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Le cousin du copain de Didi.....Le salut d'Alfred....

26 Mai 2013 , Rédigé par niduab Publié dans #Didi

J’ai fini par aller voir Alfred pour qu’il me raconte sa jeunesse, qu’il me parle de cette période de 1943-44 où, à peine sorti de l’adolescence, il voulait s’engager pour participer à la libération de la France. Son parcours ressemble beaucoup à celui de mon oncle, il n’y a que la région qui change, pour Didi c’était dans l’Yonne, pour Alfred en Poitou-Charentes ; je ne sais même pas si, ils ont eu l’occasion de se rencontrer. Probablement pas, même s’ils avaient tous les deux un copain commun, à savoir André dont j’ai parlé récemment, André le compagnon de vieillesse de ma mère, et le cousin d’Yvonne l’épouse d’Alfred.

  J’ai fait la connaissance d’Yvonne et Alfred au cours de l’été 1996. Maman et André étaient venus passer quelques jours de vacances chez nous et ils m’ont demandé de les emmener chez les cousins d’André qui habitaient à Limalonges à l’est des Deux Sèvres. Nous avons été reçus dans une belle maison de campagne qu’Alfred avait restaurée. Je me souviens parfaitement de la date, c’était le 12 août 1996 ; je me rappelle aussi que Jean le frère d’Alfred était présent.

  En 2005, quand j’ai du faire venir ma mère et André en résidence-service à Niort, Alfred et son épouse avaient quitté leur campagne pour s’installer à Niort depuis l’été 2004. Aujourd’hui Maman, Yvonne et André ne sont plus là mais c’est toujours avec grand plaisir que nous rencontrons, assez régulièrement Alfred, soit au marché, ou dans une grande surface, parfois lors d’une réunion politique.

 L'automne dernier nous nous étions retrouvés à une même tablée de débats et j'entendis Alfred parler de la résistance en Poitou-Charentes. Comme je le sais lecteur occasionnel de mon blog, je lui ai demandé s'il avait lu les billets que j'avais faits, sur mon oncle Didi et si je pouvais l'interviewer lui aussi pour parler de cette période et de son parcours et c'est, me semble t-il, sans hésiter qu'il m'a donné son accord.

  Quand je l’ai contacté en mars dernier pour finaliser le projet, je l’ai senti un peu plus hésitant, mais il ne m’a toujours pas dit non ! Je me suis donc rendu chez lui pour qu’il me raconte son histoire :

    « Si je t’importune on laisse tomber lui dis-je en arrivant, ou je donne comme titre à un bref billet ‘’T’as le bonjour d’Alfred’’ », ce qui l’a amusé.

     « Ce n’est pas que ça m’ennuie-- me répondit-il– mais je ne crois pas qu’il y ait matière à en faire une histoire héroïque car tout ça est arrivé un peu par hasard, par circonstances, et était du à la fougue de la jeunesse  ».

    Exactement la même réaction que mon oncle Didi qui refusait de se voir en héros et pensait encore, plus de soixante ans après, aux angoisses et aux larmes de ses parents quand ils apprirent son arrestation par les allemands.

Début 1943 Alfred avait 17,5 ans  (il est né en juillet 1925) et son frère Jean avait juste 14 ans mais pourtant c’est le jeune frérot qui eut le premier des fourmis dans les jambes. Début janvier, avec deux copains d’école ils projetèrent de partir en Algérie pour aller se battre. Une préparation de fuite quelque peu rocambolesque…. Mais avec un peu d’argent dérobée aux parents, trois billets pris pour rejoindre Bayonne en train et un rendez-vous à la gare ça devait se faire sans problème. Sauf qu’au rendez-vous, Jean était seul, les copains avaient fait faux bond  et comble d’impréparation il ne  s’était même pas  rendu à la bonne gare parisienne. Jean réussit quand même à se faire rembourser les billets mais dut repousser le départ au lendemain afin de pouvoir se rendre à la bonne gare. Il avait de la suite dans les idées le môme ! Ne pouvant retourner chez lui il trouva refuge pour la nuit dans un hôtel de banlieue. Le lendemain, 5 janvier 1943, il prenait le train, toujours seul, mais cette fois à la bonne gare, à Montparnasse. Vu son jeune âge, il passa sans soucis les contrôles de départ et s’installa tranquillement dans le train qui l’emmenait vers l’aventure. Le voyage prit fin à Bayonne car en arrivant il ne passa pas, cette fois, à travers les mailles des contrôles policiers. Une nuit et une journée au commissariat de police pour ce qui était considéré comme une fugue et deux jours plus tard Jean était remis dans le train pour retour à la case départ où son père et un inspecteur de police l’attendaient sur le quai. Jean, après avoir expliqué à son père les motivations de ce départ, ne s’est  finalement pas trop fait engueuler mais, une fois arrivé à la maison; c’est sa mère qui, sans doute angoissée, lui tomba dessus en lui reprochant surtout de l’avoir volée.

