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A livres ouverts...... Voyage à Tombouctou

2 Juin 2010 , Rédigé par daniel Publié dans #à livre ouvert

 Je présente deux ouvrages dans ce billet : Bien sûr le récit de voyage de René Caillié, publié en deux tomes (Edition «La découverte ») en mai en 1996 et réédité en 2009 en respectant scrupuleusement le texte initial de l’unique publication de 1830 du « Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné, dans l’Afrique centrale, précédé d’observations chez les Maures Braknas, les Nalous et autres peuples pendant les années 1824 à 1828. ».

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Je présente aussi un très beau livre « Tombouctou », moins connu, édité en 1986 par le Comité de Jumelage Saintes-Tombouctou. C’est d’ailleurs une lettre qui termine ce livre, que je reporte ci après qui fera l’essentiel de ce billet ; Une lettre superbe et indispensable pour qui veut connaitre et comprendre ce magnifique héros, une lettre qui pose les questions comme je me suis interrogé en lisant le récit de René Caillié.

J’en pose une autre : Cette lettre ne pourrait-elle pas être l’extraordinaire synopsis d’un très grand film ?

  « Lettre à René.

René je viens de refermer ton journal. J’ai fait avec toi cet incroyable voyage à Tombouctou, et je ne peux plus l’oublier. Comment se contenter de lire ? Comment ne pas méditer cet exploit sans égal que tu as accompli ? Pourquoi ? C’est la question majuscule qui s’impose à moi. Tu n’es pas un explorateur au sens où on l’entend généralement, ou si tu as exploré quelque chose, il s’agit bien plus certainement de toi que de l’Afrique.

Vois-tu, je t’imagine lorsque tu étais tout petit, dans les bras de ta mère et que tu regardais ton père, ombre misérable, enchaîné au bagne de Rochefort. Petit garçon, tu avais comme modèle civil auquel t’identifier cet être brisé, humilié, chargé de boulets et de fers. Quelle souffrance pour toi, quelle douleur, quelle révolte.

Ta mère morte ensuite, écrasé de chagrin et de misère… Tu as dû éprouver au fond de toi, un sentiment terrible d’impuissance. Toi, le petit homme incapable de la protéger, de l’aider, de l’aider, de la sauver.

Et cette société qui avait condamné ton père à douze ans de bagne pour quelques sous qu’il n’avait peut-être même pas volé, n’as-tu pensé à son injustice, à sa cruauté ?

Quand tu étais sur les bancs de l’école, et qu’on t’appelait le fils du forçat, au fond de ta peine, n’as-tu jamais eu envie de mordre ou de mourir ?

Pauvre tu étais. Orphelin tu étais. Marqué du sceau de l’Infamie tu étais. Comme ils devaient être lourds tous ces fardeaux.

Et cet enfermement. J’imagine ce que devait être la vie à Mauzé-sur-le-Mignon…. Tu ne pouvais faire un geste sans que tout le monde te voie, t’épie. Seule ta sœur était ta grande amie et t’aidait sans doute à vivre, à supporter.….

Déjà ta vie était un calvaire. Je pense que tu as appris à lire vite pour t’évader dans tes lectures qui t’élevaient au-dessus de la rigueur du quotidien. Robinson Crusoé, ton héros favori. Bien sûr, déjà l’attrait du voyage, de l’aventure. Les bateaux, à Rochefort partant toutes voiles dehors te tentaient déjà et la perspective d’accéder à des territoires lointaines aux richesses fabuleuses. Mais Robinson Crusoé, c’est bien autre chose. C’est le combat d’un homme SEUL face à l’adversité, un homme qui vainc les éléments, la dépression ; qui va jusqu’au bout de lui-même. Et ce désir de solitude n’est-il pas naturel en toi, René, petit garçon voulant fuir l’opprobre et les quolibets, le malheur ?

Il faut que tu t’échappes, il faut que tu saches qui tu es, Toi : René Caillié, non pas le fils de bagnard, de cette pauvre Anne, le pupille de Mathurin….non, TOI.

Alors, tu pars avec une seule : Tombouctou. C’est une mission impossible où tu risques ta vie… Mais cela ne peut t’arrêter, bien au contraire, cela te fustige, c’est cela ton défi.

Pour ne pas mourir ici, pour rien, sur les bords du Mignon, tu dois affronter ailleurs dans les grands espaces, les dangers inconnus mais tu pressens, j’en suis sûre. Tu les appelles, peut-être.

