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A livre ouvert.. Le Clémenceau de Winock.. et les deux gauches.

14 Décembre 2010 , Rédigé par daniel Publié dans #à livre ouvert

clemenceau[1]

Je viens de terminer la biographie de Clémenceau de Michel Winock : son Clémenceau qui est aussi devenu un peu le mien. L’homme politique, au positionnement apparemment contradictoire sur le long terme, mais qui resta, tout au long de ses cinquante années d’activité politique, rigoureusement fidèle à ses fondamentaux républicains. Cet homme politique, public puis d’état fut longtemps le plus haï par la droite avant de l’être ensuite par la gauche et sans doute avait-il une personnalité, un caractère, un emportement, et un talent de polémiste se prêtant à une telle aversion de la part du sérail  ; mais n’est-ce pas les circonstances historiques et l’évolution des idées politiques, de droite comme de gauche qui, en cette longue période, rendent confuses ces classifications. Il en fut de même pour presque toute la classe politique de cette époque et…. au-delà…..

Du résistant radical de 29 ans, maire de Montmartre en 1870, un arrondissement de Paris assiégé par les prussiens jusqu’au père la victoire âgé de 79 ans battu par Deschanel lors de l’élection présidentielle de 1920 : Quel parcours ! Alors du radical intransigeant des débuts de la IIIème république au chef de gouvernement, premier flic de France et héraut des tranchées et coach des poilus y a-t-il eu tant d’évolutions, de contradictions et de changements de cap que ça ? Michel Winock ne le pense pas et il m’a convaincu : « Clémenceau fut, sa vie durant, un républicain laïque patriote mais résolument anticolonialiste, ouvert à la réforme sociale mais fermé au collectivisme. En ce sens, il incarnait une certaine famille de gauche, la gauche républicaine…… Dans sa conception laïque du politique comme de l’éducation, Clémenceau a mis sans doute plus d’intransigeance que bien d’autres hommes de gauche…. A ses yeux, laïcité et liberté sont inséparables….. Quelle que soit la traduction personnelle de sa philosophie matérialiste et de son anticléricalisme, sa détermination laïque classe nettement Georges Clémenceau à gauche….»

Pour ce qui est du patriotisme c’est un peu plus complexe mais rappelons qu’historiquement les grandes figures de la gauche, tel Auguste Blanqui, avaient la passion de la patrie, une passion héritée de la Révolution, et si en 1871 la Commune s’embrasa c’est bien parce que le pouvoir bourgeois capitulait devant les prussiens. Il fallut les grandes utopies de l’internationale socialiste de la fin du XIXème siècle pour croire au pacifisme, à la conscience prolétarienne qui permettrait d’éviter les guerres, pour qu’une fracture générationnelle et conjoncturelle alors se créa dans la gauche française. Clémenceau lui est resté fidèle à l’esprit des « soldats de l’an II, aux sans-culottes et à Lazare Carnot. Sa patrie cependant n’est pas de terre et de sang, elle est d’abord un idéal : La France n’est elle-même qu’en championne du droit et des libertés. L’infatigable combat qu’il mena durant l’affaire Dreyfus témoigne des valeurs qu’elle incarne. Il n’aime pas les yeux fermés, il ne partage pas la religion de l’armée des nationalistes.… »

Ce qui sépara Clémenceau des socialistes ce fut la question sociale : dès 1870 et contre ceux qui étaient ses amis il s’affirmait « hostile à l’utopie socialiste, à son collectivisme négateur de l’individu……» Quelques années plus tard «...les grands débats entre Clémenceau et Jaurès ont porté à son plus haut niveau rhétorique la contradiction entre ces deux gauches…» La gauche républicaine et la gauche révolutionnaire…. Encore que Clémenceau en évoquant l’esprit socialise tenta, un temps vers 1892, une synthèse entre son radicalisme et le socialisme. Après son arrivée au pouvoir en 1906 ça se gâta sérieusement avec les socialistes et les syndicalistes.

Michel Winock a construit une grande partie de son livre en analysant les rapports ambigus entre Jaurès et Clémenceau.

