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A livres rouverts .....L'Africain et l'Azizah (1)

3 Août 2010 , Rédigé par daniel Publié dans #à livre ouvert

En 1960 dix sept pays africains obtinrent leur indépendance. Pour les seuls pays du champ colonial français, qui devint ensuite le pré-carré (curieux néologisme), huit pays fêtent le cinquantenaire de leur indépendance en ce mois d’août : le Bénin le 1er août, le Niger le 3 août, le Burkina Faso le 5 août, la Côte d’Ivoire le 7 août, le Tchad le 11 août, le Centrafrique le 13 août, le Congo le 15 août et le Gabon le 17 août. Pour compléter le tableau rappelons que la Tunisie et le Maroc avaient eu leur indépendance respectivement fin mars et début avril 1956 ; la Guinée de Sékou Touré qui fut le seul pays de l’AOF à rejeter par le référendum de septembre 1958, la proposition de De Gaulle d’intégrer la communauté française, fût immédiatement « lâcher » à son choix tragique d’indépendance indépendante. Le Cameroun avait obtenu son indépendance dès le 1er janvier 1960 avec la réunion des protectorats anglais et français. Pour le Sénégal ce fut le 4 avril 1960, le Togo le 27 avril 1960, Madagascar le 26 juin 1960, la Mali le 22 septembre 1960 et la Mauritanie le 28 novembre 1960. Je mentionne encore, pour y avoir vécu et travaillé durant trois ans, le Zaïre - Congo ex-Belge le 30 juin 1960. L’Algérie dut attendre le 5 juillet 1962. Enfin pour en revenir à la seule année 1960 il faut aussi mentionner le Nigéria colonie britannique et la Somalie en réunissant un territoire britannique et un autre italien.

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Pour célébrer ces indépendances j’aurai pu me contenter de faire référence à un très intéressant hors série d’avril 2010, du journal l’Humanité « Afrique, le temps des indépendances ; 1960/2010 » avec joint en DVD « Afrique 1950 » le film de René Vautier, censuré à l’époque.

Pour faire un billet sur l’époque coloniale j’ai choisi d’écrire un article sur des livres qui traitaient des années qui ont suivi la dernière guerre au moment de l’abrogation du code de l’indigénat (avril 1946 pour la France). Ce code qui niait tous droits aux peuples et généralisait les réquisitions et le travail forcé dont le portage des biens et des colons qu’André Gide dénonçait dès 1927 dans « Voyage au Congo ». Rappelons aussi que l’autonomie des colonies avait été introduite dès 1941 dans la chartre de l’Atlantique à la demande de Roosevelt et accepté, contraint, par Churchill.

 J’ai déjà évoqué sur ce blog des talentueux écrivains africains comme Ahmadou Kourouma et Emmanuel Boundzeki Dongala et bien d’autres dont la marque d’écriture est l’anticonformisme, la dérision, l’humour et le politiquement incorrect. Pour certains paragraphes il est heureux que l’écrivain soit africain noir car la même chose écrite pas un européen blanc ferait hurler…. Mais bien évidemment leurs savoureuses et généreuses méchancetés ont trait pour l’essentiel à des charges contre leurs dirigeants et les systèmes bureaucratiques et claniques, post-indépendance, qui étouffent leur pays.

 

Un livre écrit par un français blanc évoque la période coloniale c’est « L’Azizah de Niamkoko » d’Henri Crouzat. L’auteur a fini d’écrire ce roman en 1953 mais il ne fut publié qu’en 1959 et j’ai du le lire en 1986, sur les conseils d’amis d'Afrique. Il est dans le fond très africain, grinçant et politiquement incorrect. La vraie fausse trame de l’histoire est rafraichissante comme sa jolie héroïne métisse mais la vraie ligne directrice du roman est  politique avec la critique de l’abandon du code de l’indigénat, ce qui explique que l’action se déroule entre 1946 et 1947. Le livre est profondément réactionnaire, en dénonçant le poison  instillé par les ignorants gouvernements européens dans les colonies à savoir une amorce de démocratie….

