Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

A livres ouverts .... Kessel le nomade éternel

24 Mai 2020 , Rédigé par niduab Publié dans #à livre ouvert

Joseph Kessel est né le 31 janvier 1898, dans la pampa argentine. Son père Samuel avait accepté de rejoindre, avec sa femme Raïssa, la petite colonie juive de Clara de l'Entre-Rio pour remercier son bienfaiteur le baron Hirsch, mécène de ses études à Montpellier; université où il avait rencontré RaÏssa. La colonie avait besoin d''un médecin et Samuel s'était engagé pour trois ans. La demeure des Kessel est spartiate, au sol de terre battue, bordée de quelques arbres. Un enclos délimite le jardin de la famille. On se déplace à cheval ou en charrette. L'horizon est vide ... Parfois des nuages de sauterelles s'abattent sur les récoltes et détruisent la moisson pourtant bénie. Que de sacrifices pour tenir parole ! Le contrat de trois ans approchait de sa fin et puis Raïssa était à nouveau enceinte sans compter que Yossienka (petit Joseph adoré) avait été touché par la typhoïde ; le couple se devait rentrer en Europe. Bien plus tard joseph tirera, des souvenirs de ses parents, son premier livre La Steppe rouge.

De 1901 à 1905, la famille était retournée en Russie près d’Orenbourg, une ville située à la frontière de l'Asie et de l'Europe sur le fleuve Oural, d'où Raïssa était originaire. Dans la datcha de la famille Lesk elle accoucha de son deuxième fils puis d'un troisième. Mais la santé de Samuel qui souffrait d'angine de poitrine se dégradait. La steppe asiatique n'était guère mieux adaptée que la steppe argentine et le couple jugea que l'espoir de guérison était la Côte d'Azur et plus précisément Nice la terre d'accueil de nombreuses familles russes aisées.

La tribu Kessel-Lesk s'installa fin septembre 1908, rue Aubert, à quelques pas de la promenade des Anglais. Le docteur Kessel finit par retrouver la santé et à se constituer un noyau de clientèle parmi la colonie russe.

Joseph qui va sur ses onze ans parle déjà bien le français ; il fait son entrée au Lycée Masséna et après quelques moqueries dues à son accent, il impose sa personnalité. A treize ans il entre en troisième avec une solide réputation de fort en thème. Un professeur illumine Joseph, c'est Mr Morand le professeur de français : « Voila un garçon, dit-il à ses parents venus lui rendre visite, qui s’il sait maîtriser et canaliser le trop-plein d’énergie que la nature lui a donné promet beaucoup Croyez moi ! » L'influence de cet enseignant sera décisive sur la future carrière de Joseph. .... Et puis Samuel et Raïssa rêvaient de Paris et la famille quitta Nice pour s'installer à Bourg-la-Reine où ils ont des amis. Joseph entra en classe de philosophie à Louis-le-Grand et l'année suivante à la Sorbonne. Il terminait sa première année universitaire quand la guerre éclata. La famille prit illico le chemin du retour sur Nice.

Voila Joseph, brancardier et infirmier volontaire accueillant à la gare de Nice des blessés qui présentent souvent des plaies horribles, des corps brisés par les fracas des obus. A la veille de ses 19 ans, en 2017, il veut prendre part aux combats, et s’enrôle, d’abord dans l’artillerie où il fait ses classes avant de choisir l’aviation. Il est affecté à l'escadrille S.39 sous le commandement du capitaine Vachon ; il découvre des amitiés fortes. Thélis Vachon qui apprécie les qualités humaines de l'aspirant Kessel, le place sous la coupe de l'un des pilotes fétiche Pierre Carretier. Au dessus des tranchées dans le tumulte d'une guerre barbare il fit 150 missions de reconnaissance en dix huit mois. De ce séjour dans l'escadrille S.39 Kessel sort grandi mais aussi meurtri. Que de compagnons perdus ! A ses amis il rendra un vibrant hommage dans un livre, l'Équipage, que publiera Gallimard en 1923. On y retrouve ses amis abattus, Thélis Vachon sous le pseudonyme transparent du capitaine Gabriel Thélis, et Carretier, l'homme de campagne, qui devient Deschamps.

