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A livre ouvert ........ Un léopard sur le garrot.

13 Novembre 2010 , Rédigé par daniel Publié dans #à livre ouvert

J’ai découvert Jean-Christophe Rufin, grâce à un magnifique livre que je m’étais offert en 2004 : « Aventurier du monde. 1866-1914 » Les grands explorateurs français au temps des premiers photographes. Un beau livre de 300 pages, en format A3, au prix de 69 euros, c’était peut-être un caprice mais ce n’est pas devenu un livre de décoration même s’il est un peu volumineux pour être référencé en livre de chevet. J’y retourne régulièrement pour voir et revoir les nombreuses photos d’époque qui attestent des difficultés rencontrées et pour relire les magnifiques textes d’écrivains-voyageurs d’aujourd’hui ; une vingtaine d’auteurs dont Rufin.

Bien sûr j’avais déjà entendu parler de cet écrivain et je savais qu’il avait obtenu en 2001 le prix Goncourt, pour le roman « Rouge Brésil » mais je n’avais pas encore lu ce livre.

Brazza Ruffin51G1PEZ0Y9L[1]

Dans ce beau livre des grandes explorations Jean Christophe Rufin est d’abord l’auteur d’un court texte d’introduction intitulé « Des héros modernes » Ce livre nous ouvre les archives des explorateurs français. Il nous donne à voir ces êtres dans leur jeunesse, leur idéalisme, leur naïveté, leur indicible courage. Eux qui fondent des empires sont des marginaux, quelques fois des parias……..Instrument de l’impérialisme européen, ils n’ont souvent pour moteur que des rêves de fraternité et de libération. Quand ceux qui suivront, la cohorte des profiteurs et affairistes, seront mus par l’esprit de lucre, les pionniers, eux se dépouillent de tout, acceptent la maladie, se résignent à la mort pourvu qu’elle les rapproche de leurs songes…..Chacun de ces aventuriers a son destin. Plusieurs meurent tragiquement, d’autres se retrouvent couverts d’honneurs ; certains comme Brazza prennent conscience du monstre qu’ils ont enfanté. Les premiers anticolonialistes se recrutent parmi ces découvreurs.

En plus de cet avant-propos, Rufin propose aussi un très bel article sur Sarvognan de Brazza, l’explorateur de légende. Une épopée sur laquelle je reviendrai très, très sûrement un prochain jour mais dont je ne tire aujourd’hui qu’un paragraphe explicite «  …On découvre les horreurs perpétrées dans la colonie par de petits Blancs ivres d’autorité et de lucre. L’opinion s’émeut, on renvoie Brazza au Congo en 1905. Ce qu’il découvre le terrifie. L’humanitaire, déjà, a produit des effets paradoxaux et désastreux. L’esclavage a été aboli mais c’est tout un continent qui est maintenant sous le joug….. »

 J’ai alors pensé qu’il était temps de découvrir l’écrivain. Forcément je l’ai abordé par le Goncourt, Rouge Brésil sur les pas de Just et Colombe je me suis embarqué dans l’expédition de Villegagnon. J’ai bien aimé ce livre, mais je n’ai peut-être plus le goût des pavés historico-romanesques de 600 pages ou plus, à la Dumas ou Troyat et je n’ai pas pu le lire d’une traite. J’ai du le poser plusieurs fois pour passer à autre chose de plus urgent et de plus court ; pour respirer un peu…… et puis la nécessité d’aller jusqu’au bout de l’aventure, la curiosité de suivre les jeunes héros chez les indiens sauvages, je reprenais le livre. Une si belle histoire, surtout une histoire vraie qui s’est passé au XVIème siècle et qui étrangement était tombée dans l’oubli total. L'auteur insiste sur le choc des cultures en opposant la civilisation européenne guidée par la religion, les guerres et les conquêtes du nouveau monde et de l'autre côté des indiens parfois cruels et leur mode de vie sauvage au sein d’une nature généreuse et dangereuse. Le message est clair et humaniste, la cruauté impardonnable, inexcusable est du côté des civilisés ….. Excellent ; toutefois si le livre avait été un brin moins descriptif et ramené à quelques 400 pages, à la rigueur 500, je crois qu’il eut été pour moi inoubliable alors que là, à peine six ans après l’avoir lu, je suis bien en peine de le résumer sans le feuilleter pour me rafraichir la mémoire.

