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Saga Antillaise....Mémoire de Guadeloupe... le 27 mai : Delgrès ou Pélage ?

31 Mai 2009 , Rédigé par daniel Publié dans #saga africa

   L'abolition de l'esclavage ne fut effective à la Guadeloupe que le 27 mai 1848 soit un mois après le vote du projet de loi Schoelcher. Les choses n'avaient pas traînées : La seconde République avait été proclamée le 24 février 1848 l'abolition fut décrétée le 27 avril... un mois supplémentaire pour que les représentants de l'état en Guadeloupe soient informés...

 Pourtant ce n'était que l'aboutissement définitif de plus de 54 années de luttes avec des dates phares presque toutes concentrées sur cette période de l'année :

  L'abolition de l'esclavage avait été décidée par la convention le 16 pluviose de l'an II (14 février 1794), sauf que depuis mai 1793, la Guadeloupe était tombée dans le giron britannique, à l'appel des grands planteurs français royalistes. La convention ne pouvait accepter cette humiliation et envoya une escadre récupérer les colonies des Caraïbes ; une escadre commandée par Victor Hugues un personnage qui était très apprécié du Comité de Salut Public et notamment par Robespierre. La Guadeloupe fut récupérée très rapidement début juin 1794 car dès l'annonce, le 7 juin, de l'abolition de l'esclavage la population apporta un soutien massif aux troupes républicaines les aidant à chasser les anglais. Victor Hugues resta à la Guadeloupe jusqu'en 1798, remettant de l'ordre dans les affaires administratives du territoire et en appliquant une politique de terreur, la guillotine ayant aussi rapidement rejoint l'île, rasant près du cou, en quatre ans plus de 700 victimes, essentiellement des planteurs, mais aussi des hommes de couleur libres proches des colons .....

 Victor Hugues avait été lui même, de 1780 à 1790, colon à Saint Domingue d'où il était revenu ruiné et aigri ... à son retour il prit  parti pour la Révolution, s'impliquant fortement et devenant rapidement un « implacable contre les ennemis de la République ».... Sans doute avait-il, en arrivant à la Guadeloupe, quelques comptes à régler avec les grands planteurs..... la suite ne fut guère élogieuse pour l'homme fort qui devint despote et malhonnête : le travail forcé des populations noires, pour relancer l'économie locale et surtout la production sucrière tombée au plus bas, n'était qu'une autre forme d'esclavage.

  Quand la page des années terribles fut tournée avec la chute de Robespierre, le Directoire au pouvoir destitua Hugues le 5 juin 1798, et le remplaça par le général Desfoumeau, qui ne fit pas grand-chose d'autre que de laisser renaître la nouvelle forme d'esclavage non officielle et s'occuper avant tout à asseoir son pouvoir et son enrichissement. Lui aussi fut rappelé et remplacé par des médiocres dépassés par les évènements. Seule la présence de l'armée  qui comportait en son sein de nombreux officiers et sous officiers de couleur évita que le territoire ne sombre dans une totale anarchie.

  Puis il y eut le coup d'état du 18 brumaire et l'arrivée au pouvoir de Bonaparte qui, sous l'influence indéniable de Joséphine, la blanche créole martiniquaise, avait de nouvelles ambitions pour La France dans ces terres des Caraïbes... d'autant que Napoléon était ulcéré par la honte faite à la France à Saint Domingue par la rébellion d'un officier  de couleur, Toussaint Louverture.

  Il semblait impératif au Premier Consul que la France redore son blason sur ces îles en renouant la confiance avec les colons  planteurs..... et les planteurs ne demandaient qu'une chose : le rétablissement officiel de l'esclavage.

  Napoléon renvoya en Guadeloupe Le gouverneur Lacrosse qui était en poste en 1792 avant Victor Hugues et qui avait abandonné son poste en 1793 juste avant l'arrivée des anglais. Lacrosse était d'origine noble, mais touché par la philosophie des lumières il avait, à l'instar de La Fayette, embrassée, la cause révolutionnaire...... jusqu'à la Convention.... Le Directoire ne semble pas s'être intéressé à lui ... alors que Bonaparte...... c'était pour lui une chance de se refaire.

  Le problème qui se posa aux Antilles, est que l'armée française, et notamment pour ces postes dans les colonies, avait recruté et formé de nombreux hommes de couleur, fervents républicains qui se sentirent particulièrement concernés par l'évolution des évènements ; deux d'entre eux notamment, Louis Delgrès et Malgroire Pélage.

 Louis Delgrès est né à la Martinique le 2 août 1766 d'un père blanc créole et d'une mère mulâtre. Sur les registres d'état civil il fut déclaré « homme de couleur libre» et il reçu une excellente instruction de la part de son père qui l'a reconnu et lui a donné son nom. Dans cette histoire tragique il eut le rôle du héros.

 Malgroire Pélage est né lui aussi à la Martinique en 1766, mulâtre comme Delgrès mais il n'existe semble t-il aucun texte de sa main montrant un niveau d'instruction comparable à celui de Delgrès ce qui est étonnant pour quelqu'un qui atteignit le grade de général. Il fut même probablement dans son enfance esclave libéré ensuite par son engagement militaire et républicain. Dans l'histoire, au mieux il est « cité » puis « oublié » ..... lorsqu''il n'est pas considéré comme un traitre.

