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Idées et débat..... Le best-seller d'Agatha Christie débaptisé en supprimant le mot nègre.

30 Août 2020 , Rédigé par niduab

C'est une des informations de la semaine qui m'a incité à faire ce billet. Information au demeurant très secondaire dans le climat sanitaire et économique actuel. Le roman d'Agatha Christie « Les dix petits nègres » s’intituleront, lors de futures rééditions, « Ils étaient dix ». Dix quoi ? Dix individus séjournant sur l'île du soldat, initialement île du nègre et à chaque fois que le texte concerne un nègre, celui-ci deviendra un soldat. Sauf que, si j'ai bien compris les modifications, les individus assassinés à tour de rôle, dans cette histoire, ne sont pas des nègres, (pardon des hommes ou femmes de couleur), c'est simplement que la trame de l'histoire s'appuie sur une comptine dont c'était le titre. C'est un peu tiré par les cheveux mais pourquoi pas. Et puis ça fait une promotion pour les prochaines rééditions. Je trouve ça stupide mais ça ne m'inquiète pas comme ceux qui veulent revisiter l'histoire France sous prétexte que beaucoup de grands hommes furent aussi des gens peu fréquentables. 

En 2017, le ministère de la culture a donné raison au conseil représentatif des associations noires de France qui demandait que l'expression Nègre littéraire soit remplacé par Prête plume, le mot nègre ayant une connotation raciste ce qui est, malheureusement, souvent vrai et par ailleurs le Prête plume est assez joli. Mais ne faudrait-il pas mieux de d'abord se battre contre les préjugés ?  On pourrait même aller plus loin en disant que le porte plume a plus de mérite que l'auteur car si, il y en a un qui travaille comme un nègre, autre expression critiquable,  c'est bien le nègre littéraire qui est manifestement plus travailleur que l'auteur. On peut aller plus loin dans l'analyse. Par exemple on sait qu'Alexandre Dumas qui a fait énormément de chefs-d’œuvre (c'est bien plus beau que le mot best-seller que j'ai retenu pour le titre) ; Alexandre Dumas, donc employait beaucoup de nègres littéraires et pourtant c'était lui qui avait une filiation nègre par sa grand-mère Casette, esclave noire de Saint-Domingue.

J'invite les lecteurs occasionnels à lire quelques billets de ce blog assez récents dont celui qui concerne Thomas Alexandre Dumas et un autre du Chevalier de Saint George… ou encore de plus anciens comme Mémoire de Guadeloupe… Delgres ou Pelage. et le livre sur Toussain Louverture d'Aimé Césaire. 

 

Pendant plus de 30 ans j'ai travaillé et vécu en Afrique, plus quelques missions en Guyane et Caraïbe. Je n'ai guère de souvenirs de propos péjoratifs ou racistes. Certes lors d'un chantier d'ouvrage réalisé par une entreprise italienne j'entendais assez souvent le mot négro ce qui me choquait. Au bout de quelques jours j'ai demandé des explications et il s'est avéré qu'ils disaient néro, noir ou noire en français ; sans doute avais-je mal compris. J'ai aussi le souvenir, dans un autre pays d'Afrique noire, d'un employé albinos, très sympathique, que ses collègues appelaient le nègre blanc et je trouvais ça  méchant.

Sans doute ai-je entendu aussi, quelconque coopérant français tenir des propos racistes qui m'auront permis de prendre des distances avec l'individu. En dehors de quelques rares exceptions je ne garde que de bons souvenirs de ces années africaines et guyanaises.

J'espère aussi que ce toilettage du vocabulaire pour éliminer les expressions offensantes n'altérera pas des mots très importants de la même famille comme négritude et négrier. Le mot négritude a été créé par les membres d'un courant littéraire et politique rassemblant des intellectuels liés à l'anticolonialiste comme le martiniquais Aimé Césaire, le malgache Rabemananjara, le guyanais Léon_Gontran Damas, le guadeloupéen Guy Titrolien  et le sénégalais Léopold Sedar Senghor.

Le mot négrier doit aussi, bien évidemment, demeurer pour continuer à raconter l'horrible histoire de l'esclavagisme et le rôle prépondérant de certains pays européens mais pas que .... Et sur tous les continents même si c'est bien l'Afrique noire qui en a subi la plus grosse part.

 

Mais pour appréhender le sujet, le mieux possible, j'ai pensé qu'il me fallait évoquer la carrière de Léopold Sedar Senghor. J'ai donc cherché dans mes archives et j'ai retrouvé une revue Le Monde Histoire Ils ont changé le monde, Senghor le père de la démocratie africaine en empruntant des extraits des chapitres qui m'ont le plus intéressé. (Paru en 2015).

 

