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Didi bientôt la quille........ La der des ders.

5 Novembre 2008 , Rédigé par daniel Publié dans #Didi

 Didi finissait son temps de soldat en Allemagne en cet automne 1945 ; il savait qu'il passerait Noël en famille. Il écrivait encore beaucoup à sa famille mais les lettres n'ont pas été conservées et il recevait aussi des lettres notamment de Roger. Plus nerveuses plus critiques que les précédentes ce sont les dernières bafouilles dont j'ai héritées.... Elle montre un Roger qui, après l'euphorie liée à son retour d'Allemagne et à son mariage avec Raymonde, s'éveille à la réalité de l'après guerre .... Et oui à la paix comme à la paix.

 Caserne Clignancourt le 25 octobre 1945 .
 Mon cher Frangin,
 Bien reçu ta lettre du 20 octobre. Je vois que maintenant tu vadrouilles un peu partout ; tant mieux c'est préférable que de mener la vie de caserne ; Depuis que je suis ici je commence à en avoir assez ! J'ai connu l'armée avant, je l'ai vu un peu pendant la bagarre et je la vois maintenant. Pas belle la sœur ! Non !
 Pour commencer c'est fini la tenue américaine, chemise, blouson, pantalon ; nous voilà revenu au bon vieux temps, c'est-à-dire molletières, fendard de gribier, veste sans poche à deux rangées de boutons qu'il faut boutonner 15 jours à droite et 15 jours à gauche. Exactement la même tenue que j'avais au 10ème R.a.c. Heureusement qu'étant marié je peux rentrer chez moi le soir ; ici les types couchent sur des nattes d'indigène qu'ils déroulent le soir et ils s'enroulent dans leur unique couvrante et s'allongent pour passer tranquillement la nuit en compagnie des puces et des punaises dont ils déclarent ne plus pouvoir se passer. Et la croque ? Mais parlons d'autre chose !
 Ce qu'il y a de moins marrant c'est que Raymonde est sans travail depuis une semaine : 2 ou 3 putasses de sa boite l'ont fait virer sous motif que les tôliers l'ont reprise alors que le taf manquait et qu'il n'y avait pas de raison qu'on la garde. C'est dégueulasse, ils n'avaient pas le droit de la débaucher, d'abord comme femme de rapatrié puis maintenant comme femme de mobilisé. Alors nous voici deux à vivre sur ma maigre solde. J'avais formulé une demande d'avancement de grade qui m'a été refusé sous prétexte qu'il ne me restait pas assez de temps de service à effectuer .... Mais aussitôt on m'a tendu une feuille de rengagement, un porte plume en me disant : « Rempilez pour 4 ans et vous passez cabot tout de suite ». Pourquoi faire puisqu'on a rien à faire ! Je me suis retiré sur le champ en tirant la tronche. Non ! C'est vraiment nous prendre pour des cons ! Je crois que maintenant un patriote et moi ça fait deux. A voir comment ça tourne actuellement en France, c'est à se demander si réellement c'est permis d'habiter un pays pareil ! Si je n'avais pas été marié je serai bien reparti pour un bled quelconque, Indochine ou Madagascar ! Car enfin dis moi pourquoi tant de type se sont fait casser la gueule pour en revenir au même point ! Bagarre politique entre gauche et droite comme avant et pour finir papa est aussi emmerdé qu'avant : le contrôle économique lui en redemande pour 50000 francs. Je crois qu'il va falloir commencer à montrer les dents ! Tu ne crois pas ?
 Depuis deux mois je devais partir, partir partout ! A Fréjus, en Indochine, St Raphaël, Japon, Dakar, ensuite Altkirch et maintenant on me dit qu'il n'y a plus de départ.... Tu parles d'un plaisir....d'attendre ... Jojo et Mimile ont encore 6 mois à faire et eux aussi depuis deux mois ne font qu'attendre ! J'ai un pote du 10ème RAC qui est démobilisable depuis le 15 juillet et il est encore là à attendre. Moi je suis démobilisable pour le printemps 46... mais à ce train là je me demande si j'ai une chance d'être civil avant Noël 46.... Mais il ne faut pas que je me laisse abattre par ces branques.!  Roger. 

 Il n'avait pas le moral le Roger et ce n'était pas fini : le 5 novembre il envoyait une nouvelle bafouille tout aussi démoralisante :

