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Lettres à Didi... Vie de famille et système D..

6 Septembre 2008 , Rédigé par daniel Publié dans #Didi

 Je continue de consulter les archives de Didi et de lire les lettres qu'en 1945 ce jeune soldat en Allemagne recevait de sa famille. Ces lettres réveillent en moi quelques souvenirs d'enfance du début des années 50 dans ce milieu bourgeois peu aisé d'après guerre. Une ambiance et des personnages : Chez ces gens-là on allait régulièrement à la messe où ma grand-mère jouait de  l'harmonium ; elle faisait aussi le catéchisme. 
 Le dimanche c'était le repas de famille servit dans la salle à manger par Emilienne, amie de ma grand-mère qui vivait avec eux pour s'occuper de mon arrière grand-mère. L'après midi on se rassemblait parfois pour écouter Geneviève jouer du piano. Aux enfants on servait un copieux goûter à base de chocolat ou café au lait. Il ne fallait pas faire de bruit, rester bien sage assis sur une chaise sans mettre les pieds sur les barreaux et puis quand on avait la permission de se déplacer on était sous haute surveillance des fois que l'un de nous foutrait un coup de pied à ces abominables boules de poils qui se traînaient péniblement d'un panier à un coussin. Ah les Zizi, Yoyo et Poupouce à ma grand-mère ..... Sans en avoir le souvenir j'ai bien du essayer quelquefois de transformer l'un ou l'autre en ballon de rugby.

 J'aime lire ces lettres qui sont les reflets d'une époque et d'une famille.  Celles de Roger, mon père, me touchent particulièrement car je l'ai finalement peu connu puisqu'il est mort alors que je n'avais que 15  ans. Ces lettres m'enchantent par son sens de l'humour, de la dérision ; Parfois elles me gênent un peu, par certaines tournures, mais je me dis qu'il n'était à l'époque qu'un jeune de 23 ans qui venait de rentrer d'Allemagne après 30 mois de STO.
 J'aime aussi retrouver le côté social-chrétien très conservateur de ma grand-mère ; elle décèdera en avril 54, j'avais 7 ans. De sa mère, mon arrière grand-mère Prieux, je ne me souviens que des baisers sur le front quand on montait dans sa chambre lui dire bonjour. Elle était très vieille et vivait quasiment recluse, entourée de cages d'oiseaux. Elle mourra quelques mois après sa fille à 94 ans.... Et dire qu'enfant elle avait vu Napoléon III.
 Je me souviens mieux de mon grand-père Marcel adepte du système D. Il était goguenard et faisait dans la raillerie type crapouillot, tous pourris, surtout au café du commerce entre deux parties de cartes, pendant que ma grand-mère était à la messe. Lui mourut en 1959 après s'être remarié avec une Marcelle qui avait déjà été mariée 4 fois et 4 fois veuve assez rapidement.  Il aurait du se méfier car la série continua avec lui.
 A la lecture de ses lettres, Roger à 23 ans semblait avoir plutôt l'esprit caustique de Marcel. Mon souvenir de l'homme qu'il devint et fut ensuite, quand moi j'avais entre 10 et 15 ans et donc lui entre 34 ans et 39 ans, me laisse à penser qu'en vieillissant il prit rapidement le caractère de sa mère : très posé, très responsable, très ouvert sur les autres, (il créa un club de judo, et fut impliqué dans le scoutisme) ; il était chrétien pratiquant, et fervent gaulliste.... mon père est décédé en 1962.

 La 1ère lettre de ce billet est de  ma grand-mère Geneviève. Elle est datée du 24 août 1945.

