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Saga Africa & Co...Une valise bien peu diplomatique.

30 Octobre 2007 , Rédigé par daniel Publié dans #saga africa

   
     Fin octobre 1973 nous arrivions à Kinshasa, c’était notre premier contact avec l’Afrique, même si nous avions déjà séjourné sous l’équateur, en Guyane en 1969, mais il y avait deux différences de taille : La Guyane c’est la France et cette fois-ci nous n'étions plus seuls, en jeunes mariés ; nous avions dans les bras, à la descente de l’avion, Eric 3 ans ½ et Cécile 15 mois.
    Je m’étais porté volontaire pour ce poste, encouragé par Pilou…nous rêvions d’Afrique et là nous allions être gâtés, un chantier de 3 ans avec un salaire double de ce que je touchais en France, une  maison, des avantages mais aussi des inconvénients que l’on ne m’avait pas cachés……
    C’est au cours des dernières semaines avant notre départ que j'ai commencé à douter et à m'inquiéter: Certes c'était un peu à cause des formalités, des vaccins, des préparatifs avec Pilou qui était, avec les enfants, chez nous en Arles et moi qui finissait un chantier en Savoie ; mais c'est surtout César qui m’a quelque peu fichu le bourdon ; César de A. était le directeur du chantier et comme il voulait me garder pour la suite à venir, soit 5 ans de travaux, il faisait pression sur le directeur de ma boite (un ami à lui, son témoin de mariage m’avait-il dit) pour me garder. Pas question, moi je voulais aller en Afrique et je tenais à faire ce barrage au Zaïre, projet dont on me parlait depuis près d'un an. 
    Sympa, César a, finalement, cessé les pressions et il s’est, alors, fait très paternaliste :
    « Ecoute jeune homme……ta passion, ton envie d’Afrique me plait, moi je suis un africain corse alors je te comprends…..mais que vas-tu faire chez ce dingue de Mobutu….tu ne t’imagines pas dans quel bourbier tu vas te mettre là-bas….tu as entendu parler du Congo Belge, de la guerre, des exactions…..ça peut exploser à tout moment, ça reste un pays dangereux. Si tu veux aller en Afrique je te propose la Côte d’Ivoire….ça c’est un pays accueillant avec des gens charmants…..veux tu que j’appelle Houphouët ? C’est un ami.....tu me crois au moins… »
     Moi je devais faire une moue dubitative et lui d’enchaîner:
    « Il ne me croit pas….c’est pas vrai ça…tu apprendrais à Abidjan que le pont De Gaulle, les ivoiriens l’appelle le pont César.…..Alors tu me crois ou tu me prends pour un hâbleur…..puisque tu le prends comme ça…tu me vexes, aussi je ne téléphonerai  pas à Houphouët.....et bien vas donc chez ce fou de Mobutu…je t'aurai prévenu. » 
    J’appris quelques années plus tard que les propos de César n'étaient qu'à peine exagérés. A l'époque je n'avais pas trop cru ce qu'il me racontait, par contre il avait bien réussi à semer la doute en moi sur ce qui m'attendait dans cette grande aventure et je balisais un peu au moment du départ.
 