Alors que la guerre s'achève en France Joseph, répond à une demande de volontaires pour aller en Sibérie aider les russes blancs à résister à l'armée rouge. Deux mille francs ! Plus d'un an de la solde d'un aspirant, jamais Joseph n'avait possédé une telle somme. Y avait-il d'autres raisons ? La Russie ? Rester avec ses camarades ? Le besoin d'aventures ? C'est pour le moins le vrai début d'une vie de nomade qui commence ce 11 novembre 1918 quand il embarque avec plus de trois cent volontaires, dont une vingtaine d'officiers, sur le croiseur Président-Grant pour rejoindre New-York.

Ce fut une bien belle balade en Amérique. New-York emporte l'escadrille française dans un maelström d'images, de cris, d'embrassades, de confetti. A travers une foule délirante d'enthousiasmes, Kessel prit conscience de la puissance de l'Amérique. Après New-York ce fut la traversée en train jusqu'à San Francisco, puis le 3 janvier 1919 ils embarquent sur le Sherman pour rejoindre Vladivostok avec quelques escales à Honolulu, la perle d'Hawaï, puis au Japon. Il était clair que ce voyage n'avait plus vraiment de but militaire mais plutôt de propagande orchestrée. Kessel et ses camarades firent surtout de grosses bringues et connurent des nuits d'ivresses et d'amours exotiques.

Mais ils finirent par atteindre Vladivostok où ils ne restèrent que quelques semaines. En mars 2019 les volontaires sont démobilisés et le bâtiment qui appareille emmène la troupe vers Kobe au Japon, puis en Chine à Shanghai. Yossienka Kessel jubile ; Il a à peine 21 ans et s'apprête à boucler un tour du monde. A Shanghai il trouve une place sur un paquebot pour Marseille. A bord une autre aventure l'attend il rencontre une belle Roumaine, Nadia-Alexandra, surnommée Sandi, qui deviendra sa femme.

De retour à la vie civile il essaye de combiner une carrière de journaliste une d'écrivain. Depuis la Sorbonne il avait des contacts avec Le journal des idées et Grégoire, mais c'est La Liberté qui lui donne sa chance en l'envoyant comme envoyé spécial en Irlande pour suivre les troubles entre les irlandais tenants d'une indépendance républicaine et l'armée du Royaume Uni. A son arrivée à Dublin, Kessel a le sentiment de perdre son temps, personne ne répond à ses questions. Trois journées de tourisme avant qu'au quatrième quelqu'un cogne à la porte de sa chambre. Un homme se présente « Je suis Desmond Fitzgerald, dit-il en lui serrant la main. On m'a prévenu de votre arrivée et comme dans notre gouvernement irlandais je suis le ministre de la propagande, peut-être vous serais-je utile à Dublin.» Grâce à Fitzgerald, homme traquée par toutes les forces anglaises, il entre dans le monde opaque de la clandestinité. En une dizaine d'articles il décrit les mécanismes de la guerre civile, les exactions britanniques, les bévues côté IRA. Par cette série d'articles il emporte l'admiration du public et l'estime de ses confrères. Il était temps qu'il rentre car il n'avait que des papiers d'identité suspects car administrativement, malgré le service militaire il était toujours russe.

Enfin reconnu français, Kessel fut contacté par le Figaro pour aller enquêter clandestinement aux abords de l'Union soviétique. Il se rendit à Riga en Lettonie, mais il ne put entrer en Russie bolchevique que comme interprète d'une association qui aidait les populations proches de la frontière touchées par la famine à survivre. Il devait surtout cacher qu'il était journaliste. De toute façon personne ne parlait aux occidentaux. La Tcheka était partout. En rentrant à Paris, la mort dans l'âme, il fit deux articles, un sur la dramatique situation du peuple en proie à la famine, l'autre sur la Tcheka, la police secrète des soviets. Un article qui le fit être politiquement catalogué à droite.