 Mon petit Didi

 Je suis toute seule à la maison et je t'écris en écoutant la musique militaire que jouent toutes les radios car Paris fête ce soir sa libération.
 Il y aussi un an ce soir à 22 H 40, toutes les cloches sonnaient et le viaduc sautait (il s'agit du viaduc ligne chemin de fer Paris/Strasbourg/Allemagne, viaduc sur la Marne au niveau de Nogent et Champigny).
 Je suis seule car ta grand-mère est partie ce matin pour Civry avec Roger, Raymonde et Thérèse. Ton père est depuis huit jours à Landelle chez les parents de Denise (je ne sais pas qui c'est, il me faudra le demander à Didi). Il m'a téléphoné pour que j'aille le retrouver dès demain et  passer 3 ou 4 jours avant de revenir. Il est parti pour travailler aux  moissons, mais il est surtout là bas pour ramener du ravitaillement, alors je pars demain samedi le rejoindre ; Quelle tête ferait ta tante Marthe si elle savait ! ( Pourquoi ?)
 Quant à Roger, ayant quitté le fort d'Ivry  pour être affecté dans son régiment régulier, il a obtenu une permission de 15 jours qu'il a fait faire pour Civry et Raymonde a demandé à son travail son vendredi et son lundi. Ils doivent donc rentrer lundi soir.
 La semaine dernière nous sommes allés avec Roger à une exposition d'aviation au champ de mars. Nous sommes montés à la 2ème plateforme de la Tour Eiffel et Thérèse qui nous accompagnait était émerveillée. Tu aurais vu les grands yeux que cette gamine pouvait ouvrir en voyant cet amas de ferrailles. Elle est vraiment gentille et plein de bonne volonté et elle m'aime bien.
Je l'ai quand même renvoyée chez elle pour tout le mois de Septembre car je n'ai plus besoin d'elle ici, maintenant que nous ne sommes plus que deux.... et puis ta grand-mère pourrait avoir besoin de ses services à Civry.
La Thérèse en question n'était, évidemment pas la petite cousine Thérèse H. née quelques semaines plus tôt, mais une jeune campagnarde de Civry, qui était venue passer quelques temps chez mes grands-parents pour découvrir la vie parisienne tout en donnant un coup de main au travail de maison. Dans les familles bourgeoises peu aisées on savait joindre l'utile et l'agréable.
 Je t'ai acheté un nouveau portefeuille, encore plus beau que le précédent. J'espère que tu ne le perdras pas celui là. Tu le trouveras en rentrant.
 Je te quitte mon cher petit en espérant bientôt te voir entrer. Ecris nous, tu seras gentil. Je t'embrasse de tout mon cœur.
Ta petite maman.

 Quelques jours plus tard le 9 septembre 1945, à son tour Roger écrivait à son frère :

 Mon cher Didi

  Dans ta dernière lettre adressée aux parents tu leur disais que tu ne recevais rien de moi : ça m'étonne car je te réponds toujours. Dans la dernière je te disais que je tenais à être le parrain du premier ! Et oui j'espère que tu vas suivre l'exemple de ton frère : une belle corde ! Et puis je voudrais bien avoir sa photo à cette charmante belle sœur. Si je sais tout ça c'est grâce aux parents qui m'ont fait lire ta lettre car à moi tu n'as rien dit ...ce n'est pas bien, j'en pleurerais presque ...et pis merde je me lâche snif, snif !

 Maintenant je vais te raconter ce que fut le sensationnel voyage de grand-mère à Civry. A grands renforts de sentiments elle a voulu que Raymonde et moi nous l'accompagnions, les frais étant à son compte. Pour nous ce fut un voyage aller retour en 4 jours que pour rien au monde je ne referais dans de telles conditions :
 D'abord le vendredi il nous a fallu nous lever à 3H30 pour nous retrouver avec grand-mère et Thérèse à 5H15 au pont de Mulhouse. J'étais inquiet car vu la vitesse de déplacement de grand-mère nous sommes arrivés gare de Lyon juste pour attraper le train à 7H. En montant dans le compartiment je commençais à perdre patience car grand-mère qui venait de coincer ses canes dans les jambes d'une nourrice enceinte, ce que je lui faisais remarquer, m'assena en réponse son 19ème «  fous moi la paix, fais chier.. » de ce début de matinée.
 Le train part ; voyage tranquille  tant que la grand-mère pionce... hélas à mi-chemin elle se réveille.
 Dialogue inutile  avec un quidam passager :
 Elle : « Je vous dit Monsieur que Fouilly est après Civry ».
 Lui «  Non ma brave Dame je vous dis que non puisque j'habite Fouilly ! »
 Elle «  Tatata, monsieur, j'ai 84 ans et depuis 1906 que je fais la ligne 2 fois par an je sais ce que je dis ! »
 Lui «  Mais enfin Madame... »
 Elle menaçante empoignant une cane «  Monsieur pensez donc je suis infirme et je vais à Civry ... ne me soutenez surtout pas que Fouilly... et pis Merde ! »
 Le monsieur s'écroule  assommé par cette dernière réplique... grand-mère a gagné sans avoir eu besoin de se servir de sa cane.
 Enfin voici Civry. A la halte Jojo, Robert et Edith (idem des précisions à demander à Didi) sont là. Ils prennent en charge grand-mère tandis que Raymonde et moi nous filons à la maison pour ouvrir et préparer sa piaule. En chemin arrêt toutes les 5 minutes pour présenter Raymonde et puis on repart de l'avant.
 On arrive enfin : une maison épouvantable, sale pleine de toiles d'araignées, infecte... cette année Emilienne avait fait le service minimum.... Ray et moi on s'est mis au boulot. Pendant 3 heures on a rangé, nettoyé, lavé, astiqué et lorsque nous eûmes terminé grand-mère arrivait accompagnée par Edith et Robert. 
 