Jean Jaurès apparait pour la première fois en fin d’année 1885 : Clémenceau, qui a 44 ans, est à l’extrême gauche radicale et il vitupère la politique coloniale du gouvernement Brisson jugeant que les électeurs n’avaient pas donné mandat pour l’aventure tonkinoise et c’est Jaurès, un nouveau venu à la chambre, un élu centriste de 26 ans qui proteste « Monsieur Clémenceau, vous faites le procès du suffrage universel ! Nous sommes ses représentants légaux »

 Jaurès ne fut pas réélu aux législatives de 1889 et en 1892, lorsqu’éclata la grande grève des mineurs de Carmaux, il se rapprocha des grévistes qu’il soutint ce qui le fit basculer vers le socialisme.

Clémenceau toujours ancré à l’extrême gauche de l’Assemblée restait chevillé aux idéaux des lumières et de la révolution française et pour lui, défenseur des libertés, devant le glissement progressif droitier des républicains en faveur de la grande bourgeoisie, du patronat…. et de l’église, il se lança à fond dans le combat de la justice sociale et la défense des travailleurs. Il réclama une loi d’amnistie pour les grévistes condamnés et se rendit à Carmaux où il fut accueilli triomphalement par les mineurs et Jean Jaurès.

Aux élections suivantes, celles de 1893 ce fut le contraire car si Jaurès l’emporta à Carmaux sous la bannière socialiste, ce fut Clémenceau qui, en se présentant dans le Var en restant fidèle aux couleurs républicaines, fut battu, gêné par la présence de candidats socialistes et ce malgré une lettre de soutien des mineurs de Carmaux dont les premiers signataires étaient les socialistes Calvignac maire de Carmaux et Jean Jaurès.

Georges Clémenceau ne fut plus jamais député. Pendant une dizaine d’années il fut journaliste et essayiste, il continuait à se frayer son chemin intellectuel résolument à gauche entre d’un côté l’individualisme libéral et le non interventionnisme public et de l’autre côté le collectivisme, le socialisme embrigadant : « L’esprit socialiste, voilà la formule que Clémenceau reprend à son compte. Les radicaux, dans cet esprit pourront faire route commune avec les socialistes, au moins pendant un certain temps, car l’utopie funeste du collectivisme sera toujours une barrière infranchissable….. Il y a l’espoir Jaurès avec lequel Clémenceau partage le goût de la vie, la défense de la vie humaine ce qui les amène à condamner la peine de mort. »  

Le 22 décembre 1894 Alfred Dreyfus fut jugé coupable de haute trahison par le conseil de guerre et condamné à la déportation. Son frère Mathieu et un écrivain Bernard Lazare commençaient leur grande bataille pour obtenir une révision du procès. Jaurès a écrit des horreurs sur le sujet dans la Dépêche, des horreurs qui confirment « la force du préjugé antisémite dans la France de l’époque puisque, lui-même, un socialiste le partage, et le partagera jusqu’en juin 1898 date à laquelle il reconnaîtra qu’il existe aussi un prolétariat juif. ». C’est incontestablement Clémenceau qui ouvrit les yeux le premier et qui entraîna Zola, Jaurès, Millerand ;  ces derniers ayant quand même le grand mérite de rompre ainsi le consensus socialiste et de s’écarter des guesdistes socialement antisémites.

Clémenceau « convaincu de l’innocence de Dreyfus soutint toujours que ce n’était pas à lui de juger mais que son combat était mené contre l’illégalité d’un procès qu’on devait ipso facto réviser.. » Il réussit à entraîner tout le monde même si au final il dut se résoudre à accepter une grâce présidentielle pour sortir Dreyfus du bagne guyanais et uniquement par humanité et amitié pour Mathieu Dreyfus. « Pas plus que la grâce il ne put admettre la loi d’amnistie du 14 décembre 1900 pour tous les faits relatifs à l’Affaire…. », car les vrais coupables, les faussaires comme les innocents étaient blanchis pour l’honneur de l’armée.