 Delgrès et Pelage qui avaient le même âge se sont-ils connus à La Martinique ? C'est peu probable car ils n'étaient pas du même milieu et par ailleurs Louis suivit son père et vécut une bonne partie de son enfance à Tobago où celui-ci avait été nommé directeur des domaines du roi.

  Delgrès et Pelage eurent une carrière militaire remarquable et se sont plusieurs fois trouvés ensemble. Ils ont, tous deux, intégré l'armée sous la monarchie en 1782 pour Pelage, en 1783 pour Delgrès. Tous les deux combattirent les anglais, tous les deux furent faits prisonniers et tous les deux s'évadèrent. Tous les deux furent de fiers et fidèles soldats républicains. Avec le temps l'histoire montra que Pélage fut plus fidèle à l'armée (il était déjà lieutenant en 1793) qu'aux idées républicaines et que Delgrès fut plus attaché au respect des droits de l'homme et du citoyen qu'à l'armée. Voilà finalement ce qui différencia ces deux frères d'une aventure qui les bouscula..

 Ils se croisèrent souvent : En Guadeloupe puis lors de la conquête de Sainte Lucie ou encore en métropole à Brest, à Marseille à l'île d'Aix, puis de nouveau en Guadeloupe en 1799.

 Louis Delgrès fut remarqué par Lacrosse qui l'avait déjà apprécié dès leurs premières rencontres en 1792 : un homme de couleur, intelligent et  cultivé, pour un gouverneur en poste aux Antilles, c'était un plus. Lacrosse fit donc de Delgrès son aide de camp lors de son retour à la Guadeloupe en 1801.

 L'ascension militaire de Malgroire est due à ses actes de bravoure sur les champs de bataille notamment sous le commandement de Rochambeau. C'est avec le titre de colonel qu'il servit en Guadeloupe auprès du  conventionnel Victor Hugues. En 1801 il était déjà général et par un concours de circonstance (dont le décès du général Béthencourt, qui accompagnat Lacrosse pour prendre le poste de commandant en chef des troupes de l'île) il devenait, hiérarchiquement, le responsable militaire en Guadeloupe lorsque le gouverneur Lacrosse débarqua. Celui-ci ayant considérablement évolué au cours des dernières années,  tournant le dos à ses rèves et utopies de jeunesse et étant surtout chargé par Bonaparte de rétablir officiellement l'esclavage aux Antilles il ne pouvait pas s'appuyer sur un responsable militaire noir.

 Lacrosse prit les pleins pouvoirs en se proclamant, avec l'aval de Bonaparte, Capitaine Général des armées.

 Dans un premier temps Pelage accepta à contre cœur : il y eut d'ailleurs de nombreuses tractations avec Lacrosse par l'intermédiaire de Delgrès.

  Les troupes et notamment les officiers noirs avec l'appui de la bourgeoisie mulâtre n'acceptaient pas la tragique évolution imposée par Lacrosse. Le 28 octobre 1801 l'armée se mutina et offrit le pouvoir à Pelage. «  Celui-ci avait derrière lui toute la colonie. Il pouvait se lancer dans un pronunciamento à l'instar de Toussaint Louverture à Saint Domingue..... Pelage hésitait ; c'était un légaliste qui se refusait à un pouvoir révolutionnaire ; patriote sans doute attaché à la France, il refusait de rompre avec elle. C'était un officier qui attendait les ordres de ses supérieurs.... Il s'efforça d'obtenir l'aval de Bonaparte....or celui-ci était bien décidé à ne pas s'en laisser compter.... »

 Le moment fut crucial : « ...si Pélage avait voulu rompre alors avec la France, la population entière l'aurait, sans doute, suivi, et le sort des évènements aurait pu changer. Mais peut être que, comme Pelage, le pays ne tenait pas à une rupture totale avec la métropole... » (extrait de la petite histoire de la Guadeloupe de Lucien René Abernon chez l'Harmattan)

 
 Pelage tergiversa et favorisa la fuite de Lacrosse, dont la vie était menacée, vers Sainte Lucie. Il resta même par la suite en contact avec lui alors que, celui-ci manœuvrait déjà avec les planteurs pour retourner la situation.

 Pelage avait rétabli le calme en Guadeloupe : à base de compromis il avait créé un gouvernement « provisoire en attendant des instructions de France», gouvernement  où siégeaient hommes de couleur et blancs. L'armée était rentrée dans les casernes et il avait nommé Louis Delgrès chef de l'arrondissement de Basse-Terre. Delgrès en effet lors de la destitution de Lacrosse, porté par une haine de son supérieur qui voulait rétablir l'esclavage, avait pris le parti des insurgés.

   Entre temps la France avait fait la paix avec l'Angleterre  le 25 mars 1802: Elle avait récupéré la Martinique, fait prisonnier Toussaint Louverture à Saint Domingue, et la seule épine qui lui restait sur son flanc américain était la Guadeloupe.