Il resta un temps auprès de Sandi, qu'il avait épousée le 3 mai 1921, car elle est atteinte de tuberculose et doit aller se faire soigner dans un sanatorium en Suisse. Il l'accompagna, mais l'intermède fut de courte durée car il devait travailler et consolider son statut de journaliste. De ce séjour en Suisse il écrira Les Captifs. (Grand prix de roman de l'académie française en 1926)...

Pendant quelques temps il fait des enquêtes sur la pègre en Europe et notamment en Allemagne. Il reste peu éloigné de la Suisse et écrit chaque jour une lettre à Sandi dont la santé semble s'améliorer.

Mais c'est de grand large qui continue à l'obséder. A 27 ans Kessel ne tient plus en place. L'occasion de repartir surgit avec la rencontre à Paris de Haïm Weizmann, le chef de file du sionisme mondial. Même si le sort de la communauté juive le laisse indifférent car Kessel, agnostique, ne croit pas à la création d'un État pour les juifs. Weizmann, après avoir parlé avec un extraordinaire enthousiasme de la vie aventureuse des colons de Ptah Tiqva ou de Rehovot, invita le jeune homme à l'accompagner en Palestine au printemps suivant. Jef lui répond « C'est de l'utopie, ça n'a absolument aucune chance j'irai voir là-bas uniquement parce qu'est une aventure.»

Embarquant à Marseille en avril 1926, sur le Champollion Kessel était loin de soupçonner la complexité de la situation au Moyen-Orient. Arrivé à Jaffa, ville vieille de plus de vingt siècles, Haïm Weizemann abandonne le journaliste aux charmes de la ville orientale en lui donnant rendez-vous le lendemain dans un faubourg de Jaffa. « C'est une petite colonie de baraquements le long de la plage. Vous demanderez Tel-Aviv ».

Une petite colonie de baraquement ? Le lendemain matin Kessel découvrait une ville moderne à l'américaine  avec des voies rectilignes, de l'eau courante, l'électricité, des égouts.... là où il n'y avait rien dix ans plus tôt. « La seule ville juive, entièrement juive de Palestine », lui dit son accompagnateur. La leçon de Weizemann était comprise. Un chauffeur, une lettre de recommandation du président de l'Organisation sioniste mondiale et un sauf-conduit délivré par les autorités anglaises à l'envoyé spécial du Journal, Kessel était paré pour découvrir la Palestine. Il se rend à Jérusalem et malgré son peu de foi, il pénètre dans les ruelles de la vieille ville trois fois sainte qui fleure bon les épices malgré la crasse ambiante, puis au mur des lamentations où se rassemblent pèlerins et pionniers, migrants venus de divers ghettos. Kessel veut tout voir, tout sentir. Il parcourt de long en large la Palestine, se rend au bord de la mer morte, visite Naplouse, traverse la Judée en friche.... Un enthousiasme formidable habite les petites communautés juives qu'il visite.

La Syrie cependant l'attend, celle des révoltés contre la présence française. Depuis six ans la France avait mandat sur la Syrie littorale mais aussi sur la région intérieure et le Djebel Druze. Mosaïque de races et de religions la Syrie ne pouvait être gouvernée qu'à force de doigté et de finesse. Mais ce ne fut pas toujours le cas notamment en juillet 1925 quand le général Sarrail fit bombarder Damas pour mater des révoltes et abattre un gouvernement insurrectionnel.

La première étape fut Beyrouth où il accepte l'invitation de M. Labane, officier de police principal qui lui propose, s'il n'a pas peur, de participer à une descente dans la ville souterraine, repaire des prostituées et des tueurs à gages experts en cocaïne et Haschich. Une nuit blanche à respirer les miasmes des bas-fonds les plus inquiétants de la ville lui parut indispensable.