Au printemps 1902 une opportunité d’élection sénatoriale partielle se présenta dans le département du Var, son ancien fief législatif. Ses amis pensèrent à lui. Il refusa tout net car tout au long de sa carrière il n’a jamais raté une occasion de critiquer le Sénat, bastion de la réaction….. et puis finalement il changea d’avis car n’était-ce pas le meilleur endroit pour faire avancer ses idées ? Il accepta donc et il fut élu.

Jaurès salua cette décision « C’est avec une joie pour tous les républicains, pour tous les démocrates, de voir renter dans l’action immédiate l’homme qui, assailli de tant de haines, avait opposé à l’orage une fermeté invincible et un infatigable labeur, et avait sans cesse agrandi son idéal de justice sociale.

Clémenceau rendra un service immense au pays si, avec la force de sa parole, il met la majorité républicaine du Sénat en face de sa responsabilité politique et sociale. »  

Jaurès a-t-il regretté ensuite cet encouragement quand il entendit la première intervention du sénateur Clémenceau? C’était un débat sur la place de l’Eglise et notamment des congrégations religieuses. A gauche beaucoup dont Jaurès, pourtant très respectueux de la religion catholique, étaient partisans du monopole de l’instruction publique. Clémenceau surprit tout le monde et déconcerta beaucoup même si « son discours du 30 octobre 1902 devint une des bases de la philosophie républicaine en matière de laïcité et d’éducation » : « ….Le jour où votre religion serait atteinte dans sa liberté légitime, vous me trouverez à côté de vous pour la défendre, au point de vue politique, bien entendu car au point de vue philosophique, je ne cesserai d’user de ma liberté pour vous attaquer… »

Ensuite Clémenceau dénonça les congrégations religieuses qui sont des groupements d’autorité absolue « Je dis qu’il n’y a pas de liberté de la servitude et que pour que la liberté soit, il faut que les organes d’oppression théocratique cèdent la place à la liberté » mais malgré cette attaque contre les congrégations, il restait un défenseur de la liberté d’enseignement.

En 1905 alors que Clémenceau va enfin participer à un gouvernement, l’écart entre Jaurès et lui ne cesse de se creuser : « Il y a un optimiste anthropologique chez Jaurès qui explique sans doute son adhésion au socialisme. L’idéalisme de Clémenceau est mêlé de scepticisme sur la nature de l’homme. » L’unification socialiste et la naissance de la SFIO, contraignant Jaurès à faire des concessions accentuaient les dissentiments entre les deux dreyfusards. « Clémenceau reprochait à Jaurès de tout sacrifier à l’unité du mouvement socialiste…… le fossé entre les deux hommes va s’approfondir dès lors que Clémenceau est amené à assumer la responsabilité du pouvoir.» 

En mars 1906 le nouveau Président de la République, Armand Fallières, fit appel à Ferdinand Sarrien pour former le gouvernement. Clémenceau fut pressenti par celui-ci et se rendit à une réunion où plusieurs autres futurs ministres attendaient un verre à la main. Sarrien accueillit l’arrivant en lui demandant « Que prendrez-vous cher ami ? » et celui-ci de répondre « L’Intérieur » ; un ministère généralement réservé au Président du Conseil…. Ce n’était que partie remise car six mois plus tard Sarrien démissionnait et Clémenceau devenait à 65 ans Président du Conseil …. en restant ministre de l’Intérieur….

Il ne fut renversé qu’en juillet 1909 ce qui était un exploit sous la IIIème République ….. En contrepartie c’est sous ce gouvernement que la cassure entre les deux gauches s’est le plus accentuée. Le bilan social de Clémenceau est très modeste même s’il a institué la journée de travail de huit heures. Ses décisions pour rétablir l’ordre lors des très nombreuses grèves ont fait de Clémenceau le premier flic de France, la bête noire du journal socialiste « L’Humanité ». Clémenceau s’est avéré impuissant à concurrencer le socialisme révolutionnaire sur le terrain de la question sociale.