 Napoléon bien occupé en Europe dépêcha un corps expéditionnaire commandé par le Général Richepance. Celui-ci débarqua à Pointe à Pitre avec 3500 hommes et l'affaire fut rudement menée : les troupes noires furent désarmées et Pelage mis à l'écart.

Les principaux officiers noirs insurgés comprirent ce qui les attendaient et s'enfuirent rejoindre Louis Delgrès au fort Saint Charles de  Basse-terre.

  Conscient de leur impossibilité de résister à l'armée de Richepance, Delgrès publia une lettre publique désespérée, riche de ses espérances humanistes, mais d'une grande naïveté vis-à-vis de Richepance et donc de Napoléon en continuant à maudire le médiocre homme de main Lacrosse.

Au moment de mourir il est clair que ses amis et lui (pas plus d'ailleurs que Pelage) n'avaient pas compris l'aspect politique de leur malheur, de leur destin.

 Une partie des troupes de la révolte fut balayée par Richepance sur le site de Baimbridge. Il n'y eut aucun survivant parmi les révoltés dans cette boucherie.

 Le reste des forces de la résistance ne pouvant plus tenir le fort Saint Charles, se replia sur les hauteurs de Saint Claude à Matouba sur les pentes de la Soufrière. Encerclés par l'armée sans espoir de fuite Delgrès et ses fidèles préférèrent se faire sauter à l'explosif dans l'habitation d'Anglemont, pour montrer au peuple guadeloupéen que la mort volontaire était préférable à la servitude.

  Ce dernier épisode fut raconté par l'historien Gérard Lafleur dans l'édition du 27 mai dernier du journal France- Antilles.

  « Vivre libre ou mourir

 Le 22 mai, tout l'espace compris entre la rivière du Galion et la rivière Sence est occupé par les troupes de Richepance.... L'encerclement du fort étant presque achevé, Delgrès décide de le quitter avant qu'il ne soit trop tard. A 20 heures lui et ses compagnons ainsi que femmes et enfants  suivent le bord de mer et en passant derrière le Houëlmont, atteignent Champgfleury où Ignace, suivi d'une partie de combattants et des femmes vont à Dolé, puis se dirigent vers Point-à Pitre afin de faire diversion. Le reste de la troupe poursuit son chemin vers d'Anglemont en évitant les positions ennemies. D' Anglemont qui devint le quartier général de Delgrès.....

.....L'assaut final eut lieu le 28 mai après que la tentative d'Ignace eut échoué à Pointe à Pitre.

 Devant la disproportion des forces en présence, Delgrès, après avoir libéré ses prisonniers et délié ses soldats de leur serment de fidélité, se prépare au sacrifice avec ses derniers fidèles.

 Au moment où une douzaine de soldats se présentent sur la terrasse après avoir passé le fossé entourant l'habitation, une terrible explosion pulvérise la maison et ses occupants. Delgrès et ses fidèles se sont sacrifiés plutôt que de se rendre. »

 Une terrible répression s'abattit sur les proches des insurgés dont beaucoup furent exécutés pour l'exemple. Pelage fut ramené en métropole avec sa famille en juillet 1802, et purgea une peine de prison de 18 mois avant d'être réintégré dans l'armée et même de retrouver son grade lorsqu'il retourna aux Antilles pour appliquer la politique voulu par l'empereur Napoléon.

 Alors Delgrès héros et Pelage traitre ? Pas si facile à dire.......

  Voici ci-dessous la proclamation de Delgrès signée le 10 mai 1802

Colonel d'infanterie des forces Armées de la Basse Terre

A L'UNIVERS ENTIER LE DERNIER CRI DE L'INNOCENCE ET DU DESESPOIR.

"C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie, qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité pour lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le Gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèle à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l'auteur de tous ses maux. Le général Richepance, dont nous ne connaissons pas l'étendue des pouvoirs, puisqu'il ne s'annonce que comme général d'armée, ne nous a encore fait ~ connaître son arrivée que par une proclamation, dont les expressions sont si bien mesurées, que, lors même qu'il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s'écarter des termes dont il se sert. A ce style, nous avons reconnu l'influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle . . .

Oui, nous aimons croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie. Quels sont les coups d'autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions calculer le moment de l'arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! plutôt, si nous en croyons les coups d'autorité déjà frappés au Port-de-la-Liberté, le système d'une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd'hui. Nos anciens tyrans permettaient a un maître d'affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants par leur éloignement de  l'autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d'hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l'esclavage. Et vous, Premier Consul de la République, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d'où partent les a conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer !

Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence ; mais il ne sera plus temps, et des pervers auront déjà profité des calomnies qu'ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine. Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l'épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, â moins qu'on ne veuille vous faire un crime de n'avoir pas dirigé vos armes contre nous, ~ vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation.

La résistance â l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l'humanité : nous ne la souillerons pas par l'ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d'employer tous nos moyens à les faire respecter par tous. Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits."

Le commandant de la Basse-Terre,

Louis DELGRES.

 A suivre.

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