J’ai ensuite entendu parler de Rufin quand il fut nommé au CSA, ce qui me laissait à penser qu’il devait être dans les petits papiers de la chiraquie (Villepin avait écrit le préambule du livre sur les explorateurs), puis ensuite lors du voyage de Sarkozy au Sénégal. C’est à ce moment que j’appris qu’il était ambassadeur en poste depuis 2007. Sachant qu’il avait été membre de « Médecins sans frontières » j’ai pensé alors qu’il devait être aussi un pote de Kouchner. Bien sûr je ne l’ai pas entendu critiquer, pas plus que Kouchner d’ailleurs, le calamiteux discours de Dakar ; devoir de réserve oblige.

Sachant qu’il avait à l’époque de bons rapports avec le président Wade, je me suis dis qu’il était peut-être l’un de ceux qui parvinrent à calmer la colère du président sénégalais en faisant porter la responsabilité de cette idiotie sur Guaino, le nègre ignare, du président français.

Rufin est revenu dans l’actualité en juin 2008 en étant reçu à L’Académie Française où lui fut offert le fauteuil du grand Henri Troyat disparu. Le bonhomme commençait vraiment à m’intéresser et je me devais de lire, au moins, un autre de ses bouquins ; j’ai encore attendu un peu avant de me plonger dans « l’Abyssin » prix Goncourt du premier roman. Changement de paysages, après le Brésil (mais avant pour l’auteur) je voyageais en Ethiopie, avec encore un roman basé sur des faits historiques : Louis XIV, avait voulu ouvrir des relations diplomatiques avec le Négus, le roi des rois : ce titre faisait-il de l'ombre au roi soleil ? Dans le roman le personnage principal, Jean-Baptiste Poncet, médecin apothicaire et aventurier résident au Caire est envoyé en Abyssinie pour soigner le Négus qui souffre d’une maladie de peau avec la mission d’ouvrir des contacts. En fait le pays est l’objet de convoitises des jésuites et des capucins qui au nom de la religion veulent asservir le pays. Le roman devient alors un plaidoyer contre l’intolérance et les fanatismes. Bref sous d’autres latitudes et d’autres paysages c’était déjà trois années avant « Rouge Brésil » les mêmes thèmes humanistes. Encore un pavé, 700 pages, et la traversée pas à pas du désert en méharée avec en parallèle les soins méticuleux portées aux plantes de Poncet par Alix la jolie fille du consul du Caire ; soins sensés symboliser la naissance d’un amour. Des paragraphes monotones se succédant comme les dunes du désert ou la houle de l’atlantique. Je n’ai pas non plus pu lire ce livre d’une traite, mais je l’ai quitté moins souvent et j’ai mis moins de temps pour le finir que « Rouge Brésil »….. Signe que je m’habitue au style Rufin….. Ceci dit, il me semble qu’en le réduisant d’une petite centaine de pages cela pourrait être mieux…. enfin pour moi, pauvre béotien vieillissant qui s’endort sur les paragraphes répétitifs.

Rufin fit soudain reparler de lui en juin 2010 quand il s’est fait virer de son poste d’ambassadeur au Sénégal. Ce sont des choses qui arrivent mais ce qui est moins courant c’est que le « viré » ouvre sa gueule comme en témoigne son entretien au Monde du 6 juillet 2010…… et ça j’ai beaucoup aimé

« Ces dernières années un mode de gouvernance particulier s’est construit : les affaires africaines les plus sensibles sont tranchées par Claude Guéant qui est un préfet et n’a pas une connaissance particulière de l’Afrique……. Kouchner n’a pas souhaité ou pas pu s’imposer dans ce domaine et plus généralement en politique étrangère. Etant donné son parcours que nous admirons, il est difficile de comprendre comment il peut avaliser des décisions prises par d’autres sur des bases qui ne sont pas les siennes. D’un côté, il y a le quai d’Orsay qui sert de vitrine à la fois people et morale et de l’autre, une realpolitik faite par derrière et par d’autres. Le quai d’Orsay est aujourd’hui un ministère sinistré, les diplomates sont dans le désarroi le plus total car ils ne se sentent pas défendus…… »

C’est qu’il commençait à me plaire de plus en plus le Rufin, et j’ai cherché à m’informer par internet sur son itinéraire : formation, études et carrière médicales, parcours humanitaire ; passage dans les ministères et la diplomatie (toujours pour la droite), et enfin succès littéraires. Un côté Romain Gary qui n’est finalement pas pour me déplaire malgré le penchant droitier…. Et c’est vrai que ces deux romans déjà évoqués qui, sous couvert d’aventures, assènent des messages, ne sont pas sans me rappeler « Les racines du ciel » que j’avais  beaucoup aimé sans, non plus, pouvoir le « dévorer » d’une traite.