En introduction, un texte de Yann Ploucastel (pages 3 à 11) : Il a célébré la beauté de la femme noire, chanté les voix des Koras, exalté le staccato des tam-tams du Congo. Et en même temps, il fut le premier président élu de la République du Sénégal. Poète et chef d'État. Écrivain et infatigable défenseur de l'unité africaine.…… [….].. Il est conscient de la richesse du métissage et du dialogue des cultures. « L'avenir réclame de chaque homme qu'il fasse l'effort d'écouter l'autre sans renoncer à ce qui fonde son identité.». Dira t-il. Si le sévère et le wolof, les langues parlées dans son enfance, lui fournissent une approche affective et lyrique du monde, le français, en revanche, appris au catéchisme, lui offre une rationalité. « Le Nègre a les sens ouverts ouvert à tous les contacts, voire aux sollicitations les plus légères. Il sent avant que de voir, il réagit immédiatement au contact de l'objet. C'est sa puissance d'émotion par qui il prend connaissance de l'objet. Le blanc européen tient l'objet à distance, il le regarde, l'analyse, le dompte pour l'utilise.».écrira-t-il ensuite. Et il aura cette formule qui fait frémir : « L'émotion est nègre, comme la raison est hellène ». Très vite, il s'oppose aussi à l'idée enseignée au séminaire que seule existe la culture européenne. « Nous ne sommes pas des barbares, nous sommes des civilisés d'une autre civilisation.» assène-t-il. De telles idées lui barrent à jamais la voie de prêtrise à laquelle il se destinait. Mais lui ouvre les portes de Paris où il part effectuer ses humanités en 1928, d'abord en Hypokhâgne et en khâgne à Louis-le-Grand où il côtoie George Pompidou, futur président de la République comme lui, avec qui se noue une indéfectible amitié.....[...]....Paris l'a pris dans ses bras, mais il y fait gris et froid. Il s'y sent seul et loin de la sensualité africaine jusqu'au jour où, au détour d'un couloir de Louis-le-Grand, surgit Aimé Césaire..... Ces deux là ne vont plus se quitter, ils sont de la même trempe. Et de leurs discussions à la Sorbonne naît un des concepts les plus révolutionnaire du XXe siècle, la négritude.... [...].... Ce sera finalement l'arrivée au pouvoir du général De Gaulle qui ouvrira la marche de l'indépendance. A travers une fugace Fédération du Mali en juin 1960, qui regroupe le Sénégal et l'ancien Soudan, Senghor cherche à éviter une balkanisation de l'Afrique.... Il n'y arrivera pas et devra se résoudre à proclamer, avec l'appui de la France l'indépendance du Sénégal, dont il devient, le 5 septembre 1960, le premier président de la République.... [...].... Pendant vingt ans il tient la barre d'une main ferme... Réélu plusieurs fois à une large majorité, il peut placer son pays sur les rails de la modernité, planifiant l'agriculture et développant l'industrie. A l'agronome René Dumont publiant un essai provocateur intitulé L'Afrique est mal partie ! il répond pragmatique : l'essentiel c'est que l'Afrique soit partie... Il n'a pas pour autant renoncé à son grand combat culturel et organise en 1966 un Festival mondial des arts nègres, apogée du concept de négritude où les artistes noirs du monde entier converge à Dakar.....Il continue à imposer le français dans l'administration et l'éducation : « Le français est une langue essentielle, le négro-africain, une langue existentielle.»..... Au milieu des années 1970, il met fin au règne du parti unique et autorise deux autres partis, l'un libéral et l'autre marxiste, à se présenter aux élections législatives.

Sage parmi les sages, cas unique en Afrique, il abandonne le 31 décembre 1980 les rênes du pouvoir à son premier ministre Abdou Diouf. Il déserte sa villa sur la corniche de Dakar et s'installe en Normandie dans la maison familiale de son épouse Colette...... Il se lance dans son dernier combat : la défense de la francophonie. Même s'il préfère le terme Francité. Pour lui la langue française est une sorte de communauté spirituelle autour de la terre, gage d'une véritable « civilisation de l'Universel»  ainsi que la résistance à une mondialisation sans âme et sans chaleur humaine. C'est cet éternel artisan du mot juste, toujours à la recherche de son sens exact, de la clarté et de l'équilibre de la phrase que l'Académie française accueillit en son sein le 30 mars 1984.

A l'enterrement de cet homme d'exception, fin 2001, à Dakar, il n'y eut ni le président de la R&publique, ni son premier ministre. L’Afrique, elle, ignora cette faute et célébra avec force balafon, kora et tam-tam de ses « Vieux » qui l'avait éveillé aux flamboyances du futur.

 

Senghor lance la première édition du festival mondial des arts nègres (page 58 à 61, article paru dans Le Monde du 2 avril 1966. Article de Michel Conil Lacoste.)

Du 1er au 24 avril 1966, à l'initiative de la revue Présence africaine et du président Senghor, et sous le patronage de l'Unesco, se tient à Dakar le 1er Festival mondial des arts nègres. Son ambition ? « Parvenir à une meilleure compréhension internationale et interraciale, affirme la contribution des articles et écrivains noirs aux grands courants universels de pensée et permettre aux artiste noirs de tous les horizons de confronter les résultats de leurs recherches » explique son créateur. Des personnalités de tous les horizons y participent : le ministre français de la culture André Malraux, le poète Aimé Césaire, Le jazzman Duke Ellington, la meneuse de revue Joséphine Baker, etc. Cet événement sans précédent dans l'histoire du continent eut un retentissement international et marqua le triomphe du concept de négritude inventé par Césaire et Damas trente ans plus tôt à l'ombre de la Sorbonne. Il permit en outre au Sénégal comme l'un des pays leader de la nouvelle culture noire.

Cette première édition fut cependant boycottée par les pays à régime communiste qui contestaient ce projet conservateur. Des artistes comme Myriam Makeba (*) ont critiqué ce projet. 

Une deuxième édition s'est déroulée à Lagos au Nigéria en 1977 puis après de nombreux reports une troisième édition eut lieu en 2010 au Sénégal à Dakar et Saint Louis sous l'égide du président Abdoulaye Wade, avec le Brésil comme invité d'honneur.

 

(*) A noter que dans les pays anglophones la différence phonétique entre les mots black et négro renforce sans doute l'aspect péjoratif par rapport au langues latines. Aux Etats-unis le mot nigger est raciste et injurieux, alors que la variante nigga utilisée par les afro-américains est familier et amical.

Lors de sa première émission de télévision, le pasteur Martin Luther King s'est présenté comme « an American Negro » ; pour lui l'important résidait dans le combat pour les droits civiques, les subtilités du vocabulaire étant très secondaires.  (Sources Wikipédia).

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