L’Afrique, c’est bien autre chose encore. C’est le pays des Noirs. Or ces Noirs, tu les connais un peu, tu les a entrevis à Rochefort, à La Rochelle. Ils sont esclaves. Je t’imagine, fasciné par leurs chaînes, leurs boulets. Comment n’évoquerais-tu pas ton père ? A l’école, M. Mirambeau t’a déjà expliqué tout ça. Tu sais que les gros négociants de La Rochelle ont fait fortune par le commerce le plus infâme. Toi, l’enfant floué, meurtri, comment n’aurais-tu pas réfléchi à cette injustice : des hommes pliés sous le joug, fouettés vendus, asservis au bon plaisir des riches. Tu sais que de nombreux pays ont aboli l’esclavage, alors pourquoi la France continue-t-elle cet écœurant trafic de « bois d’ébène » ?

Alors c’est vers cette Afrique que tu pars. Tu veux la connaître, mais pas comme ces explorateurs entourés de soldats, à l’esprit conquérant. Tu veux la vivre de l’intérieur, en apprenant l’arabe et le Coran. Tu veux t’intégrer, te mêler aux hommes de ce continent. Tu veux prouver que tu en es capable, qu’ils sont des hommes comme toi qui souffrent et subissent la dure loi des prédateurs. (A)

Et tu marches…. Tu marches, et ton calvaire nous étonne. On imagine tes pieds écorchés, tordus sur les pierres, infectés par la boue. On imagine tes plaies, ton mal…. Mais tu le veux ce mal…. C’est une ascèse, une mortification. C’est comme cilice du moine ou la planche à clous du fakir. C’est l’au-delà de toi que tu cherches à atteindre. Et c’est pour cela que tu te contentes de relater dans ton journal les étapes de ton chemin de croix : les coups et les blessures, les lazzis, les insultes, les crachats, les privations, tous ce que tu subis et qui est incroyable. Pas de regret….pas de reproche… C’est ainsi …C’est la vie… C’est ce que tu as vécu, seulement plus fort, plus intenses…

N’est-ce pas une forme détournée de suicide ? Au fond, ne t’attends tu pas à mourir à chaque instant, au détour d’un rocher ? La mort est là qui guette, qui t’appelle, qui te poursuit. C’est pour ne pas l’entendre que tu marches, que tu tombes, que tu te relèves plein de fièvre et reprend ton chemin…. Et ton martyr ne fait que commencer. (B)

A Timé, tu restes cinq mois entre la vie et la mort avec un pied en bouillie puis dans l’horreur du scorbut ; épreuve surhumaine, inconcevable. Là, tu appelles la mort, tu la désires de tout ton cœur…. Mais en même temps, tu découvres l’hospitalité d’un village africain, de cette vieille femme qui te soigne et te sauve….

Et tu reprends ton voyage jusqu’à Tombouctou ; Ce sentiment de déception que tu éprouves en y arrivant comment on le comprend. N’est-ce pas ainsi quand on a accompli une action difficile ? N’est-on pas déçu juste après ? Le résultat n’équivaut jamais tout à fait à l’effort. Et il faut dire qu’ici l’effort était de taille. Bien sûr, Tombouctou n’est pas aussi belle que dans les récits des voyageurs arabes. Elle a beaucoup changé….mais ce que tu y trouves en fait, René, c’est la culture tombouctienne. Tu sais que sur ce point tu ne t’es pas trompé. Mais ton aventure n’est pas finie… (C)

Et tu n’es pas encore au bout de tes peines. Tu dois traverser le Sahara. C’est une épreuve bien pire que les précédentes.

Celui qui connait le désert ne peut plus jamais en guérir. L’étendue de sable et celle du ciel forment un étau qui broie l’être humain rendu a sa vraie valeur, c'est-à-dire rien. Un point. Une tache. Des jours et des nuits en face de soi-même, voilà le désert.

Tu marches, tu marche, René, dans le sable, les épineux, dans les pierres, méprisé par les caravaniers, parce que tu es pauvre. Seul un esclave t’aide, Ali, le brave Ali, qui partage avec toi ta maigre pitance, qui te remet sur le chameau lorsque tu t’effondres. La nuit, sous les étoiles, tu prie Allah, tu médites, tu souffres le martyre. (D)

Je pense, moi, que tu n’as pas pu, sans que cela te marque, depuis si longtemps parler arabe et vivre avec les Maures, et t’imprégner des règles du Coran. Non, tu n’es pas un chrétien roublard qui a réussi à tromper l’ennemi, tu es devenu ce paria rejeté, parce que tu l’as toujours été, parce que dans cet être délabré, tu te retrouves, tu comprends tout de la vie et son pourquoi. L’immobilité de l’étape où la faim et la soif te torturent, te révèle à toi-même. Tu dépasses et tu te vois enfin. Tu es René Caillé. Tu ES.

