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A livres ouverts ..... Joseph Kessel sur la piste du lion

1 Juin 2020 , Rédigé par niduab Publié dans #à livre ouvert

Avertissement : Cet article est le deuxième consacré à la biographie de Joseph Kessel, aussi je conseille au lecteur qui arrive directement sur celui-là, de lire d'abord le premier en cliquant sur le lien

Josehp Kessel se sentait des fourmis dans les jambes. Depuis deux ans il n'avait pas quitté la France. De l'autre côté du Rhin il y avait un nouveau personnage politique qui faisait peur à beaucoup. En mars 1932 il décide d'aller voir ce qu'il en était de ce Adolf Hitler. En mars 1932 il était à Berlin accompagné de Sonia. Le 11 mars il était à Dortmund pour suivre une réunion d'Hitler. La voix était aussi banale que le physique. Sur un ton rauque, Hitler développait les lieux communs habituels destinés à attirer les classes moyennes et appâter les ouvriers. Dans son reportage, Kessel se révéla d'entrée violemment antihitlérien, et à travers les terribles images de peur et de haine, il voyait déjà la peste brune qui allait ravager une Allemagne prête à se donner à Hitler. Lorsqu'il reviendra à Berlin quatre mois plus tard pour suivre les élections législatives, le processus était parfaitement au point. Hitler avait fait quelques marches supplémentaires sur le chemin du pouvoir.

En mars 1933 Joseph Kessel fit une tournée de conférences dans les territoires d'Afrique du Nord, Algérie, Tunisie et Maroc, sur le thème de l'émigration russe en France. Ces conférences devaient prendre dans les trois pays une tournure inattendue : Malgré l'attachement et la sympathie qu'il portait depuis 1926 à l'œuvre accomplie par les sionistes de Palestine, Kessel était aussi parfaitement agnostique qu'apolitique, et il se tenait toujours à l'écart des associations et mouvements juifs de France. Et voila que pour la première fois il est accueilli en écrivain juif par ses coreligionnaires d'Afrique du nord ! Cette attention le toucha !

En avril Kessel, envoyé spécial du journal Le Matin, était invité avec d'autres journalistes attitrés à l'une des premières conférences de presse du Président Franklin Delano Roosevelt, le 32ème président des États-Unis en novembre 1932 et qui avait pris ses fonctions le 4 mars 1933. Avant d'être reçu à la maison blanche il avait fait une halte à New-York qui l'avait tant impressionné en novembre 1918. Il découvrit la formidable expansion de la ville et la multiplication des grands et riches buildings. Mais la misère était aussi impressionnante, la prospérité américaine s'était évaporée avec le jeudi noir de Wall Street, le 24 octobre 1929. A son hôtel on lui a conseillé de ne pas se rendre seul la nuit dans les quartiers écartés des grands axes sous peine de mauvaises aventures ; mais quand on évoque à Joseph des aventures, belles ou mauvaises, c'est l'inciter à y aller. Il y prit une raclée et se fit voler son porte feuille. Ce qui fit que quelques jours plus tard, il se présenta devant le président Roosevelt le visage encore tuméfié. Ce président infirme l'impressionna et il sentit que les États-Unis avaient une chance rare, en ces temps risqués avec cet étrange pilote. C'était autre chose qu'Hitler ; c'est ce qu'il déclara dans ses articles.

Les temps étaient aussi troublés en France et un peu partout en Europe. En France, c'est l'affaire d'un aventurier financier, Serge Alexandre, qui faisait grand bruit. Kessel l'a rencontré plusieurs fois car les aventuriers l'attirent toujours et à plus forte raison quand cet aventurier est un juif russe et que son vrai nom est Stavisky. Puis finalement déçu par le personnage il s'en éloigna, après lui avoir rendu une avance, pour lancer un nouvel hebdomadaire, L'Aventure, comme il en avait demandé à tous ses amis. Quand le scandale éclata après le suicide de Stavisky à Chambéry le 8 janvier 1934 et comme son nom figurait sur certains documents, Kessel dut comparaître devant la commission d'enquête. Il prouva sans difficulté son honnêteté en produisant les numéros de chèque et de compte de remboursement. Le scandale fit tomber le gouvernement, après le précédent. Kessel écrira et publiera dans la foulée Stavisky, l'homme que j'ai connu.