 Cher petit frangin,
 J'ai bien reçu ta lettre du 30 octobre, dans laquelle tu dis que tu t'emmerdes et bien crois moi que maintenant à Paris c'est bien pire. Les petites conneries du temps d'avant recommencent. Le service en ville qu'il faut saluer et qui demande les papiers d'identité et tout et tout... de même pour le service en gare où l'on ne peut même plus prendre un train de banlieue sans présenter permission et laissez-passer permanent. ... Et tous ces officiers qu'il faut saluer ...bientôt il faudra se mettre au garde à vous à six pas devant un cabot.
 Je voudrais bien que tu sois de retour pour qu'on rigole un peu. Dis donc, tâche de trouver une mitraillette car il y a de l'épuration à faire. Les macs de Darnand qui tapent papa de 50000 francs, payable avant la fin du mois. Le pauvre vieux, il n'a plus rien et commence à en avoir gros sur la patate, lui le plus chouette type qui n'ait jamais existé. Enfin, je crois que d'ici que ça aille mal, il n'y a pas loin ! 
 Pour notre mariage, la mairie nous avait donné des bons de réduction pour des draps, torchons, nappes, serviettes, taies etc... malgré les réductions il nous faut quand même régler 25 à 30000 francs et on ne les a pas et comme ces bons de réduction n'étaient valables que trois mois on est en train de tout perdre. 
 Raymonde ne trouve pas de travail et on vit à deux avec les 2000 francs par mois que je touche. Je m'étais juré d'aller à son ancienne boîte et leur dire ce que je pense de leurs façons de faire mais je serais encore dans mon tort. 
 A Champigny, au Tremblay c'est le grand calme. Dédé est venu en perm pour 8 jours et il est reparti. Toujours bon copain mais ....un peu moins intéressant : il y a que lui qui a fait la guerre, il y a que lui qui a tout vu, tout risqué ! 
« Tu ne passeras par où je suis passé, tu ne verras pas ce que j'ai vu... »
 Pourtant à la caserne il y a des gars qui redescendent de là-haut, il y a des tirailleurs, il y a de la bif, de tout jusqu'aux légionnaires... mais pas un, m'entends tu ? Pas un n'a encore parlé de ce qu'il a fait ! Et pourtant des croix de guerre, citations, des barrettes et des blessés défilent. L'autre jour, j'en vois un qui avait la barrette rouge, la verte, celle des blessés, celle de la coloniale (4 ans de service actif au Maroc) ? Ce gars là était blessé, la conversation s'engage sur ce qu'il avait fait .... Et bien il n'avait rien fait, absolument rien d'important selon lui.  Selon ce qui se dit, il n'a fait qu'enlever avec quelques potes un nid de mitrailleuses»... Je crois qu'on en apprend plus sur  des gars par leur silence que par leur verbiage. Enfin... même Mimile est écoeuré par la vantardise de Dédé.
 Hier soir à la TSF il y avait l'émission  « Sabotage et Barbelés » émission qui relate les sabotages des prisonniers et déportés. Ils ont raconté l'histoire de mon pote de Lyon qui fit déraillé un train à 3 km de Bernkastel. J'ai aussi appris qu'un autre copain, qui avait l'art du déraillement camouflé, a été fusillé peu de temps après que je me sois évadé car ce ballot ne savait pas être discret dans sa correspondance.
 Je te remercie pour les cigares et le tabac que tu as envoyés. Papa a pris le tabac, et j'ai les cigares qu'on partagera et fumera ensemble tranquillement quand tu seras de retour.
 Raymonde se joint à moi, pour t'envoyer nos plus affectueux baisers. Roger. 

 On sent dans ce dernier paragraphe que le débat commençait entre les combattants et « déportés » terme qui permettait d'assimiler dans un même ensemble les prisonniers et les des travailleurs du STO. Le moral était au plus bas en cet automne 45 ce que confirme d'ailleurs un dernier courte lettre du 9 novembre qu'il fut, semble t-il, envoyé avec la lettre précédente. La der des ders.

 Mon vieux Didi,
 Un petit mot que je rajoute au journal. Voilà tu m'avais demandé de te trouver un pantalon à Barbès, seulement maintenant vu l'hiver qui approche, tous ces articles ont monté et c'est très cher. ! En plus du coup de bambou il y a aussi les coups de matraques de la M.P, quand on circule dans ce coin : aussi très peu pour moi. D'autre part il me faut te dire que chez moi c'est la mouise ! On a des bons de réduction pour le textile qui vont être périmés parce qu'on n'a pas le nécessaire pour mettre au bout. Comme pour rien au monde je n'emprunterai un sou à qui que ce soit, je refourgue alors ce que je peux. Evidemment je le fais à l'insu de Raymonde et je ne lui dis qu'après.....et alors c'est la corrida. Hier j'ai refourgué une canadienne américaine ; elle était un peu crade et je n'ai pu en tirer que 1000  francs. Je pensais aussi refourguer un pantalon et une chemise quand je me suis rappelé que c'était un cadeau ... de toi, mon frangin.... Alors plutôt que de les refourguer en y perdant, pour t'acheter un autre pantalon je préfère les laisser à ta disposition, tu m'en donneras ce que tu pourras (???? C'était vraiment la dèche !).
 Raymonde ne travaille toujours pas et ce n'est pas marrant. On a reçu une lettre de grand-mère de Civry du genre SOS je n'ai plus rien à manger SOS venez me chercher ..... et qui c'est qui va se taper la corvée de prendre le train pour aller la chercher, c'est ce bon Roger...

 Et voilà avec cette dernière lettre, j'ai fini le cycle, j'ai exploité l'essentiel des lettres que mon oncle Didi m'a laissée et par lesquelles j'ai pu apprendre et comprendre 18 mois de la vie de ma famille.
 
Didi est rentré d'Allemagne avant Noël 45, mon père Roger fut démobilisé en avril 1946, puis trouva assez facilement du travail en rentrant comme dessinateur industriel à Vincennes chez Kodak.
  Il était temps que le couple puisse avoir des revenus réguliers car j'allais bientôt me pointer : Je suis né en août 1946, puis mon frère Serge naquit en 1949.
 Maman ne repris un travail salarié qu'à partir de 1952 en rentrant à son tour chez Kodak et seulement pour quelques années jusqu'à la naissance de ma soeur Annie.


 
 
(A suivre)

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