Je l'ai relu ces jours-ci et il me faut bien avouer que derrière l’humour acerbe où presque tous, africains et colons, en prennent pour leur grade le texte est non seulement réactionnaire, il y est même facho dans certains passages ….. Et pourtant je persiste et signe, il faut lire ce livre pour bien comprendre ce que fut la colonisation au quotidien…. il faut simplement être averti.

Je réserve  l’analyse de ce livre pour un second billet, mais je ne résiste pas à en donner un aperçu en évoquant le chapitre qui décrit le repas de réception du nouveau juge de Niamkoko, comme c’était la coutume dans le petit cercle des colons à l’arrivée d’un nouveau blanc ; tâche qui revint à Madame Larre l’épouse de l’administrateur de la région :

« ….Pégomas de sa grosse voix lança à travers la table :

-    Alors monsieur le juge, vous vous plaisez chez nous ?

-    Mais oui Monsieur, mais oui !

-    Et le pays comment trouvez vous le pays ?

-    Très joli, Monsieur très joli !

-     Et les nègres ? Comment trouvez-vous les nègres ?

-     Très bien, Monsieur très bien !

-     Non dit Pégomas c’est des cons.

L’alcool faisait son effet sur le juge. Lui, le calme magistrat, le doux intellectuel, l’apôtre de la non-violence et de l’amour du prochain, il se sentait devenir agressif. De quel droit ce ridicule individu insultait-il une race à laquelle sa bien-aimée appartenait ? Il s’entendit dire :

-     Absolument faux, Monsieur. Ce sont des êtres bons, doux, honnêtes, intelligents et sincères………

 …. Les fourchettes restèrent en l’air, les mâchoires s’arrêtèrent, les yeux s’arrondirent. Pégomas manqua s’étrangler….

S’en suivit un débat au cours duquel intervint longuement le Vicomte Olivier de Villevieu, à mon sens le plus exécrable personnage du roman  ( A l’époque, l’Afrique était bien souvent un simple dépotoir. Les fils de famille fautifs, les ratés, les fruits secs y étaient expédiés). Le petit juge fraîchement débarqué et piégé par les punchs glacés qui circulaient, perdit rapidement pied lors des échanges brûlants régulièrement ponctués par la rengaine de Pégomas « C’est des cons ! ».

Après que l’administrateur Larre soit intervenu pour essayer de calmer le jeu tout en reconnaissant le bien fondé des remarques du Vicomte et en enfonçant ainsi  un peu plus le jeune juge, le boulet Pégomas fit une dernière intervention : « C’est des cons ! »

« ….Comme personne n’avait plus rien à dire, ce fut lui qui eut le mot de la fin. Le propre de l’éloquence, disent les diplomates, c’est d’avoir une idée simple et de s’y tenir….. »

Je reviendrai sur le roman de Crouzat, roman quasiment unique d’un homme qui vécut et travailla longtemps en Afrique où il fut architecte urbaniste.

 

Le second livre que je viens de relire et qui traite de cette période est l’’œuvre d’un très grand écrivain Jean Marie Le Clézio qui reçut le Prix Nobel de littérature en 2008. Je n’ai pas lu tout Le Clézio, loin de là, et j’ai rarement adhéré dès les premières pages ; à chaque fois il me faut faire un petit effort pour entrer dans son univers. Je l’ai découvert avec « Mondo et autres histoires » puis « Désert » et enfin « Diego et Frida ». L’intérêt s’est développé avec « Onitsha » puis j’eus une relative déception avec « L’Africain ».

 

9782070318476[1]

Je ne comprenais pas trop ce livre qui dans le fond reprenait la même histoire que son roman de 1991 « Onitsha » mais cette fois sous la forme d’un récit familial avec des allers-retours dans le temps qui désorientent quelque peu. C’est ce livre « L’Africain » paru en 2004, que j’ai relu pendant cette semaine de vacances avec les petits-enfants à Sigean. Ce n’était pas un gros effort (124 pages en caractères assez gros…. A côté des 408 pages, serrés de l’Azizah ) et j’ai bien fait car finalement à la relecture j’ai modifié mon jugement : c’est un très bon livre, politiquement très correct et dans la foulée de « L’Azizah » ça fait du bien ! Ainsi quand l’auteur parle des africains il n’emploie jamais le mot nègre (une fois pour évoquer la culture nègre) et très rarement du mot noir, ou uniquement en terme de couleur et non d’individus. Les africains sont des africains ou des Bamilékés, des Bamouns, des Ibos ou des Yoroubas selon les régions.

