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Saga Africa & Co.....Pour un thé à la menthe.

12 Janvier 2008 , Rédigé par daniel Publié dans #saga africa

En ce début d'année 2008 où certains, au Maghreb, peuvent fêter 3 jours de l’an en l’espace de 12 jours à savoir le 1er janvier du calendrier grégorien, le nouvel an de l’Hégire, 1er Moharram ou Ras el Am qui tombait le 10 janvier, et puis aujourd'hui 12 janvier le nouvel an Berbère, bonne année à tous... et puis j’ai une pensée pour une certaine journée hivernale de décembre 1977. 
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Cette photo fut prise ce jour là, c’était chez Ahmed dans un douar qui se trouvait à une quinzaine de kilomètres du chantier du barrage d’Al Massira (lire un site de verdure où…). C’était le premier dimanche qui suivait la Ras el Am et donc probablement mi décembre. En tout cas ce dont je suis sûr c’est qu’il faisait froid et qu’il y avait beaucoup de vent comme cela arrivait souvent entre début décembre et fin janvier dans ce centre marocain, en province d’El Borouj,
Ahmed travaillait dans mon service qui comprenait une cinquantaine de personnes ; nous étions chargés d’effectuer les contrôles qualité des bétons et terrassements. Les techniciens et ouvriers de ce service étaient des agents de l’administration de l’hydraulique et étaient déplacés au gré des chantiers sur l’ensemble du pays. Ces chantiers étaient de plus ou moins longue durée, celui-là était le plus prestigieux et d’une durée de plus de 3 ans. Tous ces travailleurs étaient en déplacement loin de chez eux, loin de leur famille. Les travaux de ce chantier qui avaient débuté en novembre 1976, avançaient à un rythme soutenu.
Nous travaillions jour et nuit (les bétonnages la nuit, les terrassements et autres travaux de jour) toute la semaine du lundi matin au dimanche matin ; en fait seul le dimanche (et donc surtout la nuit du dimanche au lundi, pour la rotation des équipes) était jour de repos. En contrepartie lorsqu’il y avait des fêtes nationales ou religieuses le chantier pouvait s’arrêter une semaine voire plus pour les grandes fêtes musulmanes : beaucoup d’ouvriers avaient besoin de 2 ou 3 jours rien que pour effectuer les trajets, plus les jours de fêtes en famille….ce qui posait un problème dans mon service en particulier pour les contrôles de résistance du béton. Il y avait toujours 2 ou 3 techniciens d’astreinte, ceux qui étaient de Marrakech ou Casablanca et qui, en compensation, bénéficiaient d’un transport pour rentrer chez eux pour les journées de fête… et puis il y avait Ahmed l’employé local qui, lui, devait toujours être présent hors jours fériés.
Tous les matins Ahmed venait sur son bourricot ; je ne le connaissais pas bien, et d’ailleurs il parlait très peu français. C’était un pauvre agriculteur de ces terres désertiques et caillouteuses qui venait chercher un maigre mais régulier salaire sur ce chantier ; il devait accomplir les tâches les plus ingrates de mon service. Il me semble d’ailleurs que les autres techniciens et ouvriers « itinérants » ne lui parlaient guère.
Un matin Pierre F. mon collègue suisse, Ingénieur responsable d’un service parallèle, le service surveillance, vint me trouver et plein de sollicitude me dit « C’est pas très sympa de laisser ce pauvre vieux venir par ce froid sur son bourriquot… et si on envoyait un chauffeur le chercher le matin et le ramener le soir…. pendant cette période où il est pratiquement le seul à travailler ». Autant de générosité me toucha et confus de ne pas en avoir pris, moi-même, l’initiative, j’acquiesçai… un peu surpris quand même.
Le lendemain Ahmed arriva donc en taxi Land Rover avec chauffeur…. Le soir Pierre revint en fin de journée et se proposa, pour faire un petit tour, d’accompagner Ahmed…. et là j’ai commencé à comprendre….. Pierre était très curieux des us et coutumes et il consacrait beaucoup de temps à visiter le pays en essayant de s’intégrer le plus possible à la population.... ce qui n’est pas critiquable de prime abord…. si c’est fait avec tact et respect. J’ai, quand même, décidé de l’accompagner…. pour voir.
Au bout de quelques minutes de trajet, il commença son baratin ;