A l'automne 1934 Joseph et Katia se rendaient en l'Espagne pour quelques semaines de vacances, direction Grenade et Séville qu'ils ne connaissaient pas. Cela faisait trois ans que le pays était devenu une république et que les élections législatives avaient portées au pouvoir une gauche quelque peu divisée. Joseph et Katia n'allèrent pas plus loin que Barcelone pour causes de grèves et manifestations diverses. Kessel reprit son rôle de journaliste pour décrire quelques articles sur ces révoltes juvéniles, pronostiquant quand même, ce qui allait arriver vingt mois plus tard.

La lourde menace que la montée du fascisme faisait planer sur l'Europe ne pouvait pas laisser Kessel indifférent. Pourtant il ne se mêla en rien au Congrès international des écrivains qui a réuni, le 21 juin 1935 à la Mutualité, plusieurs centaine d'intellectuels antifascistes, épouvantés par les succès d'Hitler en Allemagne... il n'y avait même pas été convié par son ami André Malraux... et lui voulait se tenir à l'écart des tensions politique qui déchiraient la France. Il ne pouvait s'engager que lors de conditions dramatiques. Pour le reste seul l'amitié comptait : Que lui importait que Mermoz soit devenu vice-président des Croix-de Feu ? Il aimait Mermoz et Mermoz l'aimait. Que lui importait que Elie Sofler soit de gauche; c’était son ami. Un bon ami qui le qualifiait d’anarchiste de droite, ce qui était parfois vrai, mais pas toujours …, notamment vis-à-vis de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste.

Dans l'après midi du 7 décembre Joseph Kessel apprit la nouvelle qui le laissa effondré. A 10 h 47, le poste de Dakar avait reçu ce début de message: « Coupons moteurs arrière droit...» et plus rien. La Croix-du-Sud piloté par Marmoz s'était perdu corps et biens à 800 km de la côte africaine.

Lors des élections législatives de fin avril-début mai 1936, le front populaire, Union de gauche, remportait la victoire et Léon Blum devenait chef du gouvernement le 4 juin. Plus que jamais la France se trouvait aux prises avec une vague d'antisémitisme comme elle n'en pas connu depuis l'affaire Dreyfus. Et Kessel finirait bien par admettre que certains de ses anciens amis qui se déclaraient dans la presse ouvertement antisémite ne méritaient plus cet honneur.

En juillet 1936 débutait à Grenade la guerre civile. Le gouverneur de la province, un ami du général Franco lança l'armée à la chasse des républicains, fussent-ils intellectuels comme Lorca, ouvriers ou paysans. Beaucoup de fusillés sans jugement dès les premières heures. Kessel ne pu suivre ces événements, pas plus qu'il n'avait pu suivre l'invasion de l'Éthiopie par l'armée de Mussolini. Ces embrasements de guerre tombaient au moment où Kessel lançait  un grand hommage à son ami Mermoz avec l'accord de sa mère qui lui remit toutes les lettres de son fils pour un projet de biographie.

Le 24 août 1937 Kessel arrivait à Buenos-Aires après une traversée avec le paquebot Asturias. Le courrier traversait l'Atlantique sud en avion mais pas encore les voyageurs. La visite du grand écrivain dans le pays où il est né, pour rendre hommage à son ami Mermoz, héros national de l'Argentine, était un événement national. Il parcouru en avion toute l'argentine du Delta du Tigre à la Patagonie. Il fut même invité à Villa Clara la petite ville où il est né.