 En ce début d’année 1943, Alfred, titulaire d’un CAP tourneur-fraiseur, travaillait déjà depuis quelques mois. Il avait été placé, par son école, en apprentissage dans une entreprise de matériels électriques. Il était bien un peu gêné de savoir que cette société travaillait aussi pour l’armée allemande, mais cela présentait au moins l’avantage d’être, a priori, préservé du STO…..sauf que cela ne dura qu’un temps. En avril 1943 l’entreprise devait choisir dans son effectif une trentaine de personnes qui partiraient la semaine suivante pour Allemagne. Il sut par son chef d’équipe qu’il était du lot et décida immédiatement de se sauver. Le soir même il en parlait avec Honoré, son père, lui demandant comment faire pour rejoindre l’Angleterre. Celui-ci, qui était professeur technique dans une école primaire du 11ème arrondissement, prit les choses en main mais pas tout à fait dans une perspective anglaise. Le lendemain Honoré  rentrait  avec une adresse  à la campagne, loin de Paris, chez un fermier qui pouvait l’accueillir en échange de travail. Le salut d’Alfred serait les Deux Sèvres. Il n’y avait pas de temps à perdre et il prenait le train pour atterrir à Ruffec en Charente. A lui de se débrouiller ensuite pour rejoindre Les Vaux près de Chef Boutonne. Une petite balade de plus de 30 km avec un sac de 35 kg sur le dos. Ce dont se souvient très bien Alfred c’est qu’il est arrivé vers 11 h à Ruffec et qu’il arriva à18 h chez le fermier.

  Délivré de la hantise du STO, Alfred se mit au travail… lui le technicien ne portait pas une grande passion pour les travaux de ferme mais il s’y faisait même si son véritable objectif était de rejoindre un groupe de maquisards. Mais on ne rentrait pas comme ça dans la résistance, surtout quand, très jeune, on arrivait de Paris et que personne ne vous connaissait.

  Début juillet 43 son frère Jean arrivait aussi en Deux-Sèvres. Malgré son très jeune âge, Jean n’était pas resté inactif, comme il l’avait promis à son père. A Paris il faisait office de boite aux lettres et de porteur de messages pour un réseau de résistants. Un jour en arrivant au lieu de rendez-vous près du cimetière du Père Lachaise, il vit que tout était bouclé par des cars de police et des véhicules militaires allemands, invitant le gamin à faire demi-tour sur le champ. Deux jours plus tard, un ouvrier, membre du réseau, était venu le trouver à son école pour lui dire de mettre les voiles le plus vite possible. Jean retenant les leçons de l’aventure bayonnaise et des promesses et engueulades qui s’en étaient suivies, évita cette fois d’en parler à son père mais informa sa mère pour qu’elle lui donne un peu d’argent. Il n’avait qu’un point de chute possible, rejoindre son grand frère dans les Deux-Sèvres. Ce qu’il fit dès le lendemain.

  C’est probablement le fermier qui avait accueilli Alfred qui lui trouva un travail et un hébergement dans une ferme à Tillou à moins de 6 km de son frère.

  Les deux frères étant réunis il est certain que les envies de maquis n’allaient pas s’estomper. Le seul problème était la jeunesse de Jean (il n’avait pas 15 ans). Alfred seul commençait à se faire des contacts qui pouvaient aboutir, toutefois l’exigence de Jean d’être aussi de l’aventure ne facilitait guère les choses….

En fait tout s’accéléra avec le débarquement des alliés en juin 44. Alfred avait pu rencontrer un recruteur à Chef Boutonne, le lieutenant Parouty. Une quinzaine de personnes étaient présentes à cette réunion, environ la moitié fut retenue dont Alfred. Il devait partir le lendemain pour rejoindre le château de la Freignaudies près de St Laurent de Céris en Charente où le groupe était attendu pour le 7 août. Une petite balade de 80 km à travers chemins et champs. Bien sûr seul Alfred était invité, mais on ne se débarrassait pas de Jean comme ça et le minot colla aux basques du groupe. Le lieutenant Parouty dirigea le groupe, jusqu’à mi-chemin avant de les laisser à une équipe de passeurs. Le changement de guide a pu faciliter l’intégration de Jean. Le lieutenant Parouty retournait à ses missions en pays mellois, mais il se fit prendre par les allemands quelques jours plus tard et fut exécuté le 19 août 1944.  

  Le groupe d’Alfred et Jean arriva sans encombre au château de la Freignaudies et dès le lendemain, le 8 août 1944 les deux frères étaient engagés, pour être formés, dans la compagnie du capitaine Martial du régiment FTP du Colonel Bernard.  

  La formation dut être particulièrement accélérée car quelques jours plus tard ils participaient aux premières libérations de villages et villes dont St Priest puis à la bataille d’Aixe sur Vienne et à la prise de Limoges (18 au 21 août) puis Oradour sur Vayre et enfin la libération d’Angoulême (27 au 31 août).