Le lendemain Kessel doit rejoindre Damas où il doit rencontrer Collet et Muller qui sont à la tête d'une troupe de partisans pour traquer les rebelles druzes et arabes. Quand il arrive à Damas, après douze heures de train il est accueilli par un jeune caporal de 21 ans qui lui fait découvrir la ville. En chemin le jeune homme lui dit qu'il a lu ses deux livres La Steppe rouge et L'Équipage et qu'il veut devenir journaliste. Le lendemain Kessel rencontre le capitaine Collet, personnage légendaire dans tout le Levant pour ses raids contre les rebelles. Collet l'emmène aussitôt dans la contrée de la rébellion, jusqu'au djebel Druze, à bord d'une vieille Ford brinquebalante, escortés par des cavaliers Tcherkesses. Kessel parcours ainsi une bonne partie de la Syrie sous mandat français jusqu'à Palmyre et L'Euphrate et à chaque étape il constate le même dévouement des partisans à leur chef Collet. A Deir-Ee-Zor Collet laisse le journaliste à Muller. Le style et les méthodes de celui-ci sont différentes de celles de Collet, mais elles sont complémentaires: La guérilla et les opérations-éclairs avec Collet, la pacification et la compréhension avec Muller.

Lorsqu'il publie ses reportages à son retour en France, c'est la gloire qui attend Kessel. Les choses vues, les personnages rencontrés, la fabuleuse épopée des colons juifs de Palestine ses aventures dans le désert syrien rencontrent un succès immédiat, au point qu'il devient l'égal, à 28 ans des plus grands reporters de l'époque.

De retour en France, il reprend sa plume d'écrivain, Il sortira une dizaine de livres entre 1927 et 1928, dont En Syrie, Nuits de Princes, Belle de jour, ...Mais le 2 juin 1928 Sandi s'éteignait à Davos, Joseph était près d'elle. 

L'aventure de l'Aéropostale fascine celui qui a introduit l'aviation dans le monde des lettres. Il rencontre, par hasard, un lieutenant de vaisseau, qui lui avait fait survolé le désert en Syrie et qui connait bien deux pilotes de l'Aéropostale qui venait de connaître la mésaventure d'être enlevé par des indigènes maures après un atterrissage forcé dans le Rio de Oro, puis libérés en échange d'une rançon. Ces pilotes, Marcel Reine et Édouard Serre étaient en train de rédiger le récit de leur captivité. A la fin de l'année 1928 les deux anciens otages rencontrent Kessel. Ils lui proposent de participer à un vol Toulouse-Dakar. Joseph est fou de joie : quitter Paris, prendre des risques, et surtout retrouver la merveilleuse fraternité de l'aviation au cœur d'un désert semblable à celui de Syrie. Quelques jours plus tard il était à Toulouse avec Serre dans le bureau de Didier Daurat, as des as de la guerre de 1914-1918, et maintenant chef d'exploitation de l'Aérospatiale qui lui dit « Jusqu'au Maroc cela va encore mais pas au-delà d'Agadir; j'ai interdit le transport de passagers depuis que nous avons eu trois compagnons massacrés par les Maures. Pour vous je fais une exception, mais à vos risques et périls.»  Il ne volera pas avec Serre ou Reine, mais avec l'ingénieur Émile Lécrivain qui avait ouvert la ligne Casa-Dakar quatre ans plus tôt. Le voyage entre vagues de l'atlantique et tempête de sable au raz des dunes fut quelque peu malmené. Kessel est heureux et plus que jamais il a la baraka. Cette joie est ternie cependant par la mort de ses compères quelques jours plus tard. Perdus au dessus des flots, en pleine nuit, Émile Lécrivain et son coéquipier se sont abîmés en mer au large de Mogador. De cette épopée, Kessel tire un nouveau roman, Vent de sable

Voyage, reportage, écriture, roman.... Désormais, c'est une habitude, Kessel multiplie les ouvrages..... Cette fois-ci Joseph désire s’attaquer au drame de l'esclavage. Le redoutable patron de presse Bunau-Varilla veut-il l'embaucher pour Le Matin qu'il accepte derechef. Désormais, carte blanche lui est donnée. Il propose une équipée au pays des esclaves. Qu'importe les périls sur cette piste hasardeuse. Buneau- Varilla signe son avance, la somme incroyable d'un million de francs.