Il put voler au dessus de la cordillère des Andes avec des avions qu'avaient pilotés Mermoz et Saint-Exupery. Après une escale à Santiago au Chili, il descendit à Rio Gallegos en terre de feu, la bourgade la plus australe du monde. Et puis ce fut le Brésil, Rio de Janeiro et Natal et retour en France où il arriva début novembre 1937. C'est en mars 1938 que Kessel termina la biographie de Mermoz.

La guerre civile déchirait l'Espagne. Kessel est mal à l'aise car d'une part il en a raté les débuts et surtout l'offensive sur Tolède et, d'autre part, le fascisme le révulsait autant que le bolchevisme en vigueur dans sa vieille Russie. Il sentait que l'avenir de l'Europe se jouait là-bas, au moment où la France et la Grande Bretagne signaient les accords de Munich avec Hitler et Mussolini. Fervent partisan de la cause républicaine il décida de partir avec son cousin Boris Lesk qui y avait déjà passé huit mois l'année précédente et parlait parfaitement espagnol. Mais cette guerre le déçut, il n'y retrouvait pas dans les combats de compagnons d'aventures. (Où c'est l'inverse, c'est lui qui n'était pas compagnon d'aventures de ceux qui luttaient....). Quelle frustration ! Il parvint à noyer son chagrin au bar de l'hôtel Colon où il résidait, en compagnie de deux poids lourds de la guerre d'Espagne, André Malraux et Ernest Hemingway. Il enviait ces deux écrivains qui ont connu la fraternité des combats, le danger des tranchées, la montée au front lorsque sonne le glas. (Le titre du prochain roman d'Hemingway, alors que Malraux avait déjà publié L'Espoir). Cette guerre avait alors trop d'arrière et plus assez de front. Kessel y resta à peine dix jours. 

En septembre 1939, lorsque la guerre éclate en France, Jef veut s'engager, à 41 ans il le peut encore. A la fin de la guerre de 14/18 il était sous lieutenant à titre d'étranger, mais il avait perdu son grade au moment de sa naturalisation et fut retenu comme simple soldat. Lorsque Pierre Lazareff monta un réseau de correspondant de guerre pour Paris-soir, Kessel le rejoint immédiatement... Mais la drôle de guerre se terminait bientôt, les allemands arrivaient à Paris. Lazareff, Kessel et quelques autres se replièrent à Bordeaux pour sauver Paris-soir. Le 22 juin l'armistice était signée. Pierre Lazareff et sa femme partaient pour Lisbonne où les rejoignirent quelques jours plus tard Joseph et Katia. Ils ne restèrent que deux mois au Portugal, le temps d'évaluer la situation. La fin de l’IIIe République et la constitution de l'État français par le Maréchal Pétain et gouvernement de Laval Installé à Vichy. Il apprit aussi l'appel du 18 juin d'un certain général De Gaulle réfugié à Londres qui appelait à la résistance. Un message brouillé par l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers-El-Kébir. Et le fait que la France était partagée en deux zones, France occupée et France libre. Joseph pensa un moment de rejoindre l'Amérique, puis resta en France libre selon le souhait de Kaïta. Sur la côte d'Azur Joseph a rencontré Emmanuel d'Astier de la Vigerie, une vieille connaissance, qui essayait de constituer un réseau de résistance ce qui intéressait Kessel. Il retrouva aussi son ami Gaston Gallimard.... Mais les allemands se rapprochaient. Le 11 novembre 1942 la zone est envahie. Joseph quitte la France en passant par le Portugal. Il part accompagné de son neveu Maurice. Maurice est le fils de son frère Lazard qui s'est suicidé le 27 août 1920, à l'âge de 21 ans. Dans la deuxième semaine de Janvier Joseph et Maurice obtiennent des places sur un hydravion en partance pour l'Angleterre. Quelques jours plus tard il est reçu au bureau du colonel Passy ; il s'inquiète pour son avenir: Pourra-t-il, à bientôt 45 ans, combattre encore dans l'aviation ? « Vous verrez ça avec le général » lui répondit-on.  