Cet « Africain » c’est Raoul Le Clézio le père de Jean Marie. Il avait la double nationalité franco-anglaise puisque né à l’île Maurice mais il œuvra pendant près de 22 ans comme médecin tropical pour l’empire britannique au Cameroun et au Nigéria. Ce père, Jean Marie ne l’a connu qu’à l’âge de huit ans. Il travaillait en Afrique depuis 1928 après avoir passé deux ou trois années en Guyane. Au début des années 30 il épousa Simone Le Clézio qui était sa cousine et tous les deux follement amoureux s’en allèrent vivre au Cameroun Britannique. En 1938 ils rentrèrent en vacances en France pour vingt mois, le temps d’avoir deux enfants avant de repartir vers leur cher Cameroun. Raoul partit avant la déclaration de guerre et non seulement Simone et les enfants ne purent le rejoindre, mais lui-même anglais et donc ennemi ne pouvait plus revenir en France.

La famille ne se retrouva au complet en terre africaine que dix ans plus tard. Voilà ce que raconte ce livre, la découverte de l’Afrique par un enfant de huit ans puis la longue découverte d’un père d’abord à huit ans mais aussi tout au long d’une vie.

«….A l’âge de huit ans à peu près j’ai vécu en Afrique de l’Ouest, au Nigéria, dans une région assez isolée où, hormis mon père et ma mère il n’y avait pas d’Européens et où l’humanité pour l’enfant que j’étais, se composait uniquement d’Ibos et de Yoroubas….. »

« …C’est dans ce décor que j’ai vécu les moments de ma vie sauvage, libre, presque dangereuse. Une liberté de mouvement, de pensée et d’émotion que je n’ai jamais connu ensuite…… »

« …. Je n’ai pas besoin de faire de grands efforts d’imagination pour voir surgir à nouveau, chaque nuit, les armées de cafards….. Ils sortaient des fissures du sol, des lattes de bois du plafond, ils galopaient du côté de la cuisine…. » «  ….. Et le goût de la quinine dans la bouche, cette pilule…… qu’il fallait avaler avec un verre d’eau tiède puisée au filtre avant d’aller se coucher, pour prévenir la malaria…. »

En fait il semble évident que ce récit a surtout pour objet de corriger l’image du père malmenée dans « Onitsha » et cette correction se fait d’une curieuse façon car d’un côté l’auteur en trace un portrait encore plus sévère presque bestial pour la période de leur rencontre et par contraste une présentation idyllique de ses premières années africaines puis ensuite très respectueuse de ses engagements philosophiques post vie africaine. 

« Mon père est arrivé en Afrique en 1928… il en est reparti au début des années cinquante, lorsque l’armée a jugé qu’il avait dépassé l’âge de la retraite et qu’il ne pouvait plus servir. Plus de vingt ans durant lesquels il a vécu en brousse, seul médecin sur des territoires grands comme des pays entiers…. …..L’homme que j’ai rencontré en 1948 était usé, vieilli prématurément par le climat équatorial, irritable…… rendu amer par la solitude, d’avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde,  sans nouvelle de sa famille… »

« …. Etait-ce la guerre, cet interminable silence qui avait fait de mon à père cet homme pessimiste et ombrageux, autoritaire que nous avons appris à craindre plutôt qu’à aimer. Etait-ce l’Afrique ? Alors quelle Afrique ?... »

«  …. Dans l’Ouest africain, il resta vingt-deux ans, jusqu’à la limite de ses forces. Ici, il connut tout, depuis l’enthousiasme du commencement, la découverte des grands fleuves, le Niger, le Bénoué, jusqu’aux hautes terre du Cameroun. Il partagea l’amour et l’aventure avec sa femme, à cheval sur les sentiers de montagne. Puis la solitude, l’angoisse de la guerre, jusqu’à l’usure, jusqu’à l’amertume des derniers instants, ce sentiment d’avoir dépassé la mesure d’une vie… »

« …. En 1932 mon père et ma mère quittèrent….. Bamenda et s’installèrent dans la montagne à Banso où un hôpital devait être créé…. Mon père y fut le seul médecin et le seul européen ce qui n’est pas pour lui déplaire…. »