Kessel forme son équipe de gens qu'il connait bien : le lieutenant de vaisseau Lablache-Combier dont le talent de marin pourra être utile en mer Rouge ; Émile Peyré, médecin militaire, parfait arabisant, ancien du Sahara et frère de l'écrivain Joseph Peyré et enfin un autre proche compagnon, Gilbert Charles. Mais Kessel a besoin sur place d'une « clef ». Il pense à l'aventurier Henry de Monfreid, mais celui-ci ne répond pas à ses lettres. C'est Labache-Combier qui arrive à le joindre et apprend à Kessel qu'il sera bientôt de passage à Paris. C'est sur la péniche de Lablache amarrée sur un quai de Paris qu'ils se rencontreront et s'apprécieront. A la fin de la soirée Monfreid appelle Joseph mon ptit et celui-ci appelle l'aventurier vieux pirate. Le départ est fixé au 1er janvier 1930 sur le paquebot André Lebon pour 13 jours de traversée. Sur le bateau Monfreid remet à Kessel une liasse de cahiers « Mes journaux de bord, dit-il simplement. Ca va t'apprendre diverses choses sur les régions qui nous attendent. Et puisque tu écris des livres, tu y trouveras de la matière. Je te les donne.» Après avoir tout lu, Joseph revient vers son ami  « C'est trop beau, je ne peux accepter ton cadeau. M'en servir serait du plagiat. En revanche à notre retour, il faut que tu publies toi-même, tes aventures. Je t'y aiderai. » Ce trait de loyauté professionnelle lui valu l'amitié indéfectible du trafiquant.

A Djibouti l'expédition commence mal. Monfreid se fait confisquer une cargaison d'armes et le gouverneur Chapon-Baissac interdit officiellement à Kessel l'accès à l'intérieur du pays. « Mais Monfreid y va bien tout seul ! » s'insurge Jef. « C'est vrai mais je vous interdis d'y aller avec lui.» répondit le gouverneur.

L'équipe du Matin n'avait plus qu'à prendre le train pour rejoindre l'Éthiopie où ils devaient être reçus par le négus. Kessel et ses compagnons gagnèrent seul Addis Abeda ; Monfreid leur a donné rendez vous, une semaine plus tard, dans sa propriété d'Haraoué proche de la voie ferrée qui unissait depuis 1917 la capitale du négus à la mer rouge. A Addis-Abeba Ils furent reçus à la table du négus, Haïlé Selassié. Kessel fut décoré en public de l'ordre de l'étoile éthiopienne, et on leur mit à disposition l'un des deux avions du pays pour rejoindre, en trois heures, le comptoir d'Harrar où Arthur Rimbaud était devenu trafiquant d'armes bien avant Monfreid.

Quelques jours plus tard Kessel et ses partenaires arrivent à Haraoué chez Monfreid, celui-ci leur montre les pauvres bougres qui errent sous les eucalyptus de son vaste domaine. Le journaliste comprend que son ami est, lui aussi, propriétaire d'esclaves. Monfreid le met en contact avec Saïd, un négrier de la pire espèce, qui frappe son bétail humain à la moindre incartade ou selon son humeur. Le trafiquant propose à Kessel et ses amis de l'accompagner dans la brousse et la montagne afin de prendre possession de nouveaux asservis. Quelques jours de marches et bivouacs. En chemin le commerçant d'esclaves dont les propos sont traduits par Peyré, donne les recettes de son commerce. Lorsqu'un village a besoin d'argent, Saïd fournit au chef la somme requise et reçoit en échange des hommes. Souvent il complète son lot en enlevant quelques jeunes filles. Kessel et ses compagnons assistent à une de ces scènes. Kessel racheta la jeune fille et la ramena dans son village. Jusqu'à quand ? L'aventure ne fait que commencer. Il faut rejoindre la côte de la mer rouge où les attend un troupeau d'esclaves misérables, femmes et hommes, qu'il faudra embarquer pour les emmener en Arabie ou au Yemen. L'expédition de Kessel emprunte un chemin maritime différent, c’est le Mousterieh de Monfreid, un bateau de seize mètres de long taillé pour les coups de vent avec neuf hommes d'équipage. Mondfrey n'était pas du voyage en raison de sombres affaires au Yémen. Ils durent affronter une tempête  mais heureusement Lablache-Combier prit les choses en main. Sous ses ordres les marins amenèrent la double voile pour déployer une petite voile, la fortune carrée. Joseph Kessel tient le titre de son prochain roman.