Il est reçu à Carlton par le Général De Gaule dans les dernier jours de janvier 43. Celui-ci lui demande de partir pour les États-Unis afin de soutenir la propagande des Forces françaises libres. Kessel refuse, il veut participer à la guerre, mener des actions au-dessus de la France. « C'est difficile à votre âge. » lui répondit Le Général en lui suggérant d'écrire plutôt un roman sur la résistance..... Le chef de la France libre impressionne l'écrivain. Il se jette aussitôt dans la rédaction du roman qu'il intitulera L'Armée des ombres. Il manquait aussi un hymne à la résistance : il s'y attelle avec son neveu Maurice Druon ; la musique est composée par Anna Marly. Ce chant devient le chant de tous les résistants et est diffusé sur les ondes de la BBC, le symbole de la France en révolte, de l'Afrique de la 2e division blindée de Leclerc aux faubourgs de Paris.

Kessel finit quand même à renouer avec l'aviation ; malgré un premier échec aux tests il démontre son enthousiasme, sa volonté de survoler la France que l'escadron 226 finit par l'engager en mai 44. Une nuit sur deux, chargé de la radio, il part en mission. Il avait effectué une demi-douzaine de vols nocturnes lorsque le 6 juin en soirée au mess des officiers les volontaires entendirent à la radio, le général De Gaule prononcer les mots tant attendus « La bataille suprême est engagée... Bien entendu c'est la bataille de France, c'est la bataille de la France.» A peine la voix de l'espoir fut-elle éteinte que dans le haut-parleur retentit le Chant des partisans. De Gaule l'avait choisi pour souligner la solennité de son discours. Joseph Kessel exultait. Son engagement pour la France libre est total. Que de sensations retrouvées !  

La guerre, Jef l'acheva en Allemagne, correspondant de guerre pour France-soir auprès de l'armée française, sur les traces du général de Lattre, vainqueur de la bataille du Rhin.

La guerre finie, avant de partir pour de nouvelles aventures il veut à tout prix assister au procès de Pétain puis au procès de Nuremberg. 

Le 29 novembre 1947, à New-York l'assemblée générale des Nations unies votait le partage de la Palestine par 33 voix contre 13 et 11 abstentions. La fin du mandat britannique et la naissance de l'état d'Israël était fixé au 4 mai 1848. Le gouvernement Israélien dirigé par Ben Gourion sera proclamé le 15 mai, et ce jour là les derniers soldats et fonctionnaires britanniques embarqueront de Haïfa. 

Il était impensable que le premier journal de France-Soir ne soit présent en Israël ce jour-là ; et qui mieux que Joseph Kessel pour décrire aux lecteurs cet événement. Écrire la naissance d'Israël ! Jef accepta aussitôt. Dans la nuit du 13 mai 1848 un avion pour touristes est réservé par le journal avec le propriétaire pour pilote assisté d'un navigateur  radio. Kessel et un photographe embarquent. La météo n'est pas bonne et il y a des arrêts étapes pour faire le plein d'essence et des formalités à Athènes et Nicosie. La radio en Israël reste muette. Alors qu'ils approchent de la côte la radio se réveille et leur intime l'ordre d'atterrir à Haïfa. Ils étaient les premiers à débarquer en Israël. En passant la douane Kessel regarde le visa qu'un proposé tamponne sur son passeport : il porte le numéro 1. Un signe du destin pour ce juif, fut-il agnostique. « Et la guerre ?» lance-t-il. « Dépêchez-vous, c'est commencé.»