Alfred et Jean 1Degaulle 3

  A Angoulême, Alfred eut un gros accrochage avec les allemands qui lui valut de décrocher la croix de guerre. Il avait été chargé avec deux camarades de surveiller l’un des côtés du terrain d’aviation d’Isle d’Espagnac. Ils étaient en planque quand un commando de soldats allemands, une douzaine d’hommes, surgit d’un champ de maïs à environ 50 m. d’eux.  Après un échange de tirs, les allemands tentèrent de les déloger en lançant des grenades mais le lanceur fut touché au moment où il allait lancer sa grenade ce qui fit plus de dégâts dans la colonne allemande que les tirs des français. Alfred et ses camarades voulurent profiter de l’effet de surprise pour se replier mais ils furent alors pris à revers par un second groupe moins nombreux qu’ils réussirent à neutraliser sans qu’aucun des trois français ne soit blessé. Alfred m’avoua avoir eu ce jour là, la plus grosse peur de sa vie.

  Une fois Angoulême libérée, les FTP se déployèrent de Saintes à Cognac sans avoir forcément à engager des combats. Dans Cognac libéré Jean présenta les armes au général De Gaulle le 18 septembre 1944.

  A partir du 26 septembre toutes les forces françaises furent déplacées vers la zone côtière atlantique pour réduire les derniers retranchements allemands notamment la poche de Royan.

  Le 14 octobre 1944 étaient créées les Forces françaises de l’ouest dirigées par le général Larminat. Alfred devenait militaire mais pas Jean trop jeune. On lui proposa d’intégrer les enfants de troupe, mais la mascotte du régiment de maquisards préféra se faire démobiliser le 10 novembre 1944,  juste une semaine avant ses 15 ans,  pour retourner à l école et retrouver Paris et ses parents. Il reçut plus tard plusieurs décorations dont la médaille de la libération.

Alfred 4 

  Ce fut ensuite la grande bataille de la poche de Royan d’où il fallait déloger les allemands. Dès le 12 septembre 1944, l’état de siège était décrété avec 8 000 civils pris au piège, mais aussi 5000 soldats allemands décidés à se battre. Un accord fut trouvé le 8 octobre pour l’évacuation des civils mais les militaires allemands ne voulaient toujours pas se rendre. A partir de janvier la zone fut lourdement bombardée pendant des mois mais l’assaut ne fut porté qu’à partir du 14 avril et la ville dévastée était libérée en quelques jours et put recevoir le  général De Gaulle le 22 avril.  

  Alfred n’en avait pas fini avec l’armée, puisque, après l’armistice, son régiment occupa la Sarre. Démobilisé il ne rentra chez lui, à Paris, qu’en février 1946.

Jean poursuivit avec succès des études techniques et après avoir fait son service militaire dans un régiment de  parachutistes à Pau il fit une carrière de dessinateur industriel chez Dassault puis chez Saulnier Duval. Il eut aussi une forte implication  syndicale et politique avec encore des combats homériques. Il est décédé en décembre 2011 à l’âge de 82 ans. Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois en aout 1996, mais je me souviens encore de certaines discussions….. très intéressantes.

 Alfred de retour d’Allemagne trouva un job aux services techniques du magasin le Printemps à Paris. Il n’y resta pas très longtemps et intégra bientôt l’office de recherche aéronautique  où il bossa pendant 8 ans. Il entra ensuite chez Bull où il resta 5 ans.

Fatigué de le vie parisienne et banlieusarde, il largua les amarres pour aller vivre avec sa famille en Avignon où un poste de directeur d’une société de mécaniques l’attendait.

Un an plus tard il se retrouvait en Lorraine pour tenir un magasin de cycles et motos qu’il tint avec son épouse Yvonne. A la fin des années 60 avec la concurrence des grandes surfaces, il laissa le magasin à la charge d’Yvonne et lui reprenait du service comme salarié en entrant dans un bureau d’études. La rencontre en 1970 d’un ancien collègue de Bull lui permettait de se relancer dans cette société pour un poste à Belfort. Ce fut ensuite Alsthom, au total 13 ans de vie à Belfort installée avec son épouse, un fils et une fille.

En 1980 pour préparer sa retraite Alfred et Yvonne achetaient la maison de campagne de Limalonges, un retour vers les lieux de sa jeunesse où ils s’installèrent quelques années plus tard. Une vie pleine avec des combats, des joies, de bonheur, de peines, un drame……. Toute une vie racontée en quelques heures, et décrite trop sommairement en quelques lignes.

L’homme est solide ! A 88 ans il est étonnement dynamique et combatif. Peut-être un très prochain voyage en Turquie, un pays découvert il y a quelques années qu’il adore. En attendant il est chez lui, continuellement actif à à bricoler ou à faire des maquettes. Ces jours-ci il est en train de finir celle de l’Hermione, qui cohabite sur sa table du salon avec le Nouvel Obs ouvert, et des photos du temps passé qu’il a sorti pour que je choisisse celles qui accompagneraient bien mon billet. Sacré et sympathique bonhomme ! 

(A suivre)

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