 Au Yémen Kessel et ses compagnons furent reçu comme des princes à Hodeïda par le fils de l'iman Yahia gouverneur de la ville. Ils purent aussi se rendre à Sanaa, qui est une capitale magique, une de ces villes que Joseph ne croyait découvrir que dans son imagination. Il  en n'oublie pas pour autant le sujet de son reportage. Déception ; il n'existe plus de marches d'esclaves au Yémen lui assure un dignitaire de la cour. La caravane qu'il suivait s'est volatilisée. Pourtant l'esclavage demeure omniprésent dans le royaume. Quand à la partie saoudienne, où sévissent encore des négriers. Le pays de lieux saints est fermé. Ils firent une courte escale à Djadda pour prendre un bateau qui les a conduit à Suez, d'où ils gagnèrent Le Caire et Alexandrie à bord d'automobiles, puis par bateau Marseille après 4 mois de missions. Joseph n'a alors que 32 ans, mais a déjà beaucoup vécu.

De retour chez lui après cette terrible mais incroyable aventure en Abyssinie il se mit immédiatement à l'écriture des Marchés des esclaves. Ce récit terminé il le met de côté pour une publication ultérieure jugeant qu'il avait déjà fait beaucoup d'articles dans la presse, Le Matin et Grégoire. Maintenant il voulait se consacrer à son grand projet littéraire qu'il avait en tête ; mais pour y arriver il devait retrouver un peu de quiétude, ce qu'il appela ses « îlots de tendresse ». Parmi ces « îlots de tendresse » il y avait la famille dont son frère Georges et sa femme et leur bébé, mais aussi son jeune cousin Boris Lesk qui en réussissant à fuir la Russie bolchevique à 18 ans est venu s'installer chez lui.

Il y avait aussi ses amis, dont ceux du voyage qui après une période de récupération revenaient ... Et puis les nouveaux amis, ceux attendus comme Mermoz qui venait de réaliser la première liaison aérienne postale Europe-Afrique-Amérique. Entre le héros de l'Aéropostale et l'auteur à succès la sympathie fut immédiate. Elle entraîna aussi rapidement de nouvelles rencontres amicales avec d'autres pilotes de passages par Paris dont Saint-Exupéry le grand copain de Mermoz.

Et puis il y avait des femmes dont une Katia une jeune fille de dix-huit ans née à Riga en Lettonie, tout près du berceau familial des Kessel. Lors de la révolution, devant l'avance des Rouges sa mère, accompagnée de ses deux filles très jeunes, avait pris le chemin de la France en traversant la Turquie, la Grèce puis l'Italie. Pour Raïssa, la mère de Joseph, Katia était sans nul doute l'être le plus solide et le plus estimable qu'ait connu son fils.

A trente-trois ans Joseph Kessel commençait une nouvelle existence et c'est dans la joie qu'il entreprit d’écrire Fortune carrée.... Et c’'est dans la fureur qu'il l'acheva. Quel soulagement de pouvoir peindre la réalité sans reconstruction intérieure ! Dans l'Équipage, les Captifs, Belle de jour et même Le coup de grâce, Kessel, se servant d'événements d'ordre sentimental personnel, avait radicalement transformé le réel. Rien de tout ça dans Fortune carrée : seulement la célébration de la violence et de l'amitié qui était pour lui le plus beau, le plus fort des sentiments.