     Cela ne s'est pas arrangé tout de suite car dès l'arrivée à Kinshasa, ce fut la pagaille : Vieyecase, le directeur local de ma société, m’attendait à Djili et je devais séjourner dans la capitale au moins 48 heures. La représentante, à Kinshasa, de l’EDF, maîtrise d’œuvre du barrage d’Inga, souhaitait que nous partions, au plus vite, sur le site d’Inga par le petit avion de l’entreprise qui faisait la navette, et dans lequel nos places étaient réservées. Il y avait cependant un petit problème : On avait perdu une valise….en fait on avait fait partir une valise en bagage non accompagné, une semaine plus tôt, et elle n’était pas à l’aéroport de Djili…..il fallait aller la récupérer au fret. Ok mais quand ? « Je ne sais pas patron ici c’est l’Afrique.»
    Décidemment il nous fallait rester quelques jours à Kinshasa, le parfait bizutage. Vieyecase nous prit en charge, direction l’hôtel Okapi. Je connaissais bien Vieyecase, Xavier de son prénom, pour avoir partagé avec lui, pendant  plusieurs semaines, le même bureau à Paris début 1970. C’est le 1er écologiste que j'ai connu ; écolo et amoureux de l’Afrique. Au cours de ce séjour de 3 ans, il m’a régulièrement prêté des bouquins dont ceux de René Dumont ( L'Afrique est mal partie) et de Konrad Lorenz (les 8 péchés capitaux de notre civilisation)
   Quand je lui ai dit que j’avais un pistolet d’alarme dans ma valise que m’avait demandé de lui ramener J. Le Carré, il me dit « Naïf, tu es fou ;  heureusement que les douaniers zaïrois n’ont pas fouillé cette valise tu aurais eu de sacrés ennuis.....Bon, Le Carré, viendra te voir ce soir à l’hôtel car il te faut savoir qu’à Kinshasa, en ce moment, on évite de sortir après la tombée de la nuit, question sécurité, mais lui  habite à proximité de l’hôtel Okapi ». Voila que Xavier confirmait les propos de César. Dans quel pays avais-je emmené ma famille ?
   J. Le Carré (non par John mais Jacques….mais ce nom lui allait finalement assez bien.), arriva effectivement, dans la soirée, accompagné de son épouse. On avait fait leur connaissance en Guyane, puis je l’avais retrouvé ensuite quelques temps à Fos/mer en 1971…..et maintenant je le rejoignais au Zaïre. Curieux personnage caustique, provocateur, féru de d’informations invérifiables sur les services secrets ou barbouzes. Le genre de mec à lire le Crapouillot, donc pas vraiment de ma sensibilité, mais ça serait le caricaturer que de le traiter de facho….C’était autre chose, l'humour décalé et corrosif que j’ai aussi retrouvé, depuis, dans certains romans africains comme ceux d’Emmanuel Dongala (Les petits garçons naissent aussi des étoiles ou Johnny chien méchant) voire Ahmadou Kourama ( En attendant le vote des bêtes sauvages ), mais ces romanciers sont africains et c’est plus facile de saisir, chez eux, le second degré; et puis chez Dongala et Kourouma c'est une humour volontariste, alors que chez Le Carré c'était un humour désabusé, sans espoir.  
    Après lui avoir parlé de ma valise disparue, il me dit " On s’en occupera demain….j’ai pris ma journée". Il fallait car dans cette valise il y avait toutes mes affaires et je n’avais plus grand-chose à me mettre. Nous avions eu l’excellente idée de faire une valise pour Pilou, une pour les enfants et une pour moi ….et c’est la mienne qui avait fait  voyage à part.
      
     Dès cette soirée à l’Okapi, J. Le Carré se mit à me parler du pays : « Mon vieux (il avait 15 ans de plus que moi ) ici le maître mot c’est l’authenticité : en Afrique il y a 2 fous qui défendent ce concept c’est Eyadema au Togo et Mobutu au Zaïre…..ça donne une vague tonalité révolutionnaire tout en restant dans le sillage de l’occident mâtiné d’un peu de chinoiseries et de beaucoup de dictature ….En face de l’autre côté du fleuve à Brazzaville ils se disent marxistes. On capte leur télévision, et c'est magnifique de contempler les résultats du socialisme scientifique : Rien à bouffer mais eux ils en rigolent. Ils s’appellent « camarades » mais dans le fond ils ne se prennent pas trop au sérieux de peur que les soviets ne leur envoient des chasse-neige comme en Guinée. Ici au Zaïre c’est du très sérieux, il ne plaisante pas le guide suprême, le grand Timonier. Les gens doivent s'appeler citoyens citoyennes…il y en a qui se sont retrouvés en prison pour avoir dit « monsieur, madame ». Le tutoiement est interdit car c’est une invention occidentale, la cravate est proscrite, la chemise entrée dans le pantalon ça n’est pas authentiquement africain, les jupes pour les femmes sont interdites…..et la faute impardonnable c’est d'utiliser les prénoms chrétiens …..plus de Pierre, Paul ou autres apôtres il faut des prénoms authentiques…Mobutu c’est Sésé Séko etc…..C’est d’autant plus dingue que Mobutu fut un agent de la CIA ce qui lui a permis de faire tomber successivement Lumumba, Tshombé puis Kasavubu pour arriver au pouvoir et aujourd'hui il continue à fayoter avec Nixon et Giscard. Je n’arrive pas à comprendre comment il peut être soutenu par les ricains en emmerdant l’église….là il y a un truc qui me dépasse. La diplomatie a des raisons que la raison ..etc..etc... »
   J. Le Carré partit alors sur l’histoire de l’ascension de Mobutu « Ce type s’appelait avant Joseph Désiré Mobutu et il passa 7 ans dans l’armée belge pour finir au grade de sergent. Il s’est reconverti, ensuite, comme journaliste puis obtint une bourse pour étudier à Bruxelles et c’est là qu’il fut pris en main par la CIA. Lors de la formation, par le roi belge, du 1er gouvernement du Congo belge juste avant l'indépendance le 30 juin 1960,  Kasavubu fut désigné président de la république, Lumumba 1er ministre, et Mobutu secrétaire d’état auprès de Lumumba, sans doute une idée de la CIA pour surveiller le coco. Dans le climat d'anarchie ambiante et notamment les troubles du Katanga, Mobutu se révèla rapidement l’homme fort, prenant en main l’armée puis le pouvoir absolu le 25 novembre 1965…."C’était seulement il y a 8 ans - me précisa Le Carré - et il est déjà classé parmi les 10 plus grosses fortunes du monde……Son fric bien à l’abri dans une banque Suisse. »
 