J’ai vu notamment que Rufin avait publié en 1998 « Sauver Ispahan (650 p.)» la suite des aventures de Jean Baptiste Poncet et de sa famille, vingt ans plus tard entre Iran et Oural…. Et puis successivement plusieurs romans « Asmara et les causes perdues (300 p.)» « Globalia (490 p.)» « La salamandre (200 p.)» « Le parfum d’Adam (760 p.)» et des divers essais ou récits dont en 2009 « Un léopard sur le garrot (320 p.)».

A lire les résumés je serais enclin à tous les acheter, mais je vais y aller progressivement et à rebours pour voir si je m’habitue bien et notamment si je les lis plus rapidement.

J’ai acheté et lus en moins de deux jours « Un léopard sur le garrot » magnifique récit autobiographique.

Mauvaise pioche avec « Le parfum d’Adam » que je n’ose pas aborder. Acheté en même temps que le léopard, c’est un thriller écolo, qui devrait me plaire, mais qui est trop gros et ça me fait peur. Le tout est peut-être de démarrer, encore que j’aie bien envie de commencer par « La salamandre »  

9782070406975[1]Rufin léopard

 Je reviens au « Un léopard sur le garrot » le livre au titre curieux tiré d’un poème de Senghor. On sait dès le premier chapitre que Rufin est ambassadeur au Sénégal quand il commence à l’écrire. « Peut-être à cause de l’eau qui ruisselle encore de mes cheveux, je pense à la Méduse, venue reprendre possession du Sénégal dix ans, après la bataille d’Iéna et dont le sinistre radeau devait venir s’échouer à peu de distance d’ici. » Moi qui ai l’esprit mal tourné je me suis demandé d’emblée si ce n’était pas une métaphore diplomatique en réponse au discours de Dakar sur l’homme africain qui n’était pas entré dans l’histoire. L’homme français étant si souvent entré dans l’histoire de façon inattendue. 

Ensuite pendant 300 pages l’auteur se raconte en racontant sa médecine : « Je suis né dans la médecine ». Il mène sa vie au grand galop comme un cheval qu’un léopard aurait saisi au garrot. Son léopard, la médecine, qu’il découvre enfant auprès de son grand père rescapé de Buchenwald. « J’ai passionnément aimé mon grand-père quoiqu’il ne m’ait probablement jamais rendu cet amour… » Amour ou admiration pour le médecin de campagne ? Plus tard il s’enthousiasme pour la réussite de la médecine pionnière et notamment quand il découvrit à 10 ans le professeur Basnard, le Jules Verne de la médecine, et les premières greffes du cœur. « Il me faudrait un jour payer le prix pour supporter cette schizophrénie. Entre ces deux modèles largement incompatibles je me préparais à beaucoup d’émerveillement mais à beaucoup de souffrances aussi….. Pour l’heure j’ignorai ces obstacles à venir. Seule m’éclairait une certitude : Je serai médecin. »

Il fit donc médecine et en deux ou trois chapitres il dresse un état des lieux des hôpitaux de l’époque, des patrons et des internes à décourager quiconque d’embrasser cette carrière : « Certains patrons sont incurablement mauvais. Leur réputation les précède. Seuls les internes les plus mal placés au concours se hasardent ou se résignent à choisir leur service…..Tous les concours sont plus ou moins stupides. Mais je n’en connais aucun qui fasse aussi peu place à l’intelligence que l’internat des hôpitaux….. Ainsi après une brève période de charmes la condition d’interne devint pour moi une source de frustration. Dans mon esprit, je concevais la médecine comme une activité de grand vent. Or l’internat m’amenait chaque matin à arpenter le même couloir, à faire station devant les mêmes lits….Comment m’évader ? »

Peut-être aussi en faisant des choses inavouables, mais comme il y a prescription Rufin en avoue au moins une : Montrer à une descendante de Karl Marx la tête de l’anarchiste Ravachol qui fut guillotiné, tête conservée dans un bocal à la Salpêtrière. Je ne rentre pas dans les détails, ceux que cet épisode intéressera pourront acheter le livre (en fait je doute de la véracité de l’épisode et je pense que l’auteur se fout du lecteur. C’est un peu gros.)

Le salut, pour lui, est venu par étapes ; des étapes évoquées rapidement dont un chapitre sur son copain Michel, un marginal que Rufin nous entraine confusément à comparer à Coluche, y compris par sa mort en moto, fauché par un taxi ivre. S’ensuit aussi un voyage initiatique en Afrique, puis un service militaire à Sousse en Tunisie dans une maternité alors qu’il espérait la neurologie… Il y côtoya sans le savoir le KGB.

