lycée. Il lui donne gratuitement le soir des leçons particulier avec quelques camarades. Jacques sera reçu au lycée...., où il va découvrir un nouvel univers situé à l'autre bout de la ville dans un quartier bourgeois où il devra se chaque jour par le tramway avec son ami Pierre. 

« .... En vérité personne ne pouvait les conseiller. Pierre et lui s'aperçurent très vite qu'ils étaient seuls. M. Bernard lui-même, que d'ailleurs ils n'osaient pas déranger, ne pouvait rien leur dire sur ce lycée qu'il ignorait. Chez eux, l'ignorance était encore plus totale. Pour la famille de Jacques, le latin par exemple était un mot qui n'avait rigoureusement aucun sens... [...]... Ni l'image, ni la chose écrite, ni l'information parlée, ni la culture superficielle qui naît de la banale conversation ne les avaient atteints. Dans cette maison où il n'y avait pas de journaux, ni, jusqu'à Jacques en importât, des livres, pas de radio non plus,, où il n'y avait que des objets d'utilité immédiate, où l'on ne recevait que la famille, et que l'on ne quittait que rarement et toujours pour rencontrer des membres de la même famille ignorante, ce que jacques ramenait du lycée était inassimilable, et le silence grandissait entre sa famille et lui. Au lycée même il ne pouvait parler de sa famille dont il sentait la singularité, sans pouvoir la traduire... [...]...Ce qui les séparait, et plus encore Jacques que Pierre parce que cette singularité était plus marquée chez lui que dans la famille de Pierre, c'était l'impossibilité où il était de la rattacher à des valeurs ou des clichés traditionnels...» (Pages 220 à 221)

 

La mort heureuse est le premier roman d'Albert Camus écrit entre 1936 et 1938 et resté inédit jusqu'à sa mort. Il paraît en avril 1971 dans les Cahiers d'Albert Camus (1), aux éditions Gallimard. Il reparaîtra ensuite en 2010.

J'ai bien aimé la première partie du roman jusqu'au meurtre-suicide (mort naturelle) de Zagreus, mais, en première lecture, je me suis un peu perdu ou détaché dans la seconde partie (mort consciente). Je me suis alors demandé si l'auteur aurait accepté que ce livre soit publié. Je note d'ailleurs que sa fille Catherine, ayant droit depuis la fin des années 70, n'évoque pas ce roman, dans l'entretien qu'elle accorde à l'Obs, alors quelle y explique comment elle a permis la publication du Premier homme inachevé.

Pour présenter ce livre je reprends un extrait de la présentation de Agnès Spiquel (page 7 à 10) qui m'a permis de mieux comprendre et apprécier ce roman dans son ensemble :

« Camus a vingt trois ans en 1936: il vit toujours à Alger; il a fini ses études de philosophie (mais la tuberculose lui interdit l'enseignement) ; il a des engagements multiples -- culturel et politiques. S'il s'est lancé passionnément dans le théâtre, dont il exerce tous les métiers, il n'a cessés d'écrire, depuis ses dix-sept ans où il a découvert que la littérature pouvait parler de tout. Il a commencé des essais, directement liés à son expérience de la vie et du "quartier pauvre" où il a vécu son enfance, et il prépare le recueil L'envers et l'endroit en 1937. Mais l'écriture narrative de fiction l'attire puissamment.

Il tient régulièrement des Carnets qui sont le laboratoire de son œuvre. C'est là, que de 1936 à 1938, on voit se multiplier les indications, plans, bouts d'essai, liés à un projet romanesque, dont le titre apparaît en 1937, La mort heureuse. Pendant deux ans, Camus tâtonne, rédige, corrige, pour finalement abandonner le projet au profit de L'étranger, qu'il conçoit dès 1938, termine d'un seul élan en 1940 et publie chez Gallimard en 1942 : Meursault, "l'étranger" a définitivement pris la place de Patrice Mersault, le protagoniste de La mort heureuse qui ne sera finalement publié qu'en 1971, après la mort de Camus.

Ce roman raconte l'histoire d'un homme qui veut à tout prix être heureux, ce que les contraintes liées à sa pauvreté lui interdisent. Il tue donc un homme riche pour le voler ; le crime est la fois parfait : (Mersault ne sera pas inquiété). Et d'une certaine manière, innocent (la victime voulait mourir). Mais Meursault, malade ne profite pas longtemps d'un bonheur insouciant: il doit affronter la redoutable question de savoir si l'on peu mourir à la fois lucide et heureux.

Dans ces deux parties antithétiques, La mort heureuse, est donc une sorte de démonstration sur la question -- philosophique -- du bonheur, démonstration que Camus nourrit de ses réflexions antérieure. Il met aussi beaucoup de lui même dans son personnage : expérience de la pauvreté, rapport -- heureux et malheureux -- aux femmes, affrontement à la maladie, plaisir de fusion avec la nature. Il mobilise pour son roman de nombreux éléments venus de ses précédents projets ; et c'est sans doute cela qui le mène à l'impasse, car la force romanesque requiert une certaine unité. Et Camus est trop lucide pour ne pas se rendre compte des défauts de ce qu'il écrit; il s'est depuis longtemps imbibé des grands romanciers classiques ; d'ailleurs, devenu critique littéraire à Alger Républicain en 1938, il rendra compte de romans en majorité..... [....].....

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