 Civry lieu enchanteur pour les cures amaigrissantes. Dans le commerce plus de vin depuis le mois d'avril, pas de viande depuis 1 mois. Une sécheresse terrible. Les vaches ne pondent plus et les poules ne donnent plus de lait. Heureusement que nous avions pris nos précautions en amenant le ravitaillement  pour ces 4 jours et un peu au-delà pour grand-mère, mais la suite va être difficile pour elle.... Enfin je ne me fais pas de soucis elle saura bien appeler à l'aide en frappant à la porte de cette chère Emilienne ou mettre à contribution Thérèse.

Tout le monde nous fait des sourires, trouve ma femme charmante  (Roger et Raymonde venaient de se marier quelques semaines plus tôt, le 6 juillet 1945 ; Raymonde s'était mariée 10 jours avant son 21ème anniversaire. Didi avait pu avoir une permission et était rentré d'Allemagne pour être présent à la noce de son frère ).
 Ils me disent aussi que j'ai bonne mine mais ils s'apitoient parce que j'ai encore 6 mois de service militaire à faire.
Samedi soir cinéma à l'Isle sur Serein. Diversion.
 Dimanche fête à Massangis puis retour à travers champ : A un moment nous croisons à moins d'un mètre une belle vipère ; elle se sauve mais pas aussi vite que Raymonde qui court, court, et courrait encore si je n'avais pu la calmer et l'assurer qu'il n'y avait pas de danger.
 Lundi retour et quel retour ! Jusqu'à Larache ça va mais à la correspondance le rapide qui vient de Marseille a 2 heures de retard. Enfin le voilà.... un monde ! Nous montons en première, ce sont les seuls compartiments où il y aurait encore un peu la place ; tu parles, Raymonde au seuil de la portière se tient comme elle peut et moi je fais le trajet jusqu'à Paris un pied sur le marchepied et l'autre sur le tampon. A 100 km/h ça décoiffe. On finit par arriver sans accident à Paris puis direction Champigny. Nous arrivons chez nous à 23H alors qu'on était parti à 10 H 30. Quand on dit que les voyages forment la jeunesse, moi je veux bien mais à ce rythme là, 12 H pour faire 200 km, on n'est pas prêt de faire le tour du monde.

 Maintenant je suis affecté à la caserne Clignancourt. L'ambiance n'est pas à la rigolade ; ce n'est plus le fort d'Ivry. Une discipline comme je n'en avais jamais vu?? Roger a pourtant fait 30 mois de STO en Allemagne). Heureusement qu'en tant que marié j'ai l'autorisation de rentrer chez moi. Je suis tranquille jusqu'au 30 septembre, après je devrais partir : ils commencent à me casser les b..... Il y a quelques jours je devais partir pour Fréjus : Je n'y vais plus. On m'avait aussi parlé de St Raphaël, je n'y vais plus.  Mauvaise blague ou bizutage à mon arrivé on m'avait porté comme volontaire pour le Japon. Il n'y a même  pas de troupe française au Japon.
 Entre temps j'ai été affecté à la comptabilité, signe qu'ils se sont aperçus que je savais compter, tout n'est donc pas perdu et à priori ça serait une bonne planque jusqu'à la quille... mais voilà qu'hier on m'a parlé d'Altkirch en Alsace....
 Bien sûr en restant à Clignancourt je devrais continuer à me lever à 5 H et je ne rentre le soir qu'à 20 H mais que ne ferais-je pas pour rester auprès de ma petite femme.

Je te quitte en espérant que ce petit mot te trouvera.... et en bonne forme.

Ton frangin qui t'embrasse affectueusement. Roger.

 PS : Dernière info, j'allais oublier : Albertine s'est mariée le samedi où nous arrivions à Civry.

    (A suivre)

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