Joseph resta quatre semaines en Israël au cours desquelles il envoya onze longs articles. Ce sont moins les combats qui intéressent le reporter de 50 ans que les portraits, les personnages, les héros dessinant le visage d'Israël peuplé de sept cent mille âmes. Terre de feu (avec les bataillons d'Israël) fut le seul ouvrage original que Kessel publia en 1848.

En 1950 il accompagne à Varsovie son ami Emmanuel d'Astier de la Vigerie, député de gauche compagnon de route du parti communiste et son neveu Maurice. La participation de Kessel au 2ème Congrès mondial des partisans de la paix, en pleine guerre froide, précipite sa brouille avec Lazareff, ce vieil ami qu'il connait depuis trente ans et qui l'accuse de jouer désormais le jeu des staliniens. Jef en est profondément peiné tant il porte l'amitié au sommet des vertus humaines. La brouille ne durera pas guère. 

En 1950 parait le tour du malheur, un livre comportant quatre volumes. Cette fresque que l'auteur à mis vingt ans à écrire et corriger, occupe une place à part dans son œuvre. En s'attachant à des personnages sans commune mesure dans leurs excès, elle dépeint les tourments d'une époque.

En juin 1953 Kessel se rend au Kenya en compagnie de sa nouvelle jeune femme Michèle (Winifred O'Brien anglaise par sa mère et Irlandaise par son père qu'il a connu à Londres en 1944 et épousé en mars 1949.) Avant d'entreprendre le plus beau des voyages de noce qu'il avait décidé d'offrir à Michèle, il fit de Nairobi son job de journaliste en adressant à France-Soir quinze articles en une vingtaine de jours. Tout en ne cachant rien des crimes épouvantables des Mau-Mau, il ne put s'empêcher de donner quelques coups de patte au système coloniale qui avait poussé un Jomo Kenyatta, tout empreint de culture occidentale, diplômé de l'université de Londres de revenir dans son pays prendre la tête de l'opposition à la colonisation blanche. Homme exceptionnel, il devait devenir dix ans plus tard le premier président de la république indépendante du Kenya et l'un des plus sages leaders du tiers monde. Une fois ses articles envoyés, Joseph et Michelle partent découvrir la brousse. De Nairobi au Rwanda et l'Afrique des grands lacs. Le trajet est fait en voiture avec guide, le tout prêté par l'attaché commercial de France à Nairobi. Les paysages sont merveilleux. Le spectacle des fauves le fascine. Près du lac Albert à la frontière de l'Ouganda et du Congo belge, il voit surgir un troupeau d'éléphants et il descend de la voiture pour s'en approcher. Le chauffeur noir hurle qu'il va à la mort et Jef se ressaisi et remonte dans la voiture qui peut s'écarter du troupeau. C'est dans ces espaces que Kessel imagine un roman africain, Le Lion, splendide histoire d'amitié entre un lion et une jeune fille. Le roman sera publié en 1958.

Janvier 1955, Jean Rosenthal, ancien agent secret du Général De Gaulle, compagnon de la libération, venait chercher son ami Joseph à son bureau, pour lui montrer une pièce unique. Après la guerre Rosenthal avait repris son métier qui était d'acheter et de vendre des pierres précieuses. La place importante qu'il occupait dans la hiérarchie internationale des joailliers l'amenait à parcourir le monde à la recherche des plus belles gemmes. Kessel particulièrement intéressé suivi son ami pour retrouver le correspondant-associé en Birmanie de son ami. Quelques minutes plus tard Kessel avait entre les mains un rubis de vingt carats taillé à la perfection par Julius Schiff. Ce joyau rouge était un sang de pigeon un rubis originaire des mines de Mogok en haute Birmanie où Schiff passe huit mois par an. Rosenthal propose à  son ami écrivain de l'accompagner en Birmanie, deux semaines plus tard, jusqu'à la vallée des rubis. Parcourir les forêts birmanes, côtoyer les chercheurs de pierres précieuses est une tâche digne d'un Kipling ou d'un Jack London. Kessel donne son accord pour l'expédition et Michelle sera de la partie.