L'année suivante,1931, ne fut pas du même tempo ; ce fut l'année noire, l'année des catastrophes en série, liées le plus souvent à des excès d'alcools ou de drogues. En avril, il faillit perdre une main en écrasant, à la russe, une coupe du plat de la main sur une table. Fin août il y eut un très grave accident de voiture ; Georges le conducteur était ivre. La voiture commençait à brûler et c'est un paysan de 75 ans qui sortit les deux hommes évanouis de la voiture. Ils furent conduits à l'hôpital. Georges faillit perdre une jambe Joseph dut porter une minerve pendant trois mois et interdiction de sortir de son appartement.

Les deux frères avait eu aussi quelques problèmes avec leur ami Gaston Gallimard qui avait accepté en début d'année la création d'un nouvel hebdomadaire Voila dont Georges était le co-directeur avec un proche de Gaston. Quand Fortune Carrée parut en Février 1931, Joseph reçu une lettre : « Mon cher Jef, J'ai reçu Fortune carrée, qui est un livre magnifique, à mon avis le meilleur que tu aies écrit. Je te remercie de m'avoir envoyé cette bonne édition que j'aimerai conserver. J'ai beaucoup d'affection pour tout ce que tu écris et j'ai aussi beaucoup d'affection pour toi. Voila ce qu'il y a. Je suis fidèle de nature et il n'y a aucune humeur dans mes réactions. Mais il me semble que je n'aurais aucune amitié pour Georges et pour toi si j'étais insensible à certaines de vos fautes. Ton ami Gaston.» Sur la page de garde du livre figurait une dédicace. « A mon père, en souvenir des contes qu'il me faisait.» Le dernier hommage d'un fils à son père qui lui avait tant apporté et à qui il avait si peu rendu. Le 5 décembre une ultime crise cardiaque à emporté Samuel.

A son habitude Kessel passait d'un extrême à l'autre ; tout devait changer, tout allait changer !

 

Probablement à suivre..... 

 

Sources : cet article a été construit en empruntant des paragraphes ou lignes des deux livres biographiques suivants. En bleu des textes ou parties de texte de Kessel le nomade éternel. 

 

En vert des emprunts de Joseph Kessel ou sur la piste du lion. 

En noir des "simplifications" personnelles de divers paragraphes.

 

 

 

 

 

J'ai découvert Yves Courrière au cours des années 70 et début 80 en lisant les 4 tomes de la guerre d'Algérie : Chaque livre faisait entre 500 et 600 pages et entre chaque livre il y avait au moins un an d'attente .... et en plus j'avais grandi avec ces événements.

J'ai lu ensuite au début des années 2000 le Jacques Prévert de Courrière. (700 pages) et je connaissais et j'adorai Prévert. J'avais tous ses poèmes en livres de poche. Ce livre était facile à lire. 

J'ai aussi lu et aimé Les Aubarède.

Mais j'eus beaucoup plus de mal à lire le Joseph Kessel de Courrière avec plus de 900 pages tellement riches..... Et puis je n'avais lu que deux ou trois livres de Kessel et vu un peu plus de films tirés de ses livres. Je n'ai réussis à lire le livre de Courière en entier qu'après avoir lu Kessel le nomade éternel d'Olivier Weber (180 pages). C'est la raison pour laquelle j'ai couplé l'essentiel de ces deux livres et surtout ce que j'aimais dans chaque pour en faire mon interprétation de la biographie de Kessel. En m'arrêtant cet article à la mort de son père Samuel, j'ai exploité environ la moitié du livre de Weber et 40% du livre de Courrière.

Je pense poursuivre cette étude biographique en continuant emprunter aux deux livres. Mais je continuerai à privilégier la ligne du nomade éternel, même si je retiendrai certainement pour titre "Joseph Kessel, sur la piste du lion.

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article