Arrive enfin, à la moitié du récit, la rencontre de sa vie avec « Médecins sans frontières » et très vite on est dans le bain avec les rivalités politicardes et les luttes de pouvoir entre Kouchner et Malhuret surnommé Lénine. « La soirée dégénéra. Kouchner se défendit à sa manière : debout dans l’assistance, en ferraillant avec humour et mordant…... C’est un homme de scène….. Face à la mitraille anonyme des apparatchiks, ce combat avait quelque chose de sublime, de dérisoire….. Mais la partie était perdue. Toujours debout, toujours déclamant, Kouchner, vaincu, écœuré, incrédule, se dirigea vers la sortie, franchit la porte… J’hésitai sur le parti à prendre. Je me penchais vers l’ami qui m’avait entraîné dans cette galère et lui dis : « On le suit ?» «Surtout ne bouge pas je t’expliquerai »…..

« Médecins sans frontières », sans Kouchner et ses amis avait perdu une grande partie de son âme. Mais elle y avait gagné une rigueur, un sérieux, un activisme qui allait en faire une organisation majeure. Il faut rendre justice aux nouveaux dirigeants de l’association que leur soif bien réelle de pouvoir s’accompagnait d’une grande ambition pour la structure qu’ils venaient de conquérir. »

Et la première mission que Lénine–Malhuret donna à Rufin fut de se rendre à New York pour contrer la bande à Kouchner qui essayait bien que minoritaire de faire revivre des fractions de «Médecins sans frontières ». Mission accomplie.

« Les années qui suivirent furent les plus belles de ma vie…… fort de mon succès à New-York, j’obtins d’autres missions plus conformes à ce que j’avais imaginé être un engagement humanitaire… la première fut en Erythrée». Ce sera la matière pour son premier roman l’Abyssin. Après ce fut l’Amérique centrale et notamment le Nicaragua sandiniste….. Et puis lors des retours en France, toujours les luttes de pouvoir au sein de MSF, et à la moindre divergence avec la ligne dirigeante quand on a une étiquette d’ambitieux, c’est l’exclusion. C’est ce qui finit par arriver à Rufin « Le verdict fut sans appel…. Après Kouchner le me retrouvais à mon tour dehors…..»

Mais Rufin n’est pas mort car en bandes il est encore. C’est bien d’avoir des relations et dans ce milieu là il n’en manque pas. Ne disait-on pas à cette époque un tiers-mondiste, deux tiers mondains. Comme un cheval sur le garrot il tente plusieurs galops d’essai, l’essentiel étant d’arriver placé. Il tâtonne avec divers ONG, et puis sa mésaventure à MSF lui ayant montré qu’il manquait de culture politique, un petit coup de pouce et voilà qu’il intègre Sciences Po « On m’accueillait en vertu d’un quota implicite, celui qui, chaque année réservait des places à quelques personnes de la vie active… ». Cette parenthèse bouclée il prit la direction d’un journal médical qui prendra avec lui une forte connotation humanitaire, puis il soutint une thèse de médecine, qu’il avoue avoir bâclée en 50 pages.

Les voyages lui manquaient, il y eut bien la Pologne à l’époque de Solidarnosc mais c’est en rejoignant « Action contre la faim » qu’il remit pour de bon sa casquette d’aventurier humanitaire : A Manille lors de la révolution qui renversa Marcos et puis et surtout les drames éthiopiens, la famine et le régime du colonel Mengistu.

A son retour il se lance dans l’écriture avec « Le piège humanitaire » et puis il est en quasi chômage et, oh surprise ! Lénine est devenu secrétaire d’état aux droits de l’homme du gouvernement Chirac de cohabitation et Malhuret lui proposa un poste à son cabinet. Un homme qui écrit ça raconte des choses alors autant le garder à proximité.

Après la réélection de Mitterrand il devient conseiller culturel affecté au Kenya puis au Brésil. Avec la seconde cohabitation, il réintègre un ministère, celui de la Défense auprès de Léotard, puis le temps et les gouvernements passant il revient à la médecine, puis à l’écriture et encore aux associations et missions humanitaires notamment au Kosovo ou des missions dangereuses et secrètes comme au Rwanda ou plus classiques comme attaché culturel au Nordeste brésilien puis finalement ambassadeur au Sénégal….. La boucle est bouclée mais le léopard n’a pas lâché le garrot lors de ces galops d’essai car la dernière phrase de son livre est « Moi aussi je suis médecin ».

 Je pense qu’il est aujourd’hui avant tout un écrivain, bon écrivain et même probablement très bientôt un écrivain exceptionnel façon Romain Gary ou Kessel  …. Mais à lire un récent et excellent billet dans le Monde du 27 octobre « Le déclin de sa puissance oblige la France à reprendre confiance en elle » je subodore que Rufin à des envies de d’actions politiques. Pas ambitieux qu’il se dit le médecin, diplomate, écrivain-voyageur, politico-humanitaire ….. Mon œil !

 

A suivre

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