A Rangoon, l'ambassadeur de France juge que le projet est pure folie. La haute vallée que Kessel veut visiter est le fief des rebelles. Enlèvements, demandes de rançons, assassinats. Les insurgés ne reculent devant rien. Kessel non plus. Finalement tout se passa plutôt bien et Joseph rentra en France mais après quelques étapes festives complémentaires à Hong-Kong et Macao où il rencontra un jeune photographe qui venait de Saigon. Correspondant de guerre il avait couvert la guerre d'Indochine pour le Service cinématographique des armée. Cameraman Pierre Schoendoerffer avait filmé toute la bataille de Dien Nien Phu au terme de laquelle il avait été fait prisonnier pendant quatre mois par les troupes du Giap. Par ailleurs il avait adoré Fortune carrée.... Une nouvelle grande amitié venait de naître!

De retour à Paris, Kessel après quelques labeurs alimentaires comme d'écrire des livres de reportage plus que de littérature, dont La Vallée des rubis et Hong Kong et Macao, Jef veut revenir à la fois aux grands thèmes romanesques et aux vastes espaces de son enfance. L'Afghanistan correspond à toutes ses attentes : la soif d'aventure, le désire de steppes. Un soir de juillet 1956, deux cent mille heureux possesseurs d'un téléviseur virent les débuts à la télévision de Kessel avec l'émission Témoin parmi les hommes, et on devait l'y revoir souvent. Et comme les journaux n'étaient plus aussi généreux que dans les années 30, Kessel se prit à envisager la réalisation d'un grand film documentaire en pensant naturellement à son ami Pierre Schoendoerffer qui rêvait de faire un grand film. Georges de Bauregard s'enthousiasma pour le projet. C'était un jeune producteur de 36 ans qui avait déjà monté deux films en Espagne. Il accepta non seulement d'assumer les frais de voyage mais proposa de donner au projet une ampleur beaucoup plus considérable. Tant de merveilles méritaient mieux qu'un documentaire avec une histoire ; un vrai grand film en couleur et en cinémascope ! Il suffisait de trouver un metteur en scène, le rêve de Schoendoerffer.  Beaucard hésita. Mais puisque l'écrirai le scénario et que j'ai une confiance absolu en Pierre ! Dit Jef. Entendu céda le producteur, mais nous n'avons plus d'opérateur...J'en ai un, Raoul Coutard, conclut Kessel. 

Lorsque l'avion atterrit à Kaboul, la ville qui s'offre à son regard est magique. Grâce à une lettre donnée par une amie, dont la famille accueillis jadis le futur roi d'Afghanistan, Kessel bénéficie d'un accueil digne d'un prince. Passionné par la culture française le roi demande à Joseph une esquisse du scénario. Le lendemain la cour met à sa disposition tout ce qu'il désire... Qu'espérer de mieux ? se dit l'écrivain qui se fie comme à l'habitude de sa bonne étoile. 

Il est une cavalcade fabuleuse en Afghanistan qui attire bien vite Kessel, le bouzkachi, une passion nationale d'une brutalité inouïe, où deux équipes à cheval se disputent le corps d'une chèvre. Ce jeu devient le sujet central du film et cela flatte le souverain, qui lui conseille d'aller voir les Tchopendoz, les cavaliers de la province de Maymana. En voiture, nanti d'un guide qui parle français, Kessel parcourt un pays merveilleux. A bamiyan dans le silence de la vallée des dieux il découvre la splendeur des bouddhas sculptés dans la roche. En face de la montagne aux immenses trésors, trône un monticule où pointent des ruines la citadelle de Shahr-e Gholgola, la ville aux murmures rasées par les troupes conquérantes de Gensis Khan au XIIIe siècle. En amont l'enchantement est plus fort avec les lacs de Band-i-Amir.