Le Clézio a besoin d’excuser le comportement de cet homme qui l’a terriblement déçu lorsqu’il le découvrit à huit ans. Il insiste pour rappeler que son père tenta l’impossible pour rejoindre sa famille en 1940-41 comme de traverser l’Afrique de Lagos à Alger par des moyens de fortune. Cette vaine tentative fut un échec, quasiment traité d’espion, il fut contraint de retourner au Nigéria

 «  Si je veux comprendre ce qui a changé cet homme, cette cassure qu’il y a eu dans sa vie, c’est à la guerre que je pense. Il y eut un avant et un après. L’avant pour mon père et ma mère c’était les hauts plateaux de l’Ouest Camerounais, les douces collines de Bamenda et de Banso (et c’est vrai que cette région est belle et accueillante)….. cela pouvait ressembler au bonheur…… »

«…..C’est donc la guerre qui a cassé le rêve africain de mon père……Pour lui, isolé dans la brousse, l’Afrique est devenue un piège…… Son travail de médecin devint son obsession mais la douceur nonchalante du Cameroun n’a pas cours à Ogoja au Nigéria où il est en poste depuis son retour de France en 1939.

« Alors mon père découvre après toutes ces années où il s’est senti proche des Africains…. Que le médecin n’est plus qu’un autre acteur de la puissance coloniale, pas différent du policier, du juge ou du soldat… »

«  A Ogoja, tout était différent. Le pays était troublé par les guerres tribales, les vengeances, les règlements de comptes entre villages (ce qui devint ensuite la zone de guerre du Biafra). Les routes, les chemins n’étaient pas sûrs, il fallait sortir armé ….C’est cette violence qui devint pour lui obsessionnelle…. »

« Tel était l’homme que j’ai rencontré en 1948 à la fin de sa vie africaine. Je ne l’ai pas compris. Il était différent de tous ceux que je connaissais, un étranger, et même plus que cela, presqu’un ennemi… »

« ….Plus tard, lorsque mon père est venu vivre sa retraite dans le sud de la France, il apporté avec lui cet héritage africain. L’autorité et la discipline jusqu’à la brutalité… »

Et pourtant ce personnage déçu, désabusé et parfois brutal restera toute sa vie proche des africains et anticolonialiste. C’est le point qui me surprend le plus du portrait que trace Le Clézio de son père : je trouve qu’il y a comme une incohérence. La nostalgie des années heureuses d’avant la guerre aurait pu, du  entraîner une critique acerbe des évolutions d’après guerre, comme dans le roman de Crouzat. Là, non, au contraire le père reste viscéralement anticolonialiste!

« Vingt deux ans d’Afrique lui avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ses formes…… ..Il suivit  à la radio, jour après jour, les combats des Kikuyus au Kenya en vue de l’indépendance et la lutte des Zoulous contre la ségrégation raciale en Afrique du sud.

Ce n’était pas des idées abstraites ni des choix politiques. C’était la voix de l’Afrique qui parlait en lui, qui réveillait des sentiments anciens. Sans doute avait-il pensé au futur, quand il voyageait avec ma mère, à cheval sur les sentiers du Cameroun. C’était avant la guerre, avant l’amertume, quand tout était possible, quand le pays était neuf que tout pouvait apparaître. Loin de la société corrompue et profiteuse de la côte, il avait rêvé de la renaissance de l’Afrique, libéré de son carcan colonial et de la fatalité des pandémies. Une sorte d’état de grâce, à l’image des immensités herbeuses où avançaient les troupeaux conduits par les bergers, ou des villages aux alentours de Banso, dans la perfection immémoriale de leurs murs pisés et de leurs toits de feuilles. »

 

Est-on vraiment si éloigné, au-delà des choix d’écriture, de forme, de sémantique, de « l’Azizah » ? Sans oublier que « l’Azizah » fut écrit en 1953, et « L’Africain » cinquante ans plus tard. Le lien entre ces deux perceptions de l’Afrique et de la colonisation n’est-il pas finalement le premier livre de Le Clézio sur le sujet « Onitsha » écrit vers 1990. 

Je vais essayer de développer cette analyse dans un second billet.

 

(A suivre)

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