Au cours des trois années qui suivirent, il prit un peu de distance avec la politique, consacrant du temps à quelques voyages, à sa santé et à sa famille. Il n’en n’était pas moins toujours sénateur, et surtout toujours très vigilant devant l’accentuation de la militarisation en Allemagne. 

Particulièrement inquiet Clémenceau décida en mai 1913 de s’exprimer à nouveau par l’intermédiaire d’un journal « L’Homme libre : La situation extérieure me parait chaque jours plus inquiétante. Nous n’avons quelques chances de sauver encore la paix que si nous avons une armée forte….. Je suis pour le rétablissement du service à trois ans. L’effort allemand nous oblige à augmenter nos effectifs…. Et surtout pas de dispense ! La même corvée pour tous !... » Jaurès, lui, préconisait une armée strictement défensive sous forme de milices ; il opposait la nation armée à l’armée traditionnelle…..

Il était persuadé que son idéalisme deviendrait une réalité et que l’internationalisme désarmerait le nationalisme. Jaurès, hélas n’eut pas le temps de constater son erreur de jugement : le 31 juillet 1914 il était assassiné.

Clémenceau le lendemain rendait hommage à celui qui fut auprès de lui dans l’Affaire Dreyfus et divers combats et dont il divergeait profondément depuis 1906 mais dont il avait continué à admirer la générosité.

« Hier, un misérable fou assassinait Jaurès, au moment où il rendait, d’une magnifique énergie, un double service à son pays, en cherchant obstinément à assurer le maintien de la paix et en appelant tout le prolétariat français à la défense de la patrie. Quelque opinion que l’on puisse avoir sur ses doctrines, personne ne pourra contester à cette heure où toute dissension doit demeurer silencieuse, qu’il a honoré son pays par son talent, mis au service d’un haut idéal et par la noble élévation de ses vues. » 

L’histoire de la France est redevable à Clémenceau, l’histoire de la gauche a mythifié Jaurès…. et c’est bien comme ça….

 

« Demandez-vous belle jeunesse,

Le temps de l’ombre d’un souvenir,

Le temps du souffle d’un soupir

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Jacques Brel

  

A suivre

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Félix PROST dit Fanfan de dax 25/12/2010 17:10


Daniel,
Je ne savais pas grand chose de Clémenceau. On ne peut pas s'intéresser à tout...non plus. Mais, grâce à toi je viens, en peu de temps, d'en apprendre sur ce grand homme bien plus que j'aurai pu en
apprendre si j'avais voulu vraiment m'y attacher. Bel hommage, fort intéressant. Merci. Amitié.


daniel 16/12/2010 19:54


Les négociations de la conférences de la paix durèrent plus de 4 mois en partant des propositions en 14 points du Président Wilson. Il y eut des dissenssions entre alliés et notamment avec les
anglais dont un certain J.M. Keynes qui était hostile à ce que l'Allemagne soit saignée. Clémenceau dut composer : Ces fondamentaux étaient la récupération de l'Alsace Lorraine et la protection du
pays par une occupation de la Rhénanie. Le 20 juin 1919 les allemands acceptaient les conditions des alliés exigeants (tous mais chacun selon ses intérêts) et le 28 juin le traité de paix était
signé à Versaille, mais non ratifié par les américains
En janvier 1920 Clémenceau battu par Deschanel à l'élection présidentielle prit sa retraite politique.
En décembre 1922 Clémenceau fit une tournée de conférences aux USA pour régler queques comptes avec les américains sur le thème " Vous êtes arrivés trop tard et partis trop tôt". Il mit dans
l'embaras le gouvernement français qui indiquait qu'il intervenait à titre personnel. Par contre Clémenceau eut un franc succès auprès des journaux et des étudiants. Ce fut son dernier baroud
politique.


argoul 15/12/2010 16:55


On a accusé Clémenceau d'avoir poussé l'Allemagne à bout en 1918, préparant la venue au pouvoir d'Hitler et les catastrophes qui s'ensuivirent. Que dit la bio à ce sujet ?