Quand tu arrives enfin à retrouver le sol de France, l’essentiel est fait. Au Lazaret de Toulon, on te soigne, mais la mort est en toi, définitivement, elle creuse les poumons et les gangrènes.

Minces honneurs que tu reçois. Et comment pourrait-on, sans paraître vis, apprécier ton exploit ?

Le reste de ta vie c’est l’échec. Comment s’en étonner ?.... On t’imagine mal, vivant, bedonnant, un reste de vie tranquille et pleine d’aisance. Tu as tout dit…. Tu peux fermer les yeux à jamais… »

 Cette lettre, très légèrement allégée dans le dernier paragraphe est signée Arlette Marthe Fournier…de l’Académie d’Angoumois qui est référencé dans ce livre du jumelage dans le comité de rédaction de Saintes au côté du Maire de l’époque Michel Baron. Mme Fournier propose aussi en introduction, juste après la préface de Léopold Sédar Senghor, deux beaux poèmes « Je t’offre » et « Fascination de l’Afrique ! »

     Je complète le livre du Comité de Jumelage de Tombouctou et plus particulièrement la lettre de Mme Fournier par quelques extraits choisis du journal de René Caillié :

 A/ (Tome 1 p.118) : « 21 octobre 1824 chez les Braknas… Il y avait neuf jours que j’étais chez Mohamed Sidy-Moctar, et l’on ne parlait pas de me faire étudier. Je m’adressai à l’aîné de ses fils, qui me traça l’alphabet arabe sur une planchette et me dit de l’apprendre par cœur…. »

(Tome 1 p.169) : « 6 avril 1827 chez les Braknas …. Le soir, on aperçut la nouvelle lune : c’était celle du ramadan ; le carême allait commencer. On fit de longues prières et beaucoup de sanglé. On soupa plus tard qu’à l’ordinaire, attendu qu’on devait jeuner le lendemain. Avant le jour, on me réveilla pour boire, car la loi défend de rien prendre tant que le soleil reste sur l’horizon…. »

 

B/ (Tome 1 p.274) : « 30 mai 1827dans le Fouta Djalon en pays Foulah…. Au sorti de la mosquée, tout le monde s’assembla autours de moi ; on me regardait avec curiosité ; Lamfia s’empressa de satisfaire les questions des assistants et les instruisit des circonstances qui occasionnaient mon passage dans le pays Il les assura que j’étais un chérif de La Mecque…. »

(Tome 2 p.13) : « 15 août 1827 en pays Mandingue à Timé…. Je me proposais à partir vers la fin août mais, à cette époque, une nouvelle plaie se déclara au même pied et bien plus large que la première ; elle me faisait beaucoup souffrir et j’avais le pied tellement enflé que je ne pouvais marcher…. »

(Tome 2 p.21) : « 10 novembre1827à Timé….la plaie de mon pied était presque fermée et j’avais l’espoir de profiter de la première occasion et de me mettre en route pour Jenné ; mais hélas de violente douleurs dans la mâchoire m’apprirent que j’étais atteint par le scorbut….. »

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C/ (Tome 2 p.135) : « 11 mars1828 à Djenné…. …. Je leur dis que j’étais arabe, natif d’Alexandrie, que mon père, zélé musulman, était négociant très riche …. Et que j’avais été fait prisonnier très jeune par des français et que m’étant sauvé de chez eux je m’étais déterminer à retourner dans mon pays pour reprendre la religion de mes pères…. »

(Tome 2 p.199) : « 15 avril 1828 sur le fleuve Sénégal…. Il est toujours aussi large et profond ; ses rives sont très basses. On aperçoit dans les plaines quelques petits arbres rabougris… » 

(Tome 2 p.223) : « 22 avril 1828 arrivée à Tombouctou…. Cette ville mystérieuse qui, depuis des siècles occupait les savants, et sur la population de laquelle on se formait des idées si exagérées, comme sur sa civilisation et son commerce … est située dans une immense plaine de sable .... » 

(Tome 2 p.251) : « 4 mai 1828 départ de Tombouctou…. Au moment de me séparer de mon hôte je voulus reconnaître ses soins généreux, quoiqu’il m’eût souvent dit qu’il ne me traitait que pour l’amour de Dieu et du prophète, je lui offris la couverture de laine que j’avais achetée à Kakondy et qui m’avait été si utile pendant ma longue maladie à Timé….. »

D/ (Tome 2 p.275) : « 21 mai 1828 dans le désert….J’étais comme expirant sur le sable, en attendant avec la plus grande impatience le moment où l’on pouvait nous donner à boire : Je ne songeais qu’à l’eau, aux rivières ;… je n’avais pas d’autres pensées pendant la fièvre ardente qui me dévorait… »

 

 A suivre

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