    Le lendemain Jacques vint nous prendre à l'hotel pour aller à la recherche de ma valise. On laissa Eric et Cécile chez lui, et nous sommes partis à la découverte de Kinshasa, une sacré mégapole avec de larges avenues de grands immeubles des maisons non finies et d' immenses bidonvilles.
   Au fret, il n’y avait toujours pas ma valise…...même en promettant un bakchich elle n'était pas là. « Peut être qu'elle arrivera par l’avion d’aujourd’hui, revenez demain patron.»... Décidément il me fallait m'habituer à ça.....pour plusieurs années je passais du statut de prolo à celui de patron.
   Il me fallait quand même me mettre en quête de vêtements au moins 1 pantalon, du linge de corps, 2 chemises….enfin le minimum…je m’adresse à Jacques et je lui demande si il n’a pas un supermarché à Kinshasa :
« Oui, bien sûr et on y va….tu vas te marrer » et on se dirige vers une sortie de la ville. On se retrouve devant un gigantesque hypermarché avec un immense parking…mais sans voiture :
« Est -il ouvert ? » ai-je demandé à Jacques
« Oui, pas de soucis…tu vas voir » et nous rentrons dans le magasin. Il y avait une partie du magasin en activité ce qui correspondrait, sensiblement, à un petit Intermarché avec épicerie, fruits & légumes et diverses choses utiles ; j’ai du y trouver des sous-vêtements…c’était déjà ça. Le reste du magasin c’était des centaines de mètres de rayons avec au total 3 articles qui étaient arrivés là on ne sait comment : des centaines de machines « industrielles » à couper le jambon, des milliers de pèse-personnes et si je me souviens bien…..des tondeuses à gazon.
«  Voilà - me dit Le Carré en se marrant de l’effet obtenu - sous tes yeux le symbole de la coopération orchestrée dans une perspective de développement vers la société de consommation ».
   Il m’a conduit ensuite au centre ville ou j’ai pu trouver les vêtements que je voulais dans un négoce portugais ou libanais.
   Le soir chez eux, Jacques a continué à faire mon éducation post coloniale. Le clou de la soirée étant la télévision, où les discours de Mobutu passaient en boucle.
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   Le lendemain je récupérais quand même ma valise et nous pouvions enfin partir pour Inga, faire connaissance avec notre nouvelle vie.
     
    Pilou et les enfants partaient par l'avion et moi (faute de place, d’autres visiteurs étant arrivés) par la route, mais avec le grand plaisir de découvrir les paysages, de passer par Mbanza-Ngungu, puis de traverser le fleuve en bac à Matadi pour enfin rejoindre Inga après 6 ou 7 heures de voyage pour 350 km.
 
 


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   C’est dans cette région du Bas Zaïre que nous allions passer 3 années de notre vie, certes très différentes des conditions de vie de la France mais aussi très éloignées, et heureusement,  de ce que nous avions entr’aperçu pendant 3 ou 4 jours à Kinshasa .
 
   3 années qui finalement ce sont plutôt bien passées et que surtout nous ne regrettons pas…..mais cela fera l’objet d’autres articles.
 







(à suivre)

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