L'expédition pour le tournage à Maymana est enfin prête. Elle doit durer six semaines après un périple à travers les montagnes et les plaines du nord qui n'effraie en rien Kessel, bien au contraire Et pourtant le film ne sera guère aisé à tourner. Grâce à de nouveaux amis, dont le gouverneur de Maymana, Kessel et son équipe parviennent sans encombre à recruter les cavaliers Tchopendoz pour le film. Trois cent cavaliers se lancent devant la caméra de Schoendoerffer. Jef contemple l'incroyable scène.

Un premier problème survint : pour le film quatre femmes étaient prévues. La religion ne le permet pas. Peu importe pour Jef, il suffit de modifier le scénario. Mais il y a plus grave pour le film la situation politique internationale. Le 29 octobre 1956, Israël attaquait l'Égypte, soutenu par les troupes franco-britanniques. L’Afghanistan comme la plupart des pays du tiers-monde soutient les pays arabes. Le gouvernement Afghan interdit formellement de poursuivre le tournage de ce film français. De plus les techniciens et le matériel doivent rester à Kaboul tant que les dettes ne seront pas réglées. Seul Kessel reçut l'autorisation de quitter le pays pour tenter de dénouer la situation à Paris. Il embarqua début novembre laissant ses amis en otages.

Raïsa, sa mère devait attendre le retour inespéré de son fils aîné pour mourir, le 15 novembre. Après les obsèques il réussit à régler le problème financier A Kaboul les dettes réglées, la situation ne se trouva pas dénouer pour autant. Les officiels Afghans ne donnaient pas l’autorisation. « Revenez dans trois ou quatre mois d’ici là situation internationale se sera peut-être améliorée.» Oui, mais les figurants Afghans des scènes déjà tournées ne sont plus là et il faudra d’autres figurants pour les scènes manquantes, ça fera un film bancal. La merveilleuse aventure afghane se terminait par le plus beau fiasco de Joseph Kessel.

Le film fut monté au mieux et pour eux il était superbe ! Il fut même présenté le 21 mai 1958 dans une seule salle aux Champs-Élysées, pratiquement sans spectateur.

Joseph Kessel se remit à son travail d'écrivain. D'abord il publia Le Lion qui fit un triomphe mondial. Il fut élu à l'Académie française en novembre 1962.

Il prépara son livre d'écrivain Les cavaliers qui eut aussi un triomphe mondial au point qu'en 1971 il fut adapté par Dalton Trumbo  pour un film de John Frankenheimer avec Omar Chérif et Jack Palance, mais il manque l'essentiel : il n'a pas été tourné en Afghanistan. 

Par contre Joseph Kessel est retourné en Afghanistan en avril 1967 pour un documentaire réalisé par Igor Barrère et Michel Colomès dans le cadre de l'émission « Cinq colonnes à la Une.». Mais avant il a accepter de voyager en Asie pour le compte de l'Organisation Mondiale de la Santé avec des étapes à Delhi, Calcuta puis dans les régions reculée de l'Assam, et enfin Bombay. Mais son plus grand bonheur, malgré la fatigue fut de revenir à Kaboul et un peu partout en Afghanistan.Ce fut son dernier grand voyage à près de 70 ans.

Joseph meurt d'une rupture d'anévrisme le 23 juillet 1979 à l'âge de 81 ans.  

 

Sources : Cet article a été construit comme le précédent en empruntant des paragraphes ou lignes des deux livres biographiques suivants. En vert des emprunts de paragraphes de Joseph Kessel ou sur la piste du lion. En bleu des parties de texte de Kessel le nomade éternel. En noir des "simplifications" personnelles de divers paragraphes.

 

 

 

 

 

 

 

 

J'envisage de faire dans quelques temps un article "Ciné-cure" pour parler des films de cinéma  (une douzaine), tirés d'un roman de Kessel. 

 

(A suivre) 

 

 

         

 

 

   

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