« Dis Ahmed….comment prépares tu le thé à la menthe chez toi…. dans cette province d’El Borouj, y a-t-il une particularité ?… » …Ahmed ne répondait pas….je pensais pourtant, à voir sa gêne qu’il avait à peu près compris où Pierre voulait en venir… mais il ne disait rien.
Je suis intervenu pour rappeler à Pierre qu'Ahmed ne parlait pas très bien le français….
« Encore moins bien qu’un suisse allemand » ai-je dit avec humour ; mais Pierre restait sur son idée fixe, ce qui ne faisait pas avancer grand-chose… puisque Ahmed restait muet.
Au bout de quelques kilomètres nous avons dépassés 2 fellahs qui cheminaient lourdement chargés, vers le douar. Comme il y avait encore de la place dans la Land Rover, Pierre fit stopper le chauffeur et invita ces braves gens à se joindre à nous. A peine étaient-ils montés qu’il les interpellait à leur tour : « Comment préparez vous le thé à la menthe …. » et cette fois, bingo, ça a marché et nous fûmes immédiatement invités à prendre le thé chez eux.
En arrivant au douar j’ai compris qu’il y avait malaise avec Ahmed quand il nous vit entrer chez ses voisins. Malaise confirmé le lendemain car, dédaignant cette fois le transport en commun, il est revenu travailler sur son âne…. et puis 2 jours plus tard, en arrivant le matin, il nous annonçait que nous étions invités à venir chez lui, Pierre et moi en famille, le dimanche suivant pour lui faire l’honneur de partager son repas.
J’étais de plus en plus mécontent de la tournure des événements. Sachant que Ahmed était loin d’être riche nous avions fait, Pilou et moi, en urgence, quelques d’achats pour arriver avec des cadeaux utiles : des tissus, des paquets de sucre, des tablettes de chocolat,  des bouteilles d’huile, des stylos, des cigarettes etc… des cadeaux qui s’avérèrent pourtant bien dérisoires au regard de la réception qui nous fut réservée.
  En arrivant je vis avec stupeur qu’Ahmed avait monté la grande tente caïdale devant sa modeste demeure de type « chleuh » maison à toit plat et terrasse. Je crois que tous les notables du village avaient été invités. Pilou et moi nous étions abasourdis par l’accueil qui nous était fait, en nous efforçant de ne pas laisser paraître notre gêne…. 
undefined  On a mangé pendant des heures, enfin ce qu'on pouvait car après le 1er plat déjà très copieux, et ça devait être un excellent poulet au citron, on a surtout grignoté par politesse et selon les possibilités de nos estomacs car on eut ensuite encore droit, et pas forcément dans cet ordre au couscous, et au tagine…. et encore des fruits secs et divers desserts accompagnés du thé à la menthe... une folie gargantuesque.
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  Les plats nous étaient apportés, à nous les importants invités du barrage dont notre chauffeur Hamdi et un technicien Al Rachi puis ils étaient passés aux hommes du douar qui entouraient notre hôte Ahmed, dont c'était manifestement le jour de gloire;  les plats retournaient ensuite à la cuisine. La mère et toute la famille d'Ahmed, femmes et enfants, ne furent pas conviés sous la tente mais il n'y eut aucun problème pour que nous puissions aller les voir dans l'après midi pour les remercier et leur remettre les cadeaux que nous avions amenés, cadeaux au demeurant bien modestes à côté du faste de la réception.... Et puis il y eut cette photo avec toute la famille que j'ai pu prendre avec l'accord d'Ahmed... sous réserve que je lui en donne une.... ce fut avec plaisir. Certes Pilou et moi, avions été très gênés, mais quelle belle journée et c'est vrai que ça reste aujourd'hui un grand et bien beau souvenir.
 
  Le soir au retour Pierre s'est quand même un peu inquiété des frais occasionnés... il était temps.
 "Tu sais combien gagne Ahmed !...à mon avis il a dépensé pour cette réception au moins un an de salaire ; peut-être plus. 
 "Ah bon tu crois ?" me répondit-il.
  "Ne t'inquiète pas, il attend sûrement, un retour pour lui, sa famille, et son village, de la part des ingénieurs du barrage... à toi de jouer maintenant.... tu es bien mieux placé que moi vis à vis de l'administration de l'hydraulique." 
   Pierre a fait ce qu'il fallait faire car Ahmed et un de ses frères ou cousins furent embauchés, à la fin du chantier, pour l'entretien du site